‹ À la mémoire de Jules BoeckelChapitre 4 sur 26 · IN MEMORIAM · texte numérisé non relu

IN MEMORIAM

Quand, au mois d'avril dernier, la mort du Dr Jules Boeckel attrista Strasbourg, l'Alsace, et le pays entier, l'Alsace Française comprit qu'elle manquerait à son devoir de piété en ne réunissant pas quelques lémoignages en l'honneur du savant et du patriote. Mais les semaines passèrent avant que la préparation de cet in memoriam fut prêt. Nous avons attendu une date, voisine du premier anniversaire de sa mort, pour vous les offrir.

Le professeur Jules Boeckel est une de ces figures que le temps n'altère pas, qu'il est réconfortant de contempler souvent, et dont l'exemple est une source inaltérable d'inspiration.

Des personnalités autorisées, des professeurs, le Dr F. Humbert, qui fut son assistant, le Dr Leriche, le Dr Hartmann, de l'Académie de Médecine, le Dr Chambon, précédemment directeur de l'asile de Stephansfeld, et d'autres disent plus loin ce que fut le savant, Le praticien.

Mme Zillhardt a recueilli l'hommage attristé de la lidèle collaboratrice du Dr Boeckel, Sœur Marie-Césarine. |

M. Gérold rappelle ses souvenirs de querre, quand il fut opéré et soigné à l'Hôpital 101 à Lyon.

On a tenu également à rapporter les paroles prononcées au XXXIe Congrès de Chirurgie, à Strasbourg, et l'article si émouvant du Dr Goguel paru au lendemain même de la mort de son parfait ami.

L'ensemble de ces documents constitue un hommage complet au regretté savant.

La personnalité harmonieuse du Dr Boeckel s'imposait à tous. Il était impossible de séparer l'homme de cœur du médecin, le patriote intègre de l'ami. Jamais on ne surprit un instant de défaillance dans ce caractère droit, qui opposait une fierté de chevalier aux offres de compromis. Sa vie fut constamment orientée selon des convictions inébranlables parce qu'elles étaient dictées par la conscience et inspirées par des sentiments profonds.

La période de résistance à l'influence étrangère a suscilé en Alsace de nobles caractères. Maintenant que toute raison valable de protester a disparu, la vaillance morale serait-elle aussi ébranlée ?

Les événements proposent des sujets de méditation de cet ordre. .

C’est pourquoi, les hommes, soucieux de préserver l'Alsace d'inutiles difficultés intérieures, regardent à ceux qui, comme le Dr Jules Boeckel, le Dr Pierre Bucher, le Dr Silbermann, et d'autres, ont indiqué à leurs compatriotes l'emploi utile des vertus de leur

CUCE:

S’arrêter devant la vie et l'œuvre du Dr Jules Boeckel, ce n'est pas seulement lire une page d'histoire, c'est prendre une haute lécon de conduite morale et civique, dont les événements offrent tous les jours l'emploi. Rien de plus actuel que celte station devant la noble fiqure de ce chirurgien, homme de bien, Alsacien de la grande tradition, médecin militaire francais, qui demeure, au delà de la mort, un directeur de la conscience alsacienne.

Le =

11 Mars 192$

Souvenirs d’un de ses anciens assistants

C'est avec une émotion loujours plus vive que nous évoquons devant le vieux, mais toujours charmant cadre hospitalier où il vécut 1 intensément, l'être si bon, si actif, si agissant que fut le Professeur Jules Boeckel, notre vénéré maîlre. Sa vive personnalité exerçait une attraction irrésistible sur tous les jeunes étudiants de culture française. Dédaignanit la clinique officielle allemande, nous nous dispulions l’honneur et le plaisir de travailler sous son aimable et savante direction, il nous accueillait toujours avec sa souriante bonté et cette modestie qui fut sa grande qualité et qui contraslait tant avec la morgue de CEE iains de nos professeurs officiels.

Qui ne connaît sa fine silhouelte ? De petite taille, maigre, vif, alerte, la figure amincie qu’allongeait encore sa barbe en pointe, et qu'éclairait la flamme de ses veux si mobiles et s1 intelligents, il fournissait un travail acharné avec une énergie que sa constitution frêle ne permettait pas de soupçonner.

Ce n’est pas à nous à déerire iei qu’elle fut sa valeur comme chirurgien, d’autres plus qualifiés se sont acquittés avec compétence de cette lâche, mais nous nous en voudrions de ne pas rappeler avec quelle rapidité, avec quel brio il opérait sans rien négliger qui dût assurer la guérison de ses malades. Le professeur Leriche dans l’éloquente et touchante allocution qu'il prononça à sa mémoire à la Société Médicale du Bas- Rhin a dit avec raison qu'il avait été un vrai chirurgien et un précurseur. Tout jeune, à 24 ans, il lutta courageusement el avec ténacité pour la {répanalion préventive dans les plaies du crâne conire la théorie contraire alors formellement admise et suivie par la plupart des chirurgiens. Il préconisa l’ostéotomie des déviations rachitiques, opération que nous lui vimes pratiquer maintes fois et toujours avec succès. Mais l'opération où il montra tout son tempérament chirurgical fut sans conteste la résection du genou dans l arthrite tuberculeuse ; à l’âge de 32 ans, en 1881, il indiqua une technique extrêmement simple dans laquelle il avait’ supprimé tout drainage, tec ns que tous les chirurgiens suivent actuellement et qui, en 1912, élait encore considérée comme une nouveauté. Il fut du reste toujours un grand animateur. Dès 1901 il pratiqua une ablation presque totale de l'estomac, opération qui, même à notre époque, est considérée comme une des plus difficiles.

Quelques années plus tard suivant à peu de distance le chirurgien anglais Freyer qui venait d'opérer un célèbre cardinal français Jules Boeckel pratiqua la première prostatectomie qui fut faite dans nos provinces. Nous eûmes l'honneur de l’assister el celle opération, dont la technique n'’élait pas encore bien précisée à l'époque, fur suivie d’un éclatant succès. L’opéré, un vieillard de 81 ans, le père M., maire ds LE village du val de Villé, guérit parfaitement et ce fut pendant quelques semaines un vrai régal ur ceux qui suivaient la visite de voir le fin visage de notre maître s'éclairer d'une joie intense lorsque le père M., redevenu gai, jovial, de nouveau heureux de vivre, lui démontrait ad oculos le succès de son in-

.tervention. |

Que dire de sa technique de la cure radicale de la

hernie ? D'une simplicité extrême, à la portée de tout

médecin, elle a sur toutes les autres méthodes l'immense avantage de ne jamais être suivie de récidive. Tous ceux qui ont fréquenté son service se rappellent avec plaisir avec quel brio il pratiquait les résections coslales dans les collections pleurales purulentes. D'un geste familier son binocle rapidement assujetli sur l'extrême pointe du nez, la petite serviette

enfouie dans l’encolure de sa blouse pour protéger le

col, d’une main vive et sûre il poussait son incision d'un seul coup de bistouri jusque sur la côte. Quelques coups de rugine, un craquement de la pince

coupante de Doyen, la côte sautait, le pus s'écoulait,

en quelques brèves minutes l'opération était terminée avec une rapidité qui resta inégalée. Cette rapidité

d'exécution alliée à la sûreté de sa technique faisait

l’admiration de tous, mais tout particulièrement d’un aulre grand maître de notre hôpital, du professeur

Cahn qui ne se lassait jamais d’amirer cette « furia {

francese ». Jules Boeckel avait du reste forcé l’admiration et l'estime de ses collègues allemands qui pourant, à une seule exception près, n’aimaient pas le grand patriote qu'il fut.

Son patriotisme ardent que rien n'avait pu ébranler avait fait de son service le dernier bastion de la résistance française dans notre vieil hôpital, son «Ile de France » était bien connue de toutes les autorités. Il sut la maintenir malgré toutes les embüches qu’on lui tendit, malgré toutes les offres qu'on

lui fit. Avec une ténacité vraiment alsacienne qui.

faisait notre admiration el notre joie il sut résister, sans la moindre défaillance, sans la moindre compromission, à loute emprise allemande ; en toutes circonstances il manifesla sa foi vibrante, il le faisail sans affeclation, mais également sans crainte. Son service fut le seul dans lequel toutes les observations étaient rédigées dans notre langue maternelle ; malgré ‘toutes les tentatives contraires, il maintint celte heureuse coutume jusqu’à son départ.

Malgré ses occupations multiples (il fut longtemps le chirurgien atlitré de tous les couvents d'Alsace et de Lorraine), malgré l’entrave d'une nombreuse clientèle, il dirigea et “rédigen lui-même, pendant plus de quarante ans, la Gazeite médicale ‘de Strasbourg, le seul journal médical qui parut en langue française pendant l'annexion et qui est «un beau monument élevé à la Médecine française ». Ses assistants se rappellent avec quelle touchante émotion, entre deux opérations, il nous parlait, sous les yeux ravis de sa dévouée collaboralrice, Sœur Marie Césarine, de sa douce et belle France, de sa haute cullure, de ses beaux-arts, de sa littérature, de sa science. Le feu sacré de sa foi palriotique a entretenu dans nos cœurs l'amour de notre grande patrie. Il ne manquait ja-

mais de nous envoyer faire un stage à Paris, et c’est uniquement grâce à sa bienveillante intervention que plusieurs d’entre nous connurent la joie et l'honneur

de travailler dans les grands services d'un Dieulafoy, d’un Quenu el dans celui de son ami le professeur Schwartz.

Cet allachement à la France lui valut de virulentes

attaques qui ne purent ébranler sa sérénité. Ces atta-

ques s’amoncelèrent surtout en 1910 après le congrès de gynécologie et de pédiastrie de Toulouse dont il élait le vice-président. Lors

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du banquet de clôture,

A1 Mars 1928

il avait manifesté, dans une brillante allocution, sa joie de se retrouver parmi ses camarades français et proclamé son indéfectible attachement à la mèrepatrie ; le Temps ayant reproduit cette allocution, la Rheinischè-Westphälische Zeitung, l'organe des pangermanistes, s'en empara et déclencha contre notre vieux maître une formidable campagne entraînant à sa remorque tous les journaux allemands de nos provinces annexées. Le Strassbürger-Post, de funèbre mémoire, et la Metzer Zeitung se signalèrent particulièrement par leurs violentes diatribes. Jules Boeckel

à l'abri ; mais il dut attendre plus de quatre ans la joie de revoir sa ville natale. Nous eûmes le bonheur de le rencontrer à son arrivée à Strasbourg, alors qu'il allait franchir le seuil de sa vieille demeure. Il était en uniforme, il portait avec élégance le grand manteau-pélerine des officiers en drap bleu, le képi grenat à 4 galons lui seyait à merveille, la figure était fatiguée. Il venait de faire un long et pénible voyage, la dernière partie avait dû s'effectuer sur une locomotive, il n'avait pas voulu attendre un train régulier, tant était grande son impatience de revoir Strasbourg

JULES BOECKEL -—— 1848-1927

resta impassible. Le Statthalter s'en mêla et fit demander des explications, il n’en reçut aucune. On changea alors de tactique, on pria notre maître de déclarer que ses paroles avaient dépassé sa pensée, il dédaigna de répondre et laissa passer l'orage sans courber la tête. Le vieux chêne alsacien avait résisté à l'ouragan pangermaniste.

Il eut une deuxième fois, peut-être même sans le savoir, l'honneur d’une attaque pangermaniste lors de sa promotion comme officier de la légion d'hon-

neur, c'était, je crois, dans les premiers mois de l’an-

née 1915. La meute pangermaniste se réveilla de nouveau lorsqu'elle apprit par cette promotion que l’éminent chirurgien prodiguait toutes les ressources de son art et de sa bonté aux blessés français dans une ambulance lyonnaise. On réclama sa mise à mort, ses

biens furent mis sous séquestre, 11 était heureusement

sous les couleurs françaises. En nous voyant il ouvrit tout grand ses bras et nous serra affeclueusement sur sa poitrine. Lorsque nous pûmes nous dégager nous vimes que .de grosses larmes inondaient ses joues, l'émotion avait triomphé de son calme de chirurgien.

Que fut l'homme intime ? Il fut et resta toujours un grand modeste. Les honneurs justement mérités qui [ui furent prodigués n’altérèrent jamais cette qualité maîtresse de son caractère. Jamais il ne fit allusion à ses succès personnels, il n’était orgueilleux que des succès de son fils, notre sympathique confrère André Boeckel. Avec quelle légitime fierté il nous parlait de ce fils, avec quelle joie rayonnante il lui faisait les honneurs de son service. Sa délicate modestie n’avail d'égale que sa bonté. Il accueillait ses visiteurs et ses malades avec une grande affabilité et une simplicité

11 Mars 1928

qui mettait immédiatement ses interlocuteurs à l'aise, mais qui sut toujours inspirer le respect. On ladorail dans son service ; son dévouement ne connaissail pas de bornes, il prodiguait à {ous sans exception et sans compter les ressources de son art et de sa bonté, il considérait sa profession comme un apostolat. Il suivait ses opérés avec un zèle émouvant et un sentiment profond du devoir. Bien rares étaient les jours où il ne faisait pas ses contre-visites de 5 heures et de 9 heures du soir. Cette dernière surtout (la Pantoffelvisile, comme disait le personnel, car c'est en effet en pantoufles qu’il quittait la douce tiédeur de son cabinet pour venir s’enquérir du sort de ses opérés), il ne l’omettait qu'exceptionnellement. Même en plein hiver à celte heure tardive on voyait dans les jardins de l’hôpital se dessiner sa fine silhouette qu'’éclairait son éternelle cigarette. En quelques pas alertes et rapides il atteignait cette salle 105 si chère à notre souvenir. Il y voyait chaque opérée et pratiquait lui-même les petites interventions qu'il jugeait utiles pour assurer leur repos. Avec une délicatesse rare il défendait qu'on dérangeât ses internes, mais nous avions déjoué cette tactique, c'était pour nous un devoir et une joie de nous trouver à cette contre-visite qui se terminait par une amicale et délicieuse causerie.

Il avait gardé une tendre et expensive sensibilité. Avec une inlassable patience et une bonté inépuisable il consolait les malades et leur famille et seuls ceux qui eurent l'honneur de l’approcher savent quelle tristesse l’envahissait lorsqu'il constatait que son art était impuissant à sauver quelque malheureux. Il ne l’abandonnaiïit cependant pas à son triste sort. Ses yeux se voilaient d’une douceur qui pénéirait ces malheureux et sa voix chaude et prenante leur faisait briller l'espérance. Aussi sa popularité

fut-el Le très grande et ne se démentit jamais. Au jour,

de ses funérailles l'attitude de toute une population émue et attrisiée nous en donna une preuve éclatante.

Plus encore peut-être que son enseignement qui avait le grand don de la précision et de la clarté, ce «vernis des maîtres », ses grandes qualités de cœur, sa bonté infinie, sa grande modestie nous avaient tous séduits, on était heureux de vivre dans son sillage ; il était véritablement le grand médecin qui avait jalousement gardé intactes toutes les traditions de notre belle profession.

La loi inexorable de la limite d'âge l’a malheureusement privé du plaisir de présider au rétablissement de son service d'hôpital, il eut pourtant la joie d’être nommé professeur honoraire à la Faculté. IL reprit son activité et fit encore de nombreuses opérations assisté de son fils. Il resta sur la brêche jusqu’à ce que la souffrance et la maladie eurent diminué sa résistance physique, mais sans atteindre son admirable énergie morale. Il garda jusqu’à sa mort son calme, sa douceur, sa sérénité souriante.

Nulle vie ne fut mieux. remplie que la sienne et si au moment de goûter le repos suprême il a pu jeter un regard d'ensemble sur les cinquante dernières années de son existence il a dû voir qu’elles étaient toutes occupées par la pratique du bien.

Docteur HUMBERT.

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