UNE RUE DE QUEBEC
face de la brisure de la rue Saut-au-Matelot, dont j'ai parlé tout à l'heure, taper sur l'épaule du cocher comme pour l'encourager, et cheval et " calèche " de s'engouffrer dans ce tunnel qui débouche à la Côte-des-Chiens.
La plupart des Américains (il y en a qui ont des instruments de photographie instantanée) qui viennent nous visiter pendant la belle saison, aiment à se renseigner sur divers points de notre bonne ville, et ils trouvent celui que je viens d'indiquer on ne peut plus curieux, quaint, comme ils disent. Ce sont des familles entières qui s'y arrêtent, et on les entend causer familièrement avec les pompiers du poste. Ceux-ci ont de grands couteaux avec lesquels ils fendent du bois très sec dont ils font des allumettes (non souffrées) qu'ils vendront l'hiver pour la première flambée du matin dans les bureaux de la rue Saint-Pierre. Le coin du poste est assez animé ; on y joue aux dames. Le Telegraph de M. Carrel y a des lecteurs et des commentateurs — spécialité des affaires d'Irlande.
Il y a aussi animation mais de courte durée, à
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l'encoignure du magasin de M. Seoberg. On y observe au printemps un groupe de capitaines suédois et norvégiens avec leurs femmes, ces blondes- enfants de la Scandinavie, qui, malgré les périls et les inconvénients d'une longue navigation, ont gardé intacte leur distinction native.
J'ai pris soin de noter un dialogue entre le chef yankee d'une de ces familles voyageuses et quelques flâneurs des alentours.
— Pourquoi, monsieur, appelle-t-on cette rue Saut-au-Matelot ? Saut signifie chute, n'est-ce pas ?
— Oui, monsieur. Quand les Français possédaient cette contrée, les matelots étaient français, je crois. ... Et ils buvaient comme des matelots, vous savez .... L'un d'eux, à ce qu'on rapporte, ayant perdu son chemin — il y en avait si peu là-haut — est tombé ici môme sans se faire aucun mal. Toujours le dieu des ivrognes, vous saviez. . . .
C'est à ce point du dialogue qu'intervint un autre badaud. Il avait aussi sa légende.
— Permettez, monsieur, dit-il à l'Américain . . . C'était un chien ....
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— Le matelot ?
— Ecoutez-moi bien, continue le ba<lau<l, que cette dernière question a un peu interloqué. Mon grand-père, qui était tonnelier, m'a raconté qu'on appelait ce chien Matelot. C'était le favol-i des premiers habitants de la ville. Il est tombé de ce cap, et s'est tué.
— Le pauvre animal n'avait peut-être pas bu, remarque en souriant l'Américain.
— Sans doute, réplique aussitôt un des lecteurs du Telegraph. La rue cependant doit son nom à une circonstance des plus simples. C'est ici, le long de ce cap, que les gens débarquaient des navires d'outre-mer. Les matelots y faisaient leur premier saut.
N'est-il pas charmant ce mélange de légendes et d'observation vraie de la part de ces bonnes gens ? L'Américain semblait le comprendre, et il riait de satisfaction, tout en tirant sa longue barbiche à la Shylock.
C'est ainsi que les coins et recoins de Québec sont connus, visités et appréciés par nos voisins, qu'ils viennent ici en artistes ou en simples
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Voyageurs. C'est, fatigués de la ligne droite, de leurs villes tirées au cordeau, de leurs monotones prairies, qu'ils s'arrêtent avec complaisance en ({uelques endroits de notre vieille ville où ses habitants ont été forcés en quelque sorte de collaborer au travail capricieux de la nature.