CHAPITRE LIV
Qu’étaient devenus les nègres depuis le moment où l’incendie avait éclaté sur la Pandore? où étaient ces malheureux, que faisaient-ils, et quelle mesure prenait-on pour les sauver?
Personne, depuis l’instant où le cri d’alarme avait empêché qu’ils ne fussent jetés à la mer, personne, excepté moi, ne s’était inquiété d’eux;
ils étaient toujours dans l’entre-pont, où leurs voix déchirantes continuaient de retentir ; mais ils criaient ainsi depuis longtemps, et les matelots n’y faisaient plus attention. Chaque fois que, dans leurs allées et venues, les hommes de l’équipage s’approchaient de l’endroit où ces malheureux se livraient au désespoir, les menaces, les imprécations, les cris insensés redoublaient de force, les prières de ferveur; mais les matelots passaient rapidement et ne s’apercevaient pas des paroles délirantes qui leur étaient adressées.
Il est probable que, jusqu’au moment où le radeau fut terminé, la soif était la seule cause des souffrances qui exaspéraient les nègres ; c’était de l’eau qu’ils demandaient toujours, ainsi que la permission de venir prendre l’air : car ils n’étaient pas sortis depuis la veille, et littéralement ils suffoquaient; mais je ne crois pas qu’ils eussent le moindre soupçon du nouveau péril dont ils étaient menacés. La fumée s’élevait perpendiculairement à l’arrière du navire, elle n’arrivait pas jusqu’à eux, et les lueurs que répandait la flamme n’étaient pas suffisantes pour qu’ils pussent en être frappés; il était donc à peu près certain qu’ils ignoraient l’incendie qui avait éclaté dans la cambuse. Ils pouvaient soupçonner quelque chose d’anormal; les allures inaccoutumées de l’équipage, le bruit qu’on faisait sur le pont, les re-
A LA MER î
gards inquiets des matelots, qu’il était impossible de ne pas remarquer, devaient les avoir avertis qu’il se passait à bord quelque événement fâcheux; les coups de hache dont on sapait le grand mât, le choc produit par cette énorme pièce de bois lorsqu’elle s’était abattue sur le bastingage, avaient pu leur faire penser qu’ils avaient à craindre autre chose que la soif : mais comme ils ignoraient complètement la manière de diriger un vaisseau, ils ne pouvaient pas se figurer la nature des manœuvres dont ils étaient surpris. Ce n’était point un naufrage, puisque le navire était immobile; et, si la physipnomie des matelots avait éveillé leur inquiétude, ils n’en étaient pas encore à s’alarmer outre mesure du fait qui les préoccupait : mais cette ignorance devait bientôt cesser. Au moment où j’allais quitter la I andore, un jet de flammes se dégagea de la colonne de fumée qui s’échappait de la cabine ; il fut suivi d’un autre plus rouge et plus fort, puis d’un troisième, et successivement, jusqu’à ce que la nappe lumineuse s’éleva d’une manière continue. La lune pâlit devant cette clarté fulgurante qui enveloppa le navire d’un reflet d’or, comme si les rayons du soleil avaient reparu tout à coup.
Non-seulement la flamme pouvait s’apercevoir à travers les barreaux qui retenaient les captifs, mais elle pétillait de manière à ne plus laisser
aucun doute sur l’origine de cette lueur éblouissante.
Un cri de désespoir s’échappa des entrailles du navire embrasé, cri d’angoisse qui pendant un instant couvrit les éclats sinistres du bois qui craquait sous la morsure des flammes, et dont je me souviendrai jusqu’à ma dernière heure.
Je tournai les yeux vers l’endroit d’où s’échappait cette clameur déchirante : à la vive lumière que répandait l’incendie, je pus voir les malheureux nègres se presser contre la grille qui les retenait prisonniers ; leurs regards étaient remplis d’éclairs, leurs lèvres écumantes, leurs dents serrées brillaient au milieu de leurs noirs visages; la flamme s’avançait rapidement; déjà la fumée gagnait l’écoutille, dont ils cherchaient en vain à secouer les énormes barreaux : spectacle affreux que je n’aurais pu supporter, même en rêve. Mon premier mouvement fut de me détourner et de rejoindre Ben Brace, qui m'attendait avec impatience ; mais, comme j’allais obéir à cette impulsion instinctive, j’aperçus la hache que Ben avait rejetée avant de descendre ; je la saisis avec empressement : l’idée m’était venue de retourner sur le pont et de faire sauter les pièces de bois qui barraient l’écoutille. Je connaissais tout le danger auquel je m’exposais, je n’avais pas oublié l’existence du baril de poudre; mais je ne pou-
vais pas être témoin d’un pareil holocauste et voir brûler sous mes yeux tant de créatures humaines sans faire une tentative pour ouvrir leur prison.
« Au moins, pensais-je, ces malheureux choisiront leur genre de mort; l’eau est moins terrible
Le petit Will délivre les esclaves.
que le feu, et ils souffriront moins de se noyer que de périr dans les flammes. »
Je me penchai vers Den Brace pour lui communiquer ma pensée.
« Tu as raison, me dit-il, courage, William 1 c’est bien, mon enfant ! Rends la liberté à ces
pauvres créatures! j’y pensais moi-même; dépèche-toi, et surtout prends bien garde!... »
Je n’avais pas attendu la fin de ces paroles, et, courant sur le pont, je m’étais précipité vers l’écoutille; la fumée était devenue si épaisse que je distinguais à peine ces visages terrifiés. Quelques minutes de plus et ces yeux brillants s’éteindraient pour toujours, ces voix déchirantes seraient étouffées par la mort.
Je me rappelais à quel endroit le charpentier avait entamé la grille, et je frappai à la même place, avec toute la force que je pus mettre au service de mon cœur.
Bientôt les solives qui composaient les barreaux de la grille cédèrent sous mes efforts répétés; je n’avais pas besoin d’en faire davantage, et, m’éloignant bien vite, je courus, à l’avant du navire.
Au moment où je saisissais la corde pour aller rejoindre Ben Brace, les poutrelles qui fermaient l écoutille avaient été violemment repoussées, le flot des nègres jaillissait de l’intérieur du bâtiment et se répandait sur le pont.
Sans m’arrêter à les voir, je glissai le long du cordage qui était à la proue du vaisseau, et j’arrivai sur la planche où était mon compagnon, qui me reçut dans ses bras.