UNE RUE DE QUÉBEC
La rue Saut-au-Matelot est la rue par excellence des tonneliers et des caves. C'est dans celles-ci que s'entassent les barriques pleines de vins de Sicile et d'huile du Labrador, qu'on a laissées reposer des journées entières sur les étroits trottoirs d'une rue étroite au point, qu'entre un poteau de télégraphe et un mur de maison, une jeune fille ne peut passer sans refermer son ombrelle. Au printemps surtout, on y voit des futailles démesurées, en forme de bouteille. Ce sont d'énormes bouées destinées à pirouetter par remous, flots et marées au bout d'une chaîne, non loin de quelque récif du grand fleuve. Les maisons,
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dont les appartements sont au-dessus des boutiques et magasins, ont un air vieillot ; les murs, l^enflés au dehors, étalent leurs lézardes, et surtout les écljiboùssures qu'ils reçoiv^ent du haut en bas. L'eau il'est pas libre d'aller où elle veut. Elle tnerchë son ni veau dans la boue et l'y trouve. La rue est si étroite, que les façades qui se font vis-à-vis reçoivent récipro(iuement les giboulées et les avalanches des toits ; la neige collée aux vitres y fait comme un gâchis qui obscurcit un moment tout l'intérieur des maisons.
Dirais-je qu'on y vit là heureux et malheureux comme ailleurs ? Sans doute. On trouve moyen de rajeunir un peu ces vieux pans de murailles par des jardinières suspendues. On peut entrevoir au soulèvement de rideaux blancs et roses, des étagères d'où s'élancent de belles fleurs exotiques, et, de temps en temps, une tête blonde ou brune déjeune fille mise en éveil par les bruits sonores de la rue :
Fleur à sa fenêtre en fleur.
Mais derrière cette rue, naguère pavée de gros cailloux sur lesquels roulaient avec fracas les
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tombereaux dos marchands de charbon, — dans les boutiques de laquelle on entend le pan pan du maillet de;s tonneliers frappant d'Une façon {presque rythmique sur les tonnes vides, est une {petite ruielle appelée Sous-le-Cap. Elle commence où se termine là rué Saint- Jacques, au pied du cap, c'est-à-dire que celle-ci donne à la rue Saut-au-Matelot par une façon de terrain vague au fond duquel est érigée une étable où logent des chevaux de l'hutel de ville, sous la garde des pompiers. Ce terrain s'ouvre sur la rue Sautau-Matelot, entre le magasin d'approvisionnements maritimes de M. Lauritz Seeberg (dont l'enseigne est incessamment ponctuée par les moineaux) et le poste desdits pompiers. L'étable est surmontée d'un balcon où, sur des réseaux de cordes raidies au moyen de poulies, sèche le linge multicolore des voisins.
Cet endroit — le croirait-on ? — a le privilège d'attirer les étrangers, les Yankees surtout. J'ai vu cet été une jeune fille y planter son chevalet, et sous un énorme parasol, faire un croquis où l'on voyait un fragment — berg — de l'enseigne,
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le juchoir préféré des moineaux du voisinage ! Ils y piaillent en toute saison.
Mais, il faut bien l'avouer, c'est la ruelle dite Sous-le-Cap qui semble avoir pour ces étrangers un charme attirant comme l'entonnoir^ d'une grotte mystérieuse. C'est qu'elle est vraiment étoite et fait penser à une rue de ville ou bourgade arabe, avec le soleil en moins, car cet astre n'y hasarde que fort rarement son " pied blanc et vermeil ", comme dit le poète. Les logements, sur un seul côté, se relient par des galeries à des hangars collés aux parois du cap comme des armoires ; c'est dans ces compartiments . . . Un disciple de l'auteur de V Assommoir éprouverait là de délicieuses sensations naturalistes. Les galeries sont pavoisées de linge aux vives couleurs attendant le soleil. N'importe, cela est joyeusement pittoresque et fait délicieusement rêver de processions.
Nos cochers de " calèches " connaissent bien cet endroit, et viennent y promener volontiers les Américains épris de ces véhicules antiques, mais commodes après tout. On les voit s'arrêter en