‹ À la mémoire de Jules BoeckelChapitre 9 sur 26 · AUTRES MEDECINS DE LA FAMILLE · texte numérisé non relu

AUTRES MEDECINS DE LA FAMILLE

Il faut encore citer les autres membres de la famille qui, bien que ne portant pas le même nom, onl embrassé la même carrière. Ce sont :

Théodore Weiss, né en 1851, professeur de clinique chirurgicale à Nancy, neveu par sa mère FHeEAe Boeckel junior et de ses deux fils ;

Roger Weiss, né en 1892, interne des hôpitaux de Nancy, mert avec la croix de guerre en 1916 ; |

11 Mars 1928

Maurice Weiss, né en 1899, médecin à Nancy ;

Marc Weiss, petit- fils par sa mère du même Eugène Bœckel, interne des hôpitaux de Paris au concours de 1918.

Alfred Riff, âgé de 63 ans, médecin à Strasbourg, qui se trouvait en Suisse quand la guerre éclata, vint prendre du service dans les hôpitaux français. Il est également neveu par sa mère d'Eugène Boeckel junior et a pour neveu André Froehlich, né en 1891, chef de clinique médicale depuis 1923 à Strasbourg, décoré de la croix de guerre.

Robert Thomas, accoucheur à Strasbourg, venu en 1916 à Lyon où on lui confia un service de chirurgie, chevalier de la légion d'honneur, neveu par sa mère lui aussi d'Eugène Boeckel junior.

René Kænig, gynécologue à Genève, autre neveu par sa mère du même oncle.

Gustave Beck, journaliste et aliéniste à Berne, neveu par sa mère de Théodore et d'Eugène senior, et par conséquent cousin germain d'Eugène junior et de Jules.

Bernard Frey, : né à Mulhouse en 1899, chevalier de la Légion d'honneur, après avoir fait la guerre dans

l’armée française, médecin des asiles publics d’aliénés, neveu par sa mère d'Eugène Boeckel junior.

Rodolphe Goehrs, né en 1895, médecin à La Robertsau, près Strasbourg, dont l’arrière-grand-mère fut la sœur de Théodore et Eugène Boeckel.

FEMMES ET FILLE DE MEDECINS Enfin on ne saurait terminer celte généalogie sans

rendre aux femmes de ces hommes l'hommage qu'’el-

les méritent. Maîtresses de la maison de leurs maris, éducatrice de leurs enfants, c’est à elles qu'ils doivent en partie d’être devenus ce qu'ils furent.

Mme Jules Boeckel fut toujours, malgré une santé fragile, la précieuse collaboratrice du professeur répandant le bien autour d'elle, complétant par le pansement des misères morales d'œuvre curative du bistouri de son époux, el parant du plus gracieux accueil le salon, où défilèrent pendant un demi-siècle tous les savants de passage dans la capitale d'Alsace.

Il en est de même de sa fille, Madame Marise Bveckel. Pendant les années de guerre, elle fut mobilisée à l’infirmerie de la gare de Vaise dans cette phalange d'élite des infirmières, dont la fragile et vaillante apparilion, au milieu du fracas des convois charriant des engins de mort, enflammait le courage des soldas roulant vers les combats, et apaisait la souffrance des blessés ramenés des champs de bataille. Sa qualité d’Alsacienne transparaissant dans la blonde et mélancolique douceur de toute sa personne évoquait à son approche l’image de la province captive venant à la rencontre de ses libérateurs.

Madame Schupp, d’'Epinal, sœur de M. Jules Boeckel, servit également la France attaquée, en se dévouant comme infirmière dans les hôpitaux de la capitale des Vosges.

Tel est l'exemple du développement d'un même idéal pour le soulagement de la souffrance humaine et pour le rayonnement de la pensée française que nous donne cette famille de médecins alsaciens, exemple plus édifiant dans sa réalité que ne saurail l'être le plus beau des contes d’Erckmann Chatrian (1).

Docteur Pierre COURBON.

(1) Le texte de cet article nous a été obligeamment communiqué par l'excellente revue, La Femme du Médecin, de Paris, qui le publia dans son numéro de janvier 1925.

La Carrière du Professeur Jules Boeckel

On a dit, au jour impressionnant de ses funérailles, ce qu avait été cet homme de bien, cet Alsacien de ‘grand cœur, ce Français d’ intelligence et de sentiment qui s était répété un jour ia vieille devise « je . maintiendrai » et qui, jusqu'au jour glorieux du retour, avait en effet maintenu.

Je ne vous dirai donc rien de ce que vous savez aussi bien, sinon mieux que moi.

Je me liendrai sur le terrain de la chirurgie pure. On le peut sans difficulté, car Jules Boeckel fut un vrai chirurgien.

Notre art difficile n’est pas toujours servi par des hommes exactement faits pour lui. Parmi ceux qui font honorablement de la chirurgie, tous ne sont pas nés chirurgiens. Ceux-là seuls qui ont la chirurgie dans le sang, innovent, devancent, entraînent, en faisant parfois mine de révolutionnaires alors qu'ils sont simplement en train de forger la tradition du lendemain et qu'ils sont les vrais classiques.

Jules Boeckel fut de ceux-là.

Formé à l’école de quelques hommes qui ont été la gloire de la chirurgie strasbourgeoïise, de Sédillot, de Rigaud, de Gross, d'Eugène Boeckel, listérien de la première heure, il marqua de suite la réalité et l’ardeur de son tempérament chirurgical, en soutenant à 24 ans, par des faits, qu'il fallait pratiquer la trépanation préventive dans les plaies de la tête. C'étaif là une Vieille question que tous les chirurgiens avaient dis-

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cutée depuis Hippocrate, car Hippocrate trépanait déjà. Elle avait suscité tant de trävaux, tant de dé- Eals qu'à une époque où rien n’était encore remis en discussion, comme tout devait l'être plus tard par la chirurgie pastorienne, on pouvait, on devait s’en tenir aux condamnations formelles de Desault et de Malgaigne qui avaient, en France, force de loi. Et si l’on songe que le début du XIX: siècle avait été une époque de domination générale pour la chirurgie française, on peut se douter du caractère aventureux et antidogmatique des idées, défendues par le jeune Boeckel. Elles lui avaient été suggérées par Sédillot et par Eugène Boeckel. Mais il les fit siennes, en y revenant souvent en 1875, en 1879, en 1885, en 1914 et ainsi, il fut certainement de ceux qui imposèrent définitivement la doctrine du trépan préventif, car en chirurgie, comme en tout domaine d'idées ou d’aclions, ceux-là seuls ont une influence qui ayant de l'esprit de suite savent lutter jusqu'au bout. Là encore il maintenail.

En chirurgie osseuse et articulaire, nous trouvons la même divination du sens dans lequel il fallait marcher et la même ténacité dans la démonstration. Dès 1876, à une heure où la chirurgie élait encore bien timide, il s’essaie au traitement des déviations rachitiques des membres par l’ostéotomie. L'opération étail alors considérée comme une des plus graves de celles qui existaient. On la trailait de barbare et elle était

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proscrite. Aussi la plupart de ceux qui prirent la parole à la Société de Chirurgie de Paris, lorsque Boeckel y apporta 9 cas de guérison, se dressèrent-ils contre Jui.

Peu troublé par les condamnations officielles qui n’ont jamais arrêté que ceux qui n’ont rien à dire, il persévéra. En 1880, il publiait un nouveau mémoire, basé sur 182 opérations. En 1884, il en rapportait 82 nouveaux cas et la partie fut gagnée. Aujourd'hui où l'ostéotomie nous paraît un acte banal, nous ne songeons guère à l'énergie et à la hardiesse de ceux qui autrefois prouvèrent le mouvement en marchant. En des jours comme celui-ci, nous devons rentrer en nous-mêmes et rendre un hommage reconnaissant à

Une opération

ceux qui ont forgé, dans un dur mais joyeux labeur, l’'admirable thérapeutique que nous manions maintenant, sans angoisse, comme par reflexe, à chaque instant.

Ce sont ces mêmes qualités de sens chirurgical souverain, d’exacte compréhension technique, de persévérance dans les idées que l’on retrouve dans la lonoue série de travaux, consacrés par J. Boeckel à la résection du genou.

Celle opéralion avait été imaginée en 1762 par Filkin, un chirurgien anglais qui avait guéri son malade ; elle avait été renouvelée en 1781 par le grand Park de Liverpool pour un matelot qui guérit, reprit du service, fit deux fois naufrage et mourut noyé dans le second. Malgré les efforts de Moreau, de Barle-Duc, le véritable créateur de la chirurgie des résections, elle s’élait peu répandue. On en avait peur, et Ollier raconte qu'avant 1870, il ne l’avait pratiquée que » fois avec un seul résultat favorable. Il était découragé, écrit-il en 1891, dans le Traité des: réseclions, el il y avait renoncé dans la pratique hospitalière.

Les choses changent vite, quand des hommes d'énergie s’y altèlent En 1881, Boeckel, à 32 ans, rap-

portait 17 observations personnelles, ne comptant que 2 échecs. En 1889, il parlait de 64 observations nouvelles, sans mort, et en 1925, de 135 cas avec 4 morts en tout. Dès 1889; sa technique, en avance sur celle de son temps, était celle que nous suivons aujourd'hui, supprimant tout drainage, ce qui, en 1912, fut présenté comme la dernière nouveauté de l’année.

On voit par ces quelques exemples ce que fut le tempérament chirurgical de Boeckel, et ce qu'il fut comme technitien. Il était bien de ceux dont je parlais tout à l'heure qui innovent, inventent et devancent leur temps, en créant la tradition du lendemain.

Mais à l’époque de sa maturité chirurgicale, il semblait vraiment qu’on ne s’intéressât plus à cette chirurgie des membres où il excellait. Toute la ferveur du jour se portait vers la jeune chirurgie abdominale. I semblait qu’on n’eut une réelle maîtrise que si l’on pouvait prestement enlever quelque viscère caché. On aurait tort de croire que ce sentiment fut justifié : il est plus difficile de sauver un membre, et il y faut plus d'art que pour enlever un fragment d’intestin ou pour castrer une femme. Et d’ailleurs celui qui est chirurgien l’est toujours tout enüer : il est apte à n'importe quelle chirurgie, opère n’importe qui el n'importe quoi avec la même sérénité. Boeckel fut ainsi, et s’il n'innova rien dans un domaine où son compatriote Koeberlé avait acquis tant de gloire, s'il fut avant lout un grand chirurgien des membres, il sut par une pratique de chaque jour, montrer que l’on peut, sans en parler, faire utilement et avec succès ce que font les plus prestigieux. Je n’en donnerai qu'un seul exemple. En 1903, il publiait un mémoire très remarquable — et qui fut remarqué — sur l’ablation totale de l'estomac en rapportant des exemples personnels de gastrectomie très étendue.

Pour tout dire en un mot

: il fut un chirurgien complet.

Chef d'école sans mandat, dont les nombreux elèves, fidèles à sa mémoire, attestent, par leurs seuls gestes de chaque jour, la valeur de son enseignement, il eut sa tribune à lui, une tribune française, dans cette Gazette Médicale de Strasbourg, qu'il dirigea pendant 40 ans et qui fut ce que l’on sait.

Tout cela devait porter ses fruits, et la chirurgie alsacienne lui doit beaucoup de ce qu’elle est. Cela comportait aussi une grande notoriété. Et tout naturellement il se trouva un jour Président du Congrès de Chirurgie Français, comme l'avait été, 26 ans avant lui, Eugène Boeckel. Il eut ainsi la joie de voir consacrer par ses pairs, sur le théâtre même de son effort persévérant, la maîtrise de son caractère d'homme et la valeur de son talent de chirurgien.

Promu à la même époque professeur honoraire, il prenait trop lardivement la place qu’il aurait dû occuper depuis longtemps pour le bien de tous. Les événements en avaient décidé autrement. Il aurait pu être un grand enseigneur. Ce fut seulement et surtout un bon chirurgien et un chirurgien bon. Au jour de ses funérailles, l'attitude émue, silencieuse de la population qui faisait la haïe le long du cortège officiel, montrait clairement, par tout ce qui respectueusement émanait d'elle, que Boeckel avait été un homme de bien.

Sans doute, elle savait que c’était un grand Français qui passait, mais elle se disait surtout que pendant plus de 50 ans, il avait élé à ceux d'Alsace,

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grands et petits, secourable à tout instant, avec bon: té, cordialité et simplicité.

Et chacun de nous, en cheminant dans les ruës attrisiées, pensait que cet hommage discret des hum-

bles était le plus bel hommage que puisse recevoir un vrai chirurgien au soir d’une vie bien remplie.

Ù Professeur R. LERICHE,

de la Faculté de Médecine de Strasbourg.

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