‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 67 sur 89 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Cette nouvelle effrayante me frappa de stupeur, et je restai cloué à la place où je l’avais entendue. Un baril de poudre à bord ! telles étaient bien les paroles du capitaine. Il avait dit vrai, je ne pou-

vais en douter ; sa conduite et celle de ses compagnons étaient la preuve du danger qu’il m’annonçait; l’empressement qu’il avait misa fuir et que je ne pouvais comprendre m’était enfin expliqué : c’était la pensée du baril de poudre qui le faisait s’éloigner avec autant de hâte, ainsi que le contre-maître, qui était dans le secret.

Les lâches le déclaraient au départ, mais ils avaient gardé le silence jusqu’au moment où leur fuite se trouvait assurée. S’ils avaient parlé plus tôt, l’équipage se serait disputé la guigue, et il est probable qu’ils n’auraient pu s’enfuir âvec autant de sécurité. A présent que ce nouveau péril ne pouvait plus les atteindre, ils ne voyaient pas d’inconvénient à nous prévenir du danger qui nous menaçait; ils souhaitaient même que leurs anciens camarades pussent quitter la Pandore sains et saufs, dès l’instant que le salut de l’équipage ne leur imposait aucun sacrifice.

Le capitaine, aussitôt qu’il eut prononcé les terribles paroles qu’il m’avait dites, retomba sur son siège, fit mouvoir ses rames à l’unisson des autres, et la guigue s’éloigna rapidement.

Cette nouvelle m’avait foudroyé. J’éprouvais le besoin d’en recevoir la confirmation, et il m’étaiL impossible de parler; d’ailleurs, avant que j’eusse * recouvré, mon sang-froid, le capitaine était trop loin pour m’entendre. Et puis, à quoi bon? Je ne

pouvais pas douter de ce qu’il m’avait dit : ses paroles étaient claires, précises; malgré son état d’ivresse, il avait parlé sérieusement. La circonstance était trop grave, l’instant trop solennel pour qu’on osât plaisanter. Mais où était ce baril dé poudre? Dans la cambuse? C’était impossible, elle était tout en flammes. Dans l’entre-pont ou dans la cale? Personne ne l’y avait jamais vu. 11 n’existait pas une once de poudre dans aucune des parties du navire où les hommes d 'équipage avaient accès; il fallait que ce baril fût dans la chambre même du capitaine, c’est-à-dire dans un lieu contigu à celui qui était en flammes, et justement auprès de l’endroit où je me trouvais alors.

L’instinct de conservation me réveilla tout à coup de la torpeur dans laquelle j étais plongé. Recouvrant aussitôt mes forces, je m’enfuis vers l’embelle où je m’arrêtai un instant. Qu’allais-je faire? Ma première impulsion avait été de courir auprès des matelots et de leur communiquer les paroles du capitaine ; j’étais sur le point de les avertir, quand mon bon ange m’inspira de la prudence.

J’avais toujours passé pour avoir de la pénétration, et la vie que je menais depuis quelques mois avait extrêmement aiguisé mon psprit. Je lus donc frappé du désordre que j’allais causer

en divulguant le secret dont j’étais dépositaire. Les matelots travaillaient avec ardeur, et nulle puissance au monde ne pouvait les faire aller plus vite; les flammes qui sortaient maintenant par les fenêtres de la cabine les stimulaient d’une manière suffisante : ajouter une nouvelle frayeur à la crainte qu’ils ressentaient déjà, cela n’aurait pu que les paralyser. Je résolus de ne révéler qu’à Ben Brace les paroles du skipper, et je courus de nouveau, dans cette intention, à la recherche de mon ami.

Cette fois je ne tardai pas à le découvrir, il était au milieu de la foule qui se pressait autour du moulinet, et il travaillait de toutes ses forces. Mais impossible de l’approcher, impossible de lui communiquer ce que j’avais à lui dire sans que tout le monde l’entendit. Je fus donc obligé de me taire jusqu'au moment où le hasard me permettrait de confier à Ben le sujet de mes appréhensions.

Je me mis à travailler avec les autres, faisant tous mes efforts pour activer la besogne; mais je n’avais qu’une pensée; je ne comprenais plus ce qui se passait autour de moi ; à chaque instant je m’attendais à cette affreuse explosion qui devait nous lancer dans l’éternité. J’agissais machinalement, sans savoir ce que je faisais; une ou deux fois je fus surpris tournant à contre-sens. Mop

voisin s’en aperçut et me repoussa rudement.

Oh ! quelle inquiétude, quelle effroyable attente !

La chaloupe fut enfin dégagée de ses entraves et lancée à la mer; cette dernière opération n’était pas difficile et demanda tout au plus quelques minutes. L’équipage salua d’un cri de joie le succès qu’il venait d’obtenir.

Un certain nombre de matelots descendirent dans l’embarcation, tandis que les autres, restés à bord, faisaient passer dans la chaloupe tous les vivres qu’ils avaient pu trouver. Deux hommes avaient hissé un tonneau pesant sur la galerie du navire et commençaient à le descendre; à son aspect et à sa taille, il était facile de deviner son contenu : c’était une pipe de rhum non encore mise en perce. Aucune voix ne protesta contre l’admission du tonneau dans la chaloupe : au contraire, plusieurs individus s’offrirent pour aider à la manœuvre. Une grosse corde fut passée autour de la barrique, et la descente commença.

A peine la futaille venait-elle de quitter le bord du navire, que la corde qui l’entourait vint à glisser et que la tonne de liqueur tomba lourdement dans la chaloupe dont elle frappa l’un des côtés un peu au-dessous de la ligne d'eau.

Un craquement se fit entendre, non pas le bruit particulier que devait produire le tonneau en frappant contre les flancs élastiques de la cha-

loupe, mais un son pareil à celui du bois qui s’écrase. Comme si la main d'un démon avait dirigé la pipe de liqueur dans sa chute, elle avait heurté l’une des planches vermoulues dont nous avons parlé plus haut, et cette planche s’était brisée par le choc de la futaille.

Un cri de désespoir échappa aux hommes qui se trouvaient dans l’embarcation, où l’eau se précipitait déjà. Quelques-uns d’entre eux saisirent les cordages qui amarraient la chaloupe au bâtiment et se hâtèrent de revenir à bord, tandis que les autres s’efforçaient de boucher la voie d’eau et cherchaient à vider l’embarcation.

Ils ne continuèrent pas ces efforts qui devenaient inutiles; la brèche était irréparable, et la chaloupe s’emplissait dix fois plus vite qu’ils ne pouvaient la vider. Us abandonnèrent donc leur entreprise et remontèrent sur le pont du navire, comme avaient fait leurs camarades.

Dix minutes après, la grande chaloupe était au fond de la mer.

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