A LA MER! '-- • ■ ' V
de voile, vous agirez envers lui comme bon vous semblera. 11 est juste de lui accorder cette unique chance de salut; d’ailleurs, si vous ne la lui donnez pas, ajouta-t-il en reprenant sa première attitude, je me battrai pour lui tant que j’en aurai la force, et je vous répète que, s’il doit-être le premier mangé, ce n’est pas lui qui mourra le premier de vous tous. »
Les paroles de Ben produisirent l'effet qu’il en avait espéré. Quelle que fût la dureté de ces hommes sans cœur, ils ne pouvaient s’empêcher de reconnaître et d’avouer que cette demande était juste ;
- mais je crois que la fermeté avec laquelle mon généreux ami faisait mouvoir à leurs yeux la lame brillante de son couteau, influa sur leur esprit plus que toute autre considération.
> Toutefois, quel que fût le motif qui les détermina, ils n’en acceptèrent pas moins la proposition de Ben; et ceux qui, l’instant d’avant, s’étaient approchés pour me saisir, se retirèrent d’un air sombre, et allèrent se recoucher à la place qu’ils occupaient ordinairement.
• ' CHAPITRE LXYII.
Il serait difficile de décrire les émotions qui bouleversaient mon âme. Je venais d’échapper à un supplice immédiat ; mais ce n’était que différé : ma mort n’en était pas moins certaine. Il y avait si peu de chance de rencontrer un vaisseau, qu’il m’était impossible de concevoir la moindre espérance.
Tous les efforts de Ben seraient inutiles ; le jour viendrait, et comme il était sûr que l’on n’apercevrait pas de navire, mon protecteur serait forcé de tenir la parole qu’il avait donnée à mes bourreaux. J’éprouvais tout ce que ressent un condamné à mort qui sait l’heure de son exécution; toutefois avec cette différence que je n’avais pas de crime à expier et que mon supplice devait être
celui d’un innocent.
Vous pensez bien qu’il me fut impossible de ' fermer l’œil. Qui aurait pu s’endormir en songeant à l’affreuse destinée qui m’attendait au réveil? Avec quelle douleur je pensais alors à ma famille, à mes amis, à l’Angleterre, que je ne reverrais
plus! avec quelle amertume je me reprochais la passion qui m’avait arraché de la maison paternelle!
Comme tant d’autres, hélas! qui ont follement agi, l’expérience venait trop tard; il n’était plus temps de se repentir.
Le lendemain, au lever du soleil, je devais être égorgé, sans qu’il y eût moyen de me défendre, et cette effroyable mort ne serait connue de personne. Il était probable que mes bourreaux ne me survivraient pas longtemps; et si d’ailleurs quelques-uns d’entre eux étaient sauvés un jour, ils ne divulgueraient pas le secret de ma fin tragique. Personne n’entendrait parler de moi ; tous ceux dont j’étais aimé ignoreraient mon triste sort, et mieux valait qu’il en fût ainsi: mais quelle hor-
rible destinée!
Ben Brace et moi nous étions toujours sur notre petit radeau ; nons nous trouvions si près l’un de l’autre que nos épaules se touchaient. 11 aurait pu murmurer à mon oreille tout ce qu’il aurait voulu, sans que personne 1 entendît ; mais il paraissait plongé dans de profondes méditations, et, comme il ne semblait pas disposé à rompre le silence, je m’abstins de lui adresser la parole
La nuit arriva et promit d’être obscure ; dans la soirée de gros nuages s'étaient montrés à l’horizon, et, quoique la mer fût toujours calme, on