‹ À la mémoire de l'impératrice Alexandra FéodorovnaChapitre 3 sur 3 · MUhlbach, t. ÏV, p · texte numérisé non relu

MUhlbach, t. ÏV, p

teint son âme aux jours d'adversité de la patrie, avait trop profondément brisé ce cœur aimant. On sait que la Reine ne survécut pas un an à ce jour mémorable, et cpi'elle mourut le 7/1 9 juillet 1810, à trentequatre ans, laissant dans un deuil profond sa famille désolée et le bon peuple qui conserve encore aujourd'hui, si fidèlement et avec tant d'amour, le souvenir de la Reine pieuse.

Si quelque peintre n'a point retracé, sur quelque grande toile historique, le souvenir de cette scène, c'est qu'il était sans doute impossible de la rendre avec l'expression qu'il aurait fallu donner aux belles et royales figures qui auraient dû concentrer les regards sur la scène représentée.

Toute jeune, l'Impératrice Alexandra

Féodorovna fut donc appelée à consoler son père, ce Roi pieux qui ne pouvait oublier la Reine pieuse, et qui voulait sans cesse avoir auprès de lui la fille charmante qui lui rappelait sa mère.

Consoler et adoucir, faire sentir l'influence d'une âme aimante et pure, la séduction de la bonté, le charme de la grâce, — tel fut le rôle de l'Impératrice Alexandra Féodo- ROVNA, avant même qu'Elle portât ce nom.

Pourrons-nous exprimer ce que 1' Impératrice fut pour la Famille Impériale, où Elle constituait un des éléments de ce fort lien que le grand cœur de l'Empereur Nicolas P' avait formé ?

Pendant vingt-neuf ans de règne, Elle partagea, sur un des premiers trônes du monde, l'amour, les joies, les souffrances du Monarque puissant que la douleur, la prospérité et la fortune adverse éprouvèrent tour à tour, qui se montra ferme et grand devant le malheur, et que la mort trouva héroïque, mais calme, doux et résigné, lorsqu'elle le fit descendre, encore au milieu de la force de l'âge, dans la tombe.

Après la mort de l'Empereur Alexandre I", enlevé dans toute la plénitude de sa force.

Celle dont la santé frêle avait inspiré de vives inquiétudes, survivait. Mais ce ne fut que pour peu de jours. La bonté divine rappela vite au ciel l'Impératrice Elisabeth , dont le rôle était fini sur la terre, et dont les dernières paroles, que l'histoire a consacrées,

étaient une prière à Dieu de la réunir à Celui qu'elle avait aimé.

L'Empereur Nicolas P' avait répondu, sur son lit de mort, à l'Impératrice Alexan- DRA Féodorovna, qui demandait à le suivre :

« Tu dois vivre pour les consoler. »

Dans ces simples paroles, l'auguste Monarque, confondant le souvenir de son amour pour ses enfants dans le sentiment de ce beau lien de famille qu'il avait constitué et dont I'Impératrice était un des nœuds, léguait à son épouse bien-aimée un devoir à remplir encore sur la terre.

En effet, et comme pour donner au monde un nouvel exemple que, sur le trône aussi bien que dans le sanctuaire d'une humble famille, l'amour, la pureté, les vertus de la vie privée sont la sauvegarde du bonheur, la

Providence a permis que Gblle qui était frêle de santé, que T Impératrice Alexandra FÉODOROVNA survécût de quelques années à l'Empereur Nicolas P', pour montrer à la Russie le spectacle de ce beau lien de famille, qui a groupé, autour de T Impératrice mourante, son Auguste Fils, notre Empereur bien-aimé, et son Auguste Épouse, tous ses autres Enfants et ses Petits-Enfants, afin de leur laisser le souvenir d'une mère, chérie et vénérée, s' éteignant au milieu d'eux, avec les sentiments de douceur, de paix, de résignation et de fermeté chrétiennes.

Bien peu de jours encore se sont écoulés depuis celui où la dépouille mortelle de r Impératrice fut exposée dans cette cathé-

drale des Apôtres-Saint-Pierre-et-Saint- Paul, où sa place était réservée à côté de celle où reposent les cendres de l'Empereur Nicolas I".

Unis tendrement pendant leur vie terrestre, la Foi nous dit que leurs âmes, dégagées des luttes de ce monde, sont désormais confondues dans la paix de la vie étemelle.

Ceux qui allaient, en foule, contempler les restes de la pieuse Impératrice, et leur adresser le suprême adieu, étaient saisis d'une émotion inexprimable à l'aspect de cette exposition solennelle sous ce dais d'or et d'hermine.

Ce catafalque tourné vers l'autel, et, aux angles, ces figures de dames nobles, sous leurs longs vêtements de deuil , semblables par leur immobilité à des statues de mar-

bre, représentaient déjà comme un monument funéraire élevé à T Impératrice.

L'imagination, qui cherche dans un monument l'objet visible qu'il rappelle, aimait, au milieu de la douleur, à y placer en quelque sorte l'effigie de 1' Impératrice, couchée sur son tombeau, et pareille à celle de la Reine Louise sa mère.

Si un artiste, aussi bien inspiré par le génie et la reconnaissance, avait à retracer les traita de la Fille, il la ferait aussi belle qu'était la Mère, lorsque la Russie salua l'arrivée de la jeune Grande-Duchesse appelée à s'asseoir un jour sur le trône de ses Empereurs.

La mémoire du cœur, ce sentiment si

doux, ce tribut que Ton paye avec amour au souvenir des êtres qui ne sont plus et dont le passage sur cettg terre fut constamment marqué par des bienfaits, — la mémoire du cœur trouve ici des sujets de souvenir inépuisables.

Dans les familles privées, le souvenir des vertus des êtres qu'elles regrettent ne s'étend pas au delà du cercle de ces familles auxquelles ces êtres chers ont servi d'exemple.

Il n'en est pas de même dans les Familles des Souverains. Leur vie appartient aux peuples que ces Souverains gouvernent; car leur action s'étend au sein de ces peuples, et leur souvenir y vit après leur mort.

Grand mobile chez les dépositaires de la puissance souveraine; chez ces êtres marqués du sceau divin, par la consécration

religieuse de leur royauté et de leur couronnement!

Si leur vie de famille leur appartient, cette vie appartient encore à leurs peuples par l'influence qu'elle y exerce.

De là, ce grand rôle qui est assigné aux Souverains. Ils savent que toute parole qui descend de leurs lèvres royales est recueillie et conservée; que leurs actions servent d'exemple; que leur activité instruit et encourage ; que leur attitude commande autant que leurs ordres.

De là, cette grandeur et cette réserve, et aussi cette affabilité en même temps; ce soin qu'ils prennent de montrer aux peuples comment les Souverains, placés par la Providence au-dessus de leurs sujets, au-dessus de ces intérêts et de ces passions qui s'agi-

tenl autour d*eux et qui sont dans les éléments de la vie sociale, s'inspirent de la grandeur religieuse et morale du rôle qui constitue la majesté même du Souverain.

Depuis que, dans la société chrétienne, le culte moral de la femme en a constitué un des éléments essentiellement civilisateurs, la Souveraine, devenue la première dame de son empire, a été Têtre prédestiné sur lequel, après le Souverain, les regards ont toujours été fixés.

La Russie et l'Europe entière savent le culte que l'Empereur Nicolas !•' avait voué à la pureté de Celle qui constituait son bonheur, à la Mère de cette Auguste Famille à laquelle se rattache l'avenir de la Russie.

Le chevaleresque Empereur aimait à ce-

lébrer l'anniversaire de la fête de son Épouse bien-aimée.

Dans un des plus beaux jours de sa puissance, en cette magnifique résidence de Péterhoff, à laquelle son souvenir et celui de r Impératrice sont désormais si intimement liés, I'Empereur, après le service divin, se mit à la tête de ce régiment des Chevaliers- Gardes, qui avait pour privilège de compter pour chef la Souveraine.

Comme un simple général placé en tête du régiment, I'Empereur commanda la revue et rendit les honneurs militaires à son chef r Impératrice, entourée de sa Cour et contemplant la scène d'une terrasse du palais.

Le ciel, d'abord serein, s'était voilé. Le mauvais temps, cet interrupteur des fêtes, se déclara ; mais il ne donna à I'Empereur que

l'occasion d'offrir une preuve du sentiment qui était en lui.

La cérémonie terminée, sous ce ciel devenu inclément, 1' Empereur fit quelques pas pour s'approcher de la terrasse. Alors, comme un chevalier devant sa dame, il s'inclina avec le plus profond respect. Puis, par un double geste, ouvrant ses bras et levant les yeux au ciel, il sembla dire: « J'ai « fait tout ce que j'ai pu. »

Ce culte de TEmpereur rendu à I'Impéra- TRiCE n'était pas seulement un hommage, c'était pour lui une sauvegarde.

Le rôle des Souverains a dans sa grandeur un côté ingrat. Tant de soucis et d'épreuves leur sont réservés, qu'au milieu des fêtes auxquelles ils doivent présider et que leur imposent souvent les exigences

mêmes de leur vie de Souverain, Texistence fastueuse à laquelle ils sont appelés a besoin d'un correctif et d'une sauvegarde.

Les fêtes les plus brillantes de leur Cour ne sont point ordinairement pour euxmêmes. Ils les subissent souvent comme un devoir inhérent à leur existence de représentation.

Rentrés dans leur intérieur de famille, ils aiment, parce qu'ils en éprouvent le besoin, à y retrouver la réalité du bonheur, qui, pour les Rois comme pour les autres hommes, est dans la pureté de la vie de famille.

A toutes les époques de sa vie , ce beau sentiment, tout chrétien, fut pour 1' Empereur un mobile puissant. Il semblait

éprouver, même au milieu de la splendeur des fêles de son règne, le besoin que les hommages dont il entourait TlMPiRATRiGE fussent l'éclatante manifestation du bonheur de sa vie privée de Souverain, dont T Impératrice était la sauvegarde.

Ici, et puisque la mort, qui permet l'éloge des Rois, nous donne comme l'autorisation de le rappeler, le rôle de TImpiSratrige se révéla et se résuma dans l'accomplissement d'un saint devoir, auquel Elle fut constamment fidèle et invariablement attachée.

Au début de sa vie, auprès de son père, consoler et adoucir, nous l'avons déjà dit, ce fut là sa mission.

Sur le trône, Elle trouva les éléments de cette mission dans la belle nature de ses sentiments.

Dégagée de toute ambition personnelle, étrangère à toute idée de domination, n'aspirant qu'à la pratique du bien, ne voulant d'influence que celle qui résultait de ce be^ soin d'aimer, de consoler, de soulager, — la bienfaisance, sous toutes ses formes, avec cette délicatesse exquise qui était comme l'essence de la belle nature de riMPÉRATRiCK , — tel fut le mobile de sa vie.

Ce sentiment se traduisait dans le calme et la sérénité de son beau regard, quelquefois un peu triste, lorsqu'il reflétait comme le souvenir des infortunes de sa mère, et aussi celui du saisissement, plein de douleur, qu'EUe éprouva, le jourdel'avénement au trône de l'Empereur Nicolas I".

Ce calme et cette sérénité, s'alliant à

beaucoup d'expression, devaient briller sur son visage comme une inspiration céleste alors que, à Voznesensk, en 1837, aux plus beaux jours de la puissance de T Empereur, dans une de ces fêtes militaires dont il éprouvait comme le besoin de faire hommage à Son Auguste Épouse, une jeune et J)elle paysanne, fendant la foule et s'approchant vivement de la calèche de TImpéra- TRiCE, qu'elle voyait pour la première fois, éleva dans ses bras son tout jeune enfant, en lui disant : « Tiens ! contemple Celle qui « te nourrit! » — Touchantes et simples paroles, qui sont peu connues, qui durent émouvoir le cœur de F Impératrice, et que nous rapportons ici, parce qu'elles traduisent ce sentiment caractéristique du peuple russe, qui donne le nom de Père et de Mère

à son Empereur et. à son Impératrice, et qui œnstitue chez lui ce que Ton pourrait appeler la religion pour le Souverain.

Cette douceur et cette .bonté de I'Impé- RATRiCE . n'excluaient point la nature d'un caractère essentiellement ferme, dont Elle était douée.

Elle ne se hâtait jamais de répondre à une demande imprévue sur quelque chose d'important.

Songeant toujours à la signification des paroles qui s'échappent de la bouche des Souverains, Elle se recueillait alors un moment pour réfléchir; et ce qui pouvait paraître de l'hésitation n'était chez Elle que l'indice d'une qualité rare. Avant de parler, Elle se cachait, pour ainsi dire, derrière son silence. Ceux qui ne la connaissaient pas

n'avaient aucunement Tidée de la fermeté d'âme que voilait cette attitude, qu'Ëlle avait toujours lorsqu'Ëlie méditait sur quelque idée se rattachant à une décision à prendre, d'après quelque fait qui venait de lui être révélé.

Son idée arrêtée, on voyait succéder à cette hésitation apparente la décision d'un parti pris, et T Impératrice se lever, avec un air de résolution, qui donnait à l'expression de ses traits et à sa démarche le caractère d'une fermeté très-imposante.

Et, cependant, quelle belle et noble réserve de femme dans cette idée de la puissance qui s'attache à une Souveraine!

On lui a entendu dire plusieurs fois que leBefehl (le commandement) et leBefehlen (commander) étaient des expressions qu'EUe

ne comprenait que dans là bouche d'un Empereur.

Pourrons -nous esquisser quelques-uns des traits de la bonté du cœur de TImpé- RATRiCE et de l'influence que "cette bonté exerçait?

Invariable dans ses afîections, une fois que riMPÉRATRiCE avait accordé sa bienveillance fondée sur ses propres remarques, . Elle ne la retirait jamais, conservant invariablement le sentiment qu'Elle ^vait accordé, et trouvant toujours, lorsqu'Ëlle revoyait la personne qui en était l'objet, un de ces mots heureux, simples, venant du cœur, et qu'on pouvait regarder comme

un nouveau bienfait émanant de sa belle et royale nature de femme.

On aurait dit qu'Elle avait adopté ou plutôt qu'EUe avait trouvé la devise espagnole de la Reine Anne de Bretagne : Non mudera (ne changera pas), pour y rester constamment fidèle.

Elle était ingénieuse à trouver de ces mots heureux, mais qui s'échappaient de sa bouche d'une manière si naturelle, qu'il était évident qu'EUe ne les cherchait pas et qu'ils montaient de son cœur à ses lèvres par suite de cette bonté si rare qui donne une inflijence toute particulière aux êtres privilégiés qui en sont doués.

Ceux qui ont eu le bonheur d'éprouver les effets et de se sentir comme touchés par le souffle de cette bonté en conservent avec

vénération le souvenir. A Fâge où il n'y a presque plus de larmes, nous avons vu des larmes jaillir des yeux d'un octogénaire, qui disait, avec un profond accent, que cette bonté de l'iMPiRATRiCE était le plus précieux souvenir de sa longue vie, passée dans les hautes régions de la société.

Les paroles que TImpératrice savait adresser, dans toutes les occasions, avec tant de délicatesse et d'une manière si heureuse, laissaient une profonde impression.

La dernière fois que 1' Impératrice sortit.

Elle alla visiter le monument élevé à son Auguste Époux devant l'église de Saint- Isaac.

Elle se rendit ensuite chez un des plus grands personnages de l'Empire, qui avait joui de toute la confiance de feu I'Emperecr.

Les paroles qu'Elle lui adressa firent sur lui une si profonde impression , que ce grand personnage, plus que septuagénaire, dit après à un de ses amis, avec une grande émotion : n De toutes les récompenses que « j'ai reçues pour avoir servi feu TEmpe- (( REUR, la visite de riupÉRATRiCE est pour « moi la plus précieuse récompense. »

Combien de fois sa générosité et son désir de pardonner la firent recourir à cette influence puissante que son cœur exerçait, pour solliciter et obtenir de feu T Empereur la grâce de ceux que leurs passions avaient égarés et rendus coupables!

Aussi, cette bonté, qui semblait être le reflet d'un cœur toujours jeune et toujours pur, fut-elle le secret de la conservation de sa belle et noble figure. Les années enlèvent

nécessairement la fleur de la jeunesse sur le visage, mais chez I' Impératrice Tâge lui conserva toute la beauté de ses traits.

Ici, et puisque nous essayons d'esquisser la physionomie de Celle qui laisse tant de regrets, rappelons le double souvenir qui se rattache à l'impression que produisaient la présence de 1' Impératrice et celle de son Auguste Époux.

L'attitude des Souverains commande! — Oui; et la Russie gardera le souvenir de l'imposant spectacle qu'offrait l'Empereur Nicolas I" apparaissant avec 1' Impératrice à son côté.

La nature avait doué I'Empereur et I'Impératrige de cette majesté innée qui met au front de ses élus le signe de la royauté.

Chez I'Empereur, c'était la majesté avec

toute sa force et son expression irrésistible, lorsque, saluant, il embrassait de son regard rapide toute sa Cour réunie.

Chez riMPiÊRATRiCE, lorsquc, radieuse, Elle promenait S09 regard serein sur toute l'assemblée et s'inclinait pour saluer, avec un geste inimitable, — c'était la majesté avec toute sa grâce pénétrante, également irrésistible.

Un souverain qui n'avait jamais vu riMPiÊRATRiGE , et qui voulut contempler un portrait qu'un très-habile artiste avait fait d'EUe avec une rare fidélité d'expression , dit à cet artiste , après un moment d'examen de la toile : « Je sais que ce « portrait est très-ressemblant. Il n'offre « dans les accessoires aucun signe de la « puissance souveraine; mais la nature a

« mis sur œs beaux traits le signe d'une « royauté de race. »

Nous n'avons fait encore que rappeler d'une manière générale la bonté de F Impératrice. C'est de sa générosité et de sa bienfaisance que nous voudrions parler.

Nous hésitons à le faire, pressentant d'avance que nous sommes tout à fait insuffisant à les exprimer.

Quittons la demeure des Rois; laissons la haute région de leur Cour et descendons dans les régions inférieures de la société, où la bienfaisance de I'Impératrice allait chercher l'infortune jusque dans les plus humbles demeures, pour y pénétrer comme un rayon de vie.

Mais, avant d'essayer de choisir, parmi les mille traits qu'il faudrait rapporter, quelques traits plus cai*actéristiques de cette bienfaisance que r Impératrice cacha avec tant de soin, — pratiquant cette maxime des saints Livres : « Que votre main gauche ne sache « pas ce que fait votre main droite ! » — bienfaisance qu'Ëlle ne songea jamais aussi à montrer, tant le sentiment chrétien était naturel à son cœur, et qui, pour cette raison, n'est pas encore assez connue, — rappelons ce que chacun sait en Russie, où un des beaux traits du caractère national est le sentiment de la charité, — rappelons en peu de mots ce beau grand rôle des Impératrices de Russie, placées à la tête de la société, et surveillant, avec la sollicitude d'une mère, tous ces établissements si importants d'éducation

de jeunes filles nobles et de familles bourgeoises, et tous ces asiles de charité; ministère chrétien, dont Elles ont pris la direction avec nos Empereurs, partageant avec Elles ce beau privilège de leur autorité suprême, et qu'elles se passent, de génération en génération, comme un héritage chrétien.

L'Impératrice Marie Féodorovna, développant l'œiivre commencée par l'Impératrice Catherine II, y avait consacré une grande partie de son activité et de son incessante sollicitude.

Sa mort laissa l'héritage chrétien à l'Impératrice Alexandra Féodorovna, qui continua l'œuvre de l'incessante sollicitude, et qui, la veille de sa mort, chargea I'Empereur de donner sa bénédiction à tous les instituts qu'EUe laissait.à notre Auguste Impératrice.

L'œuvre, si grande, si importaQte, de l'éducation de la femme dans son tout jeune âge, et de son action future dans la société, — voilà un des grands traits et une des plus douces attributions du rôle des Impératrices de Russie.

Essayons maintenant de caractériser, par quelques traits plus particulièrement remarquables, la nature et comme l'essence du sentiment de charité qui était au fond du cœur de l'Impératrice Alexandra Féodo- ROVNA, et la délicatesse qu'elle mettait à faire le bien.

Rien ne peint mieux cette délicatesse à exercer la bienfaisance, que cette recom-

ALEXANDRA FÉODOROVNA. 4i

mandation qu'Ëlle fit elle-même à un jeune employé qui était plus spécialement chargé de recevoir les nombreuses pétitions des pauvres, qui affluaient à la chancellerie de son secrétariat, et d'entrer en rapport avec eux.

Après s'être informée du caractère honorable de ce jeune homme, Elle le fit venir, voulant le voir Elle-même et lui parler; et, après l'avoir questionné avec intérêt sur lui-même, Elle lui adressa les paroles suivantes :

« Vous êtes chargé d'une besogne diffi- « cile, ingrate quelquefois; mais n'oubliez <( jamais que vous avez affaire aux malheu- (c reux; accueillez-les avec bonté, en sonce géant à leurs misères. Je sais que c'est a parfois une tâche un peu pénible; mais

<( n'oubliez pas que vous remplissez une « bonne œuvre, » Puis, avec un doux sourire et avec une affabilité extrême , Elle ajouta : « Enfin , c'est un beau devoir que « vous remplissez. »

Informée qu'un incendie avait anéanti plusieurs maisons à la Tchemaia-Retchka, Elle chargea aussitôt un homme sûr de porter lés secours abondants qu'Elle envoyait aux incendiés, en lui recommandant de se faire rendre compte de toutes les pertes éprouvées par les pauvres familles qui avaient souffert, et de leur distribuer lui-même les secours d'argent, sans leur dire de qui le secours venait.

Arrêtons-nous un moment ici, pour oser faire celte réflexion, que ce soin extrême de cacher la main qui dispensait le bienfait était une recommandation émanant sans doute de l'Évangile. Mais, en rappelant ce que nous avons, dit nous-même des Souverains :

Leur activité instruit et encourage^ — peutêtre la pieuse Impjératrice mit-elle trop de scrupule à cette pratique de la bienfaisance, — s'il est permis de mêler ce mot à la pratique des préceptes de l'Évangile.

Un jeune officier russe (G.) , sérieusement atteint d'une de ces affections de poitrine pour lesquelles les médecins prescrivent l'influence d'un climat doux, était à Nice; I'Impjératrice en fut informée. Elle recom-

manda qu'on allât le voir. Il fallut le chercher, car, pauvre et très-modeste, il avait établi et comme caché sa demeure dans une chambre de la villa F., assez loin de la ré^ gion habitée par la société aisée de l'endroit. Sur le rapport qu'on lui fit, Elle lui envoya un premier secours qui lui fut remis avec une délicatesse extrême. Quelques jours après, Elle voulut voir Elle-même le jeune officier, et donna l'ordre de diriger sa calèche vers la villa F. Le jeune ofl5cier, prévenu, descendit pour entendre les questions, pleines d'un intérêt affectueux, que lui fit riMP^RATRiGE, qui lui adressa, en partant^ quelques-unes de ces paroles heureuses dont Elle avait le secret, comme nous l'avons dit, et qui furent, pour le jeune ofiicier^ un secours bien plus précieux que

l'assistance même qu'il avait reçue de sa Souveraine.

Au printemps, 1' Impératrice, qui avait continué son assistance au jeune officier, s'informa de lui, à Rome, en ajoutant que « le moment était venu pour lui d'aller à Soden, » dont les médecins avaient recommandé le séjour pendant l'été. Elle pourvut aux frais du voyage. Puis, arrivée à Wildbad, Elle chargea une personne de sa confiance, qu'Elle envoyait à Francfort, de se rendre à Soden pour s'informer de l'état du malade. Il lui fut répondu qu'il n'y avait aucun espoir de guérison. L'Impératrice , arrivée Elle-même à Francfort, chargea la princesse G. (alors à Soden) de voir, de sa part, le jeune officier. Enfin, Elle voulut lui procurer la consolation de revoir sa mère.

Elle fit payer non-seulement le voyage, mais encore Elle ordonna d'écrire en son nom au consul de Russie, à Stettin, pour lui recommander expressément de veiller au départ du jeune G. qui revint à Pétersbourg (dans l'automne de 1857 ) et qui eut au moins la consolation de mourir auprès de sa mère.

De retour à Pétersbourg, 1' Impératrice fit venir cette mère affligée , pour lui parler du fils qu'elle avait perdu, en mêlant ses regrets aux siens et en lui laissant ainsi une consolation que la pauvre mère a reçue comme une inspiration du ciel.

Une jeune femme, appartenant à la société de Tiflis, était à Nice où les médecins l'avaient envoyée, atteinte de paralysie, pour

essayer de Tinfluence de Tair doux des bords de la Méditerranée. Non-seulement 1' Impératrice l'assista (car cette dame était pauvre) ; mais Elle s'informa, en détail, de sa situation, de l'ameublement de sa chambre, où « il faut, dit-Elle, qu'il y ait une de ces « chaises longues, sur laquelle, dans son » état de paralysie, elle puisse trouver un peu « d'aise. » Et Elle lui envoya cette chaise longue, en disant après : « Maintenant, elle « reposera un peu plus commodément. »

La jeune dame devant retourner à Tiflis, I'Jmpératrice écrivit au Lieutenant de I'Empereur au Caucase, pour la lui recommander.

Il n'y a pas seulement les soins matériels

à ceux qui souffrent daus ce monde, il y a ces procédés, ces attentions, qui, pour les natures délicates, sont des bienfaits inesti* mables. A ceux qui souffraient à Nice, mais que leur état de fortune mettait à l'abri du besoin, TImpiératrige envoyait des paroles de bonté, souvent accompagnées de fleurs qu'Elle faisait offrir aux dames en son nom.

Ah ! sur ce beau rivage de Nice où Ton eut l'espoir que la santé de la pieuse Impératrice se raffermira^ît, que de souvenirs n'a-t-Elle point laissés ! Et n'est-ce pas ici que nous devons dire que le plus beau de ces souvenirs est la construction de cette jolie église du rite orthodoxe, dont la coupole blanche, sur ce rivage éloigné de la

Russie, sera à jamais comme un monument qui rappellera le souvenir de GeCle qui a doté Féglise de son iconostase? Les dons des familles russes ont pourvu à la construction de l'édifice saint, qui offrira les secours de la religion k toutes ces familles appelées à quitter temporairement la Russie pour venir séjourner sur ce rivage qui est bien, en effet, privilégié, et qui sera toujours sans doute un de ceux où la souffrance ira s'abriter.

Que de traits de bonté et de générosité!

Nous l'avons dit, nous devons tâcher de choisir les plus caractéristiques, car, si nous voulions tout rapporter, il faudrait établir la nomenclature des secours innombrables que riMPiRATRiGE faisait arriver jusque dans de

bien humbles demeures , bien écartées, difficiles à trouver quelquefois, où les dames chargées de distribuer les aumônes de la Souveraine seules pourraient dire jusqu'à quels détails sa prévoyance et sa sollicitude s'étendaient.

L'Impiératrice cachait avec tant de soin sa main généreuse, que, bien des années après, la vérité se révélait. Ainsi, on a connu, seulement après la mort d'un de ses secrétaires et en dépouillant des papiers de correspondance et de comptabilité, qu'une jeune gouvernante ayant été subitement atteinte d'aliénation mentale, l'iMPiRATRiCE veilla, avec une sollicitude prolongée, à tout ce qui pouvait rétablir la jeune personne, qu'Elle fit confier à un médecin spécial pour cette sorte de maladie. Il y a toute une correspondance

à ce sujet, d'où il résulte que, pour soiguer la jeune gouveruaute et la rendre à sa famille, bien éloignée d'elle, une somme considérable a été dépensée; le tout d'après les ordres motivés de 1' Impératrice, qui se faisait rendre compte des résultats.

Enfin, pour donner, par un chiffre, une idée de l'étendue de sa bienfaisance, on a trouvé, après sa mort et en examinant la comptabilité de son secrétariat, confiée à des hommes connus par leur scrupuleuse intégrité, que I'Impjératrice dépensait, chaque année, les deux tiers de tout son revenu annuel, en pensions fixes à des infirmes et à des indigents ; en sommes affectées à l'éducation d'un assez grand nombre d'enfants des deux sexes de familles peu fortunées; à l'entretien d'une maison de refuge qu'ElIe

avait fondée au Wassili-Ostrow; en secours accidentels, lors de quelque incendie ou autre désastre; en sommes données pour faire droit aux pétitions des gens pauvres; en aumônes diverses ; — détails dont F Impératrice se faisait rendre compte, d'une manière régulière, sur des états écrits qu'Ëlle examinait attentivement.

Que fit-Elle pour le jeune fils malade d'un pauvre jardinier? Elle le fit partir, dans l'espoir de le rétablir. On n'y parvint point. Elle voulut lui procurer au moins le bonheur de revoir encore une fois sa mère. Elle paya le voyage et le retour. Elle fit assurer à la malheureuse mère une place qui la rapprochait de l'endroit où son fils avait exercé

son état; puis, Elle la fit venir ensuite, pour lui dire avec une délicate bonté : « II vous « sera agréable de voir les arbres que votre « fils a plantés. »

Nous avons dit que I'Impératrice n'oubliait jamais les personnes à qui Elle avait accordé sa confiance et son estime. En revenant en Russie, Elle s'informa à Berlin (en juillet 1860) de ses anciens maîtres et professeurs. Ils étaient tous morts, hormis un seul, recteur dans une petite ville de Prusse. II se nomme Harnisch, et il était âgé alors de quatre-vingts ans. Elle le fit venir et s'entretint longtemps avec lui. Une heure après. Elle dit à une personne de son service : « Vous me voyez tout émue encore; je viens

« de revoir un de mes anciens maîtres. Lui, « n'était pas moins ému que moi. Nous nous n sommes souvenus du temps où nous étions « jeunes tous les deux, et où nous rêvions « tous les deux à la liberté de FAlIemagne.

« Je vous charge d'une chose : dès que je « serai à Pétersbourg, rappelez-moi mon « vieux Hamisch. »

L'Impératrice lui envoya une belle coupe en vermeil de l'habile orfèvre Sazikoff, offrant deux vues du Kremlin, et Elle lui adressa un rescrit où Elle lui disait qu'en souvenir de la joie qu'Elle avait éprouvée en le revoyant, Elle lui envoyait un objet qui lui offrirait « deux vues des monuments du pays (( qui était devenu sa seconde patrie. » Elle avait ajouté, en s'adressant au fonctionnaire chargé de transmettre son rescrit : « Hâtez-

« VOUS de le lui envoyer, car il est si vieux, « qu'il pourrait mourir avant de l'avoir « reçu. »

Le vieux Hamisch vit encore, et les remercînien ts du vieux professeur son t arrivés après la mort de Celle qui était sa bienfaitrice.

Ah ! dans ce voyage (fui la ramenait en Russie, la pieuse Impératrice n'ignorait pas qu'Elle allait au-devant de la mort. Elle l'avait écrit, des pays étrangers, à une dame jouissant de toute sa confiance intime (la comtesse F.). Elle prévoyait sa fin, avec la plus grande sérénité et fermeté d'âme; Elle ajoutait que, pour rétablir sa santé, Elle avait consenti à céder aux exigences de ses médecins, mais qu'Elle ne voulait plus vivre

loin de la Russie, qu'Elle voulait y revenir et mourir au milieu de tous œux qu'Elle aimait.

Souvent on l'avait entendue dire, en Italie, qu' « Elle gémissait de cette nécessité qui « obligeait tant de familles russes à aller u chercher dans les pays, étrangers le réta- « blissement de leur santé ; que c'était un « grand sacrifice de vivre ainsi loin dé la (( patrie et une charge onéreuse même au « pays. »

On sait enfin qu'en quittant Péterhoff, au mois de septembre, dans un état de santé qui n'inspirait alors aucune inquiétude , Elle avait le pressentiment de sa fin prochaine.

Peu de temps auparavant, son médecin ordinaire ayant fortement insisté pour qu'Elle

ALEXANDRA tÉODOROVNA. 57

consentît ^ faire un nouveau voyage, qu'il regardait comme nécessaire, et Sa Majesté r Empereur, alarmé par la déclaration du médecin , ayant représenté à sa mère qu'ElIe devait, dans l'intérêt de sa santé, se résigner à ce nouveau voyage, I'Impé- RATRiGE répondit par un refus à Son Auguste Fils.

Elle l'avait déclaré. Elle voulait attendre au milieu des siens ce que Dieu déciderait, et terminer ses jours dans ce palais qui lui rappelait tant d'années de bonheur, et d'où Elle voyait « la belle Neva et au « delà la flèche d'or de cette cathédrale « des Apôtres-Saint-Pierre-et-Saint-Paul, « où reposait Celui qu'EUe avait aimé « et qui l'avait rendue constamment heu- (( reuse. »

Elle désirait que sa mémoire fût conservée comme un souvenir, comme un souhait de bonheur après Elle ; tel est le vœu qu'expriment ces lignes écrites de sa main peu de jours avant sa mort :

« Je désire que mes appartements au pa- « lais d'Hiver ne soient pas longtemps aban- « donnés, et que, un an après ma mort, on « les destine à quelque jeune couple de la « Famille Impériale qui viendra les habiter, « pour y jouir du même bonheur de famille « qui m'y a été réservé. »

Ces paroles tracées de la main de l'Impératrice Alexandra Féodorovna, que nous venons de rapporter d'après les autographes trouvés après sa mort, et qui constituent bien le testament de la pieuse Souveraine , disent , mieux que nous n'a-

ALEXANDRA FÉODOROVNA. 5ft

vons SU le faire, ce que son cœur renfermait de bonté, de générosité, de délicatesse et d'amour.

Oui , la Russie sait que Vous étiez bonne et généreuse, et que toute votre vie fut consacrée à la Famille Impériale dont Vous étiez chérie et vénérée.

La Russie saura un jour, plus qu*elle ne le sait aujourd'hui , tout le bien que Vous avez fait, car Vous teniez cachée avec soin cette auguste main qui donnait avec une bonté et une délicatesse si ingénieuses.

Des bienfaits, inconnus maintenant, se-

ront révélés par ceux qui en ont ressenti l'influence, et votre renommée grandira dans la postérité, car le temps découvre ce qui a été caché et produit au jour la vérité qui doit rester attachée au souvenir des morts, et qui demeure liée dans l'histoire aux noms des Souverains.

Yods avez rempli votre mission, en donnant à la Russie son bon Souverain, et ces jeunes et forts rejetons qui entourent le trône de leur aîné, F Empereur, pour le servir et le défendre ; et en revivant, pour ainsi dire» dans une nouvelle génération de ces belles Grandes- Duchesses de Russie, que l'Europe est accoutumée, depuis le commencement de ce siècle, à voir partager le trône de quelques-uns de ses monarques et omef des cours étrangères, où elles appor-

teat les charmes de la beauté et les charmes, encore plus doux, d'un esprit cultivé et d'un cœur bon.

La plus jeune de vos Filles, cet être si pur et si beau, celle qui Vous fut ravie si vite et dont Vous avez murmuré le nom comme pour l'appeler, lorsque Vous vous sentiez sur le seuil de l'étemel séjour où Vous alliez la retrouver et revoir Votre Empereur; cette jeune Princesse semblait destinée à régner un jour, comme Celle qui, avec le Prince Royal son Époux, habite le sud de l'Allemagne, où l'on sait déjà que tout ce que la beauté de la femme peut offrir de grâces est chez Elle l'enveloppe des plus nobles qualités du cœur.

La beauté, la bonté, la pureté, ne sontce pas les attributs de la femme, aussi bien

62 L'IMPÉRATRICE ALEXANDRA FÉODOROMSA.

sur le trône que dans le sein d'une humble famille?

Vous avez été bienfaisante et généreuse, Vous avez été pure, et Vous vous êtes endormie , avec sérénité et résignation, dans l'espoir de cette vie céleste qui ne finit point.

La sainte Écriture le dit :

« Heureux, dès à présent, ceux qui « meurent au Seigneur; — car ils se rew posent de leurs travaux et leurs œuvres « les suivent *. »

Page 1