‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 68 sur 89 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

« Un radeau ! un radeau ! » s’écrièrent les hommes de la Pandore. On se précipita sur les haches, sur les cordages et sur les espars 1 , tandis qu’un cri de fureur s’élevait à l’arrière du navire, poussé par quelques individus qui espéraient s’approprier la guigue, et dont le désappointement s’exhalait en imprécations et en blasphèmes.

Il n’était pas nécessaire de se pencher au-dessus du taffrail pour découvrir que la guigue n’était plus à sa place ; on la voyait distinctement, de tous les points du tillac, s’éloigner du vaisseau, dont elle était déjà à sept ou hui]; longueurs de câbles; elle contenait six personnes bien connues de l’équipage. Le fait se racontait de lui-même, il était inutile d’en chercher l’explication : les officiers de la Pandore avaient trahi l’équipage en détresse, et ils fuyaient lâchement comme de vils déserteurs.

1. Mâtereaux ou petits mâts de rechange qu’on embarque à bord des navires qui font un voyage de long cours.

« Oh ! de la guigue! Oh! de la guigue ! » s’écrièrent les matelots, mais bien inutilement; ceux qu’on hélait ainsi n’en ramèrent qu’un peu plus vite; iis semblaient craindre d’être rejoints par la chaloupe, et ils avaient raison. Si l’équipage, qui se voyait abandonné par ses officiers, avait pu mettre la main sur les traîtres, il est certain qu’il aurait été sans merci.

Et non -seulement le capitaine et le contremaître souhaitaient de ne plus se trouver à la portée de la voix de leurs anciens compagnons, mais ils désiraient ne plus apercevoir la Pandore. Quelque endurcie que fût leur âme, ils ne pouvaient s’empêcher de frémir en pensant à l’horrible catastrophe à laquelle ils s’attendaient, et dont ils auraient voulu s’épargner l’horrible spectacle.

Les malédictions et les cris de vengeance retentirent pendant quelques instants à bord du négrier; mais la nécessité d’agir immédiatement rappela bientôt l’équipage à la tâche qui lui restait à faire.

La rapidité avec laquelle les marins savent construire un radeau tient du prodige, et il est impossible de s'en faire une idée lorsque œtte opération n’a point eu lieu devant vous. Ce n’est pas seulement une affaire de discipline, bie’n que l’ensemble des manœuvres y soit pour quelque chose,

car les soldats sont tout aussi maladroits à cette besogne que les premiers laboureurs venus.

Le bois, comme vous le savez, constitue l’élé-* ment principal d’un radeau, et cependant les marins ont bien plus tôt fait d’en relier les diverses parties avec des cordes, qu’un charpentier avec

L'équipage forme un radeau.

un marteau et des clous; et non -seulement la besogne est plus vite faite, mais elle est plus solide. Un marin qui a de la corde n’est jamais au dépourvu ; c’est l’arme qui lui est propre, l’outil qu’il sait nlanier entre tous; il reconnaît d’un regard, ou par un simple attouchement, si tel ou

tel cordage est celui qui convient pour le but qu’il veut atteindre : s’il est trop long, trop court, trop faible ou trop fort, s’il cassera ou s’allongera : il sait d’instinct quel genre de nœud il doit faire, nœud plat, nœud de bouline ou d’écoute, nœud tors ou à plein poing, épissures, étalingures de toute espèce, et bien d’autres encore dont les marins seuls ont le secret.

Et avec quelle facilité ils abattent les mâts, ils détachent les espars et les font servir à leur projet! L’assistance d’un terrien serait d’un bien faible secours en pareille occasion. Il fallait voir travailler, comme des abeilles, les trente-six matelots qui restaient sur la Pandore ; les uns maniant la scie, les autres la hache, ceux-là transportant les vergue» ou tranchant les drisses 1 pour former les liens nécessaires à la construction du radeau.

Au bout de quelques minutes, le grand mât vint tomber sur le bordage, écrasant ce qu’il trouvait au-dessous de lui, comme un arbre qui s’abat sur des roseaux; quelques instants après, tout son gréement avait été coupé : haubans, étais, bras, écoutes et balancines. Bientôt il posa sur la mer, toujours attaché aux flancs de la Pandore, qui n’était plus qu’un débris, il avait gardé

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