UNE VISITE A SŒUR MARIE-CÉSARINE
Il ne m ‘appartient pas de-parler iei du médecin et du chirurgien que fut le docteur Jules Boeckel. D'autres plumes plus aulorisées que la mienne rendront hommage à sa valeur professionnelle. Je voudrais seulement, à travers celle qui fut pendant toute sa vie, sa fidèle et dévouée collaboratrice, la Sœur Marie- Césarine, esquisser un portrait de l’homme bon et généreux et du fervent patriote qu'il a été.
Toute jeune, Sœur Marie-Césarine, dont (toute la vie a été un exemple de courage et de vaillance, quittail, ses vœux prononcés, le couvent de la Toussaint, pour entrer au service de chirurgie Boeckel auquel elle resta attachée jusqu’à la dissolution de celui-ci en avril 4914. On l’appelait « l’île française ».
Le professeur Eugène Boeckel et son successeur, le docteur Jules Boeckel avaient empreint le service de leurs traditions et de leurs sentiments ; on y par-. lait français ; les fiches des malades et les registres étaient écrits en français et les internes étaient tous enfants de l’Alsace. Nulle part la flamme du souvenir n'était entretenu avec plus de ferveur.
Les Allemands, qui voyaient ce service d’un mauvais œil, tentèrent pourtant de gagner la sympathie de son chef, en offrant au docteur Boeckel le titre de professeur honoraire de la faculté de Strasbourg. C'était en 1913. Le docteur Boeckel se réjouit de la proposition qu'il refusa net. Une occasion de plus pour humilier les Allemands.
Sœur Marie-Césarine, qui, pendant tant d'années, travailla aux côtés du docteur Boeckel ne tarit pas d’élogès sur son ancien'cheïf. Ses yeux s’éclairent lorsqu'elle parle de lui :
— Il était si bon. Que de souffrances il a soulagées. Rien ne lui était de trop lorsqu'il s'agissait de ses malades. Que de fois m’a-t-il dit, le soir, en quittant la clinique pour dîner en ville ou pour se rendre avec sa famille à une réception : À la moindre alerte n’hésitez pas de m'appeler.
Le docteur Boeckel d'ailleurs n’aimait pas beaucoup les mondanités. Il était désintéressé. Combien de pauvres auxquels il prodigua ses soins gratuitement...
Peu de temps avant la déclaration de la guerre le service Boeckel fut supprimé. Lorsqu'elle éclata, c'est encore la bonne Sœur Marie-Césarine, qui, grâce à l'indiscrétion d’une Allemande, put avertir à temps son ancien chef et lui dévoiler les projets des autorités qui voulaient l'interner. Le docteur Boeckel était sujet français, il allait voter à Nancy, c'est un détail que seuls ses familiers n’ignoraient pas. Le soir du 30 juillet les Boeckel quittaient Strasbourg et trois heures plus tard la guerre était déclarée.
Sœur Marie-Césarine élait maintenant attachée à la clinique Cahn. Son ancien chef avait pu gagner la France par la Suisse, mais les nouvelles étaient rares. La guerre était déchaînée.
Plusieurs mois passèrent. Sœur Marie- Césarine eul encore deux grandes joies. Celle de soigner les blessés français arrivés en septembre, d'organiser leur fête de Noël, de les gâter, grâce à la BÉNÉTOEERS de la Po pulation strasbourgeoise :
La Salle d'opération à l'Hôpital de Strasbourg On remarque autour du chirurgien, de gauche à droite, Sœur Marie Césarine, le Dr Baur, le D' Freddy Muller
£ et le Dr Allenbach.
— Ma chambre donnait sur la rue de l'hôpital. Pour ne pas éveiller les soupçons de la concierge qui était allemande, j'ouvrais mes fenêtres tous les soirs à sept heures et on y jetait les paquets, me dit-elle, les yeux pétillants de malice.
Elle put aussi arracher aux serres allemandes, l’argenterie, les bronzes, tous les objets d'art appartenant à la famille. Boeckel. Dissimulés d'abord dans les sous-sols de la clinique Cahn où ils faillirent être découverts, elle les déménagea pendant plusieurs nuits dans les caves de l’économat. La Sœur Marie-Césarine eut, en toutes circonstances, un précieux auxiliaire. C'était le docteur Humbert. Celui-ci avait soigné les blessés français avec un dévouement inlassable, et suivant l'exemple de Saint-Martin, avait donné ses propres vêtements à l’un d’eux qui n’avail plus d’uniforme au moment de l'évacuation. Ce fut encore lui qui aida à transporter tous les objets de M.
Boeckel en lieu sûr.
— Tant de personnes ont eu la légion d'honneur sans l'avoir méritée, ajoute Sœur Marie-Césarine, et le docteur Humbert n’a pas été récompensé. Dites bien à quel point le docteur Humbert fut bon Français pendant les hostilités.
Tout cela n’alla pas sans suites fâcheuses pour la religieuse. Harcelée par le policier Robert, par les éléments allemands de la clinique, par l’ignoble docteur Ehrmann surtout, Sœur Marie-Césarine fit des démarches afin d'obtenir un passeport pour la Suisse. Elle le reçut avec beaucoup de peine.
Le 26 octobre 1915, Sœur Césarine eut la joie de rejoindre à Lyon le docteur Boeckel qui soignaitl les grands blessés à l’école vétérinaire transformée en hôpital. C’est là qu'ils travaillèrent de nouveau ensemble jusqu'à la fin des hostilités.
Les années de guerre passèrent vite à l’ambulance où la besogne ne manquait pas et tous ceux qui y fu-
rent soignés ont conservé un souvenir ému du major Boeckel et de la bonne Sœur de Strasbourg. De petites fêtes venaient couper la monotonie des jours : la visite du général Caïllet, enchanté des soins que reçoivent les soldats à l’école vétérinaire ; une autre fois c’est le champagne qui mousse en l'honneur du quatrième galon du chef ; peu avant Noël 1915, le docteur Boeckel reçoit la rosette. L’ambulance est en fête. Drapeaux, musique et poésie de circonstance. Le nouvel officier de la légion d'honneur reçoit un magnifique bronze des dames infirmières, un encrier surmonté d’un poilu ; on fleurit Madame Boeckel et sa fille, sans oublier Sœur Marie-Césarine qui reçoit une superbe gerbe des mains d'un chasseur alpin.
Il y avait aussi de charmantes réunions d’Alsaciens réfugiés à Lyon. Là on parlait de ceux restés outre- Vosges.
Le docteur Boeckel, déjà âgé, fut souffrant à plusieurs reprises et inquiéta souvent sa famille et ses amis. Mais il eut la joie infiniment douce à son cœur de patriote, de voir la guerre se terminer el de retourner à Strasbourg le 21 novembre 1918 avec les troupes françaises viclorieuses.
Sœur Césarine revint à l'hôpital eivil de notre ville. Au pied de la statue de Kléber elle reçut la croix de la légion d'honneur. La France rendait ainsi un hommage éclatant à celle qui l'avait tant aimée el si fidèlement servie. Le docteur Boeckel, très fatigué, vivait maintenant très retiré dans son appartement du quai St-Nicolas.
« Sa mort fut celle d’un chrétien », me dit Sœur Marie-Césarine, « Il l’accueillit avec sérénité. J’eus la joie douloureuse de l’assister et de l’ensevelir. Il m'avait dit si souvent : venez auprès de moi, lorsque je partirai pour le grand voyage ». |
Les larmes coulent des yeux de Sœur-Marie Césarine. Son visage entouré de la blanche cornelle se
11 Mars 1928
fait triste. C'est la clinique infantile, qui maintenant est devenue son champ d'action. Sa bonté et son dévouement vont à présent aux petits déshérités qu'elle soigne. Après les longues années passées auprès du
bon docteur Boeckel, ce n’est que parmi les enfants qu'elle pouvait encore être heureuse...
Marcelle ZILLHARDT.
Une belle famille médicale
Les Boeckel
Le nom des Boeckel, qui restera dans l’histoire de l'Alsace parmi ceux des plus glorieux champions de la culture française, est inscrit depuis plus d’un siècle sur les listes du corps médical de Strasbourg.
L'ancêtre est Jonas Boeckel, ministre protestant de Rothau, ce gracieux hameau d’un contrefort du Donon, voisin du célèbre pasteur Oberlin du Ban de la Roche, son émule en apostolat, condamné à mort comme lui par le tribunal révolutionnaire de Sélestat, et comme lui sauvé de l’échafaud par la nouvelle de la chute de Robespierre, arrivée la veille de l'exécution. Le berceau de la famille est le riche village de Guertwiller, dont les gâteaux de pain d'épices font les délices de toutes les « messti » alsaciennes, et où le pasteur fut nommé en 1804. C'est là que ses enfants grandirent parmi les champs et les vignobles du Mont-Saint-Odile, y acquérant cet équilibre de l'énergie, cette constance de l’enthousiasme, ce sain optimisme qu'ils léguèrent à leur postérité.
Jonas Boeckel eut quatre fils, dont deux médecins, qui s'installèrent à Strasbourg et un troisième, Charles, qui exerça dans la même ville la profession de libraire-éditeur et publia divers ouvrages médicaux, notamment le Traité de Médecine opératoire de Sédillot. Chacun d'eux compta un médecin dans ses descendants.
La première génération donna deux médecins, les deux frères :