‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 89 sur 89 · V A LA. MER! 3P · texte numérisé non relu

V A LA. MER! 3P

prévoyait que le temps allait bientôt changer. Après le coucher du soleil, ces nuages s’étaient élevés de plus en plus, ils avaient couvert tout le firmament et déployé devant la lune un rideau si épais, qu’elle avait complètement disparu à nos ^ égards.

La mer, au lieu de briller autour de nous comme pendant les nuits précédentes, réfléchissait les nuages , qui la coloraient d’une teinte sombre en harmonie avec mes tristes pensées.

Je fis remarquer à mon compagnon le changement qui s’était opéré dans 1 atmosphère, et je ne pus m’empècher de lui dire que je trouvais la nuit bien noire.

« Tant mieux, enfant 1 » répondit-il d’une voix brève; et il retomba dans le silence qu’il avait gardé jusque-là.

Je restai longtemps préoccupé de sa réponse.

«Tant mieux! répétais je en moi-même; qu’estce qu’il a voulu dire ? A quoi l’obscurité peut-elle nous être bonne? Quel avantage peut-il trouver à ce que le temps soit obscur? Les ténèbres, si profondes qu’elles puissent être, n’amèneront pas de navires dans ces parages ; le soleil ne s’en lèvera pas moins, et, au point du jour, il me faudra mourir. Que signifie donc cette parole de Ben Brace, et pourquoi m’a-t-il fait cette réponse? Etait- ce avec l’intention de m’encourager,

lui-même ne formait plus à mes yeux qu’une masse informe dont la v oile blanche se détachait vaguement sur le fond noir du ciel.

Malgré cette profonde obscurité, j’avais cru voir que Ben Brace avait son couteau à la main, et qu’il le tenait comme un homme qui est prêt à en faire usage; mais quelle pouvait être son intention? • . • •

Tout à coup il me vint à l’idée qu’il soupçonnait quelque chose, qu’il avait peur que mes bourreaux ne voulussent pas attendre jusqu’au lende- , main pour exécuter leur odieux projet et que, redoutant une attaque de leur part, il s’était placé entre eux et moi, afin de me défendre si les matelots manquaient à leur parole. L’attitude qu’il < avait prise pouvait donner lieu à cette supposition, qui m’était confirmée par la manière dont il tenait son couteau.

Ainsi que je l’ai rappelé dans le chapitre précédent, Ben Brace et moi nous étions toujours sur les deux planches qui nous avaient portés depuis l’instant où nous avions quitté la Pandore ; elles étaient attachées à l’arrière du grand radeau, c’est-à-dire que, lorsque celui-ci était poussé par la brise, nous nous trouvions dans son sillage.

La figure de mon protecteur se trouvait tournée du côté des matelots; il me sembla qu’il n’était plus couché , mais accroupi comme un homme

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qui cherche quelque chose. Dans tous les cas, il était impossible d’arriver jusqu’à moi sans passer sur son corps, et c’est pourquoi je supposais qu’il avait pris cette position afin de veiller à ma dépense.

Non-seulement l’obscurité devenait de plus en plus profonde, mais la brise, beaucoup plus forte qu’à l’ordinaire, s’était levée à la même heure que la nuit précédente, et le radeau glissait rapidement sur la mer, en produisant un bruit qui annonçait la vitesse de sa marche.

Plongé dans une sorte de stupeur, j’écoutais ce bruit monotone qui engourdissait ma pensée, lorsque je fus tiré d’une rêverie par cette observation qui me frappa tout à coup : le froissement de l’eau était moins fort, le bruit s affaiblissait peu à peu, et je finis par ne plus rien entendre.

La voile était probablement tombée, car la brise soufflait toujours avec la même force, et le radeau ne marchait plus.

J’écoutai de nouveau en redoublant d’attention; et, à ma grande surprise-, j’entendis encore le bruit du radeau, mais dans le lointain. Comme j’allais demander à mon compagnon l’explication de ce phénomène, un cri frénétique retentit sur la mer et fut suivi d’un bourdonnement confus de voix animées qui arrivaient jusqu’à nous.

« Sauvés I m’écriai-je en me levant tout ému;

sauvés! n’est-ce pas, c’est un navire qui approche?

— Oui, nous sommes sauvés, enfant, mais seulement de ces misérables, répondit une voix que je reconnus pour celle de Ben Brace ; le vent pousse

Bon Brace et le petit Will abandonnant le radeau.

au loin tous ces lâches, et, tant qu’il soufflera, nous n'avons rien à craindre. »

J’aperçus alors un point blanchâtre qui ne tarda pas à disparaître : c’était la voile du radeau qui fuyait devant la brise.

Ben avait coupé les cordes qui reliaient nos planches à celles des naufragés, et ceux-ci étaient

déjà à plusieurs centaines de mètres de l’endroit où nous étions restés. Au milieu des ténèbres qui nous enveloppaient tous, l’équipage n’avait pas surpris la manœuvre de Ben ; mais il avait fini par découvrir que nous étions séparés de lui, et c’est alors qu’il avait exprimé sa colère et son désappointement par les cris et les menaces qui avaient frappé mon oreille. *

« Ne crains rien, ils ne peuvent plus nous attaquer, me dit mon brave protecteur ; quand même iis essayeraient de nous rejoindre lorsque la brise tombera, nous ferions marcher notre radeau plus vite que leur pesante machine. Toutefois, comme? il vaut mieux augmenter la distance qui est entre nous et ces bandits, tiens, enfant, voilà pour toi, et rame avec courage. »

Je ne sais pas comment Ben avait fait, mais il était parvenu à se procurer deux rames, qu’il

avait enlevées du grand radeau; il m'en donna une,

s’empara de la seconde, et, nageant dans le sens opposé à l’équipage, c’est-à-dire contre le vent, nous continuâmes de ramer pendant le reste de « la nuit.

Nous nous arrêtâmes lorsque le jour vint à paraître, et, nous reposant de nos fatigues, nous jetâmes les yeux autour de nous, espérant qu’une voile se dessinerait à 1 horizon.

Mais rien ne frappa nos regards, la mer était

Délivrance de Ben Brace.

déserte, le radeau avait complètement disparu : nous étions seuls à la surface de l’Océan! <■

Je pourrais vous raconter les autres périls qu’il

nous a fallu traverser, mon brave compagnon et

moi. avant d’arriver à cette heure bénie où nos yeux découvrirent enfin les voiles blanches d’un navire, d’un beau vaisseau qui nous prit à son bord, et grâce auquel nous avons revu l’Angleterre et tous ceux que nous aimions. Mais je ne veux pas vous fatiguer de ces détails; qu’il me suffise de vous dire que nous avons été sauvés : comment, sans cela, aurais-je pu vous raconter cette histoire?

Oui, nous vivons encore, mon compagnon et moi, et nous sommes restés marins, parcourant toujours la mer, non plus, il est vrai, sous la domination d’un monstre comme le chef du négrier.

Nous sommes tous les deux capitaines, moi d’un navire appartenant à la Compagnie des Indes, et mon brave ami d’une grande barque tout aussi

belle que l’était la Pandore, et dont il est actionnaire. .

Ben Brace fait toujours le commerce avec la côte d’Afrique, mais un commerce honnête et légitime ; sa cargaison est composée d’ivoire, de poudre d’or, d’huile de palme, de plumes d’autruche, et non

pas de chair humaine. Il a fait de bonnes- affaires et chaque fois qu’ii revient au pays, il dépose àla Banque, ou ailleurs, une somme d’argent considérable. Je me réjouis de sa prospérité, et je suis convaincu, lecteur, que vous prenez part à la joie de cet excellent ami.

Quant à ceux qui composaient l’équipage de la Pandore, pas un des forbans qui étaient dans la guigue, ou sur les planches du radeau, n’a jamais revu le rivage; ils ont tous péri misérablement sans qu’une main les ait assistés, qu’une larme ait été donnée à leur mémoire. Dieu seul contempla leur agonie; et quand un navire, ayant aperçu le radeau, s’en approcha pour sauver les malheureux qu’il portait, ceux-ci n’existaient plus : leurs

victimes étaient vengées.

fin. ,

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