‹ A la porte du ParadisChapitre 10 sur 24 · is ^^11 ihat · texte numérisé non relu

is ^^11 ihat

cendit, tira la sonnette d'une maifon de bonne apparence, &, la porte ouverte, monta précipitamment cinq étages par hafard encore éclairés.

Une fois sur le palier du dernier étage , le vieux monfieur s'orienta un inftant , de peur de se tromper & de réveiller une perfonne pour une autre ; puis, les aîtres reconnus , il frappa doucement deux coups légers , deftinés pour ainfi dire à n'être entendus que de l'intérieur de l'appartement, — & il attendît qu'on lui vînt ouvrir.

Rien ne bougea, personne ne vint. Le vifiteur nocturne n'entendait que le tic-tac exagéré de son cœur & le souffle bruyant de sa refpiration, car il avait monté aflez allègrement l'efcalier, — ce que lui reprochaient en ce moment ses cinquante-cinq ans.

— Eft-ce qu'Alcide serait couché? murmura- t-il avec impatience.

Et, pour s'en affurer, il refrappa deux coups plus nets, plus accentués , plus indiscrets que les premiers.

Le même silence lui répondit, — en admettant toutefois, ce qu'on a cru trop légèrement jusqu'ici, que le silence soit une réponfe.

Ail is ipell that, . . igb

— Décidément, Alcide dort ! s'écria le vifiteur d'une voix qui reflemblait fort à de la colère.

Eh promenant machinalement la main à la hauteur de la serrure, il s'aperçut que la clé avait été laiflée sur la porte.

— Il y eft du moins, dit-il en ouvrant réfolument & entrant comme chez lui ; je reconnais bien là mon neveu, ajouta-t-il en souriant. Je me reconnais bien là moi-même ! Il fait ce que je faifais lorsque j'avais le bonheur d'avoir son âge. Sa sécurité eft celle de l'homme pauvre & jeune, qui ne craint pas les voleurs & qui n'attend que les maîtrefles. Mais, à propos ! s'écria le vifiteur en s'arrêtant tout à coup au milieu de l'antichambre ; à propos !

si j'allais le trouver... deux ? Alcide eft un fou fort aimable, qui, ne pouvant dépenfer la fortune qu'il n'a jamais eue, prodigue la santé qu'il a encore. On m'a raconté de ses fredaines : elles étaient charmantes , & si je n'y ai pas applaudi, comme me le défendait mon titre d'oncle, je les ai facilement comprises & pardonnées, comme m'y invitait mon titre d'homme... Mais il ne faut pas qu' Alcide oublie à ce point ses nouveaux devoirs ; il va se marier, et...

1 96 Ail îs jpell that. . .

Le bonhomme interrompit son monologue semi-mental, semi-parlé, pour prêter Poreille à un léger bruit qui lui venait de la pièce voisine, dont la porte entrebâillée laiflait arriver sur le parquet de Pantichambre un imperœptible filet de lumière jaune.

— Il eft seul, murmura-t-il de nouveau en avançant sur la pointe du pied ; ou, s'il n'eft pas seul, ils font à deux trop ou pas affez de bruit....

Gela dit, il poufla doucement la porte & se trouva dans une chambre fort pittorefquement meublée, éclairée à moitié par une lampe à abat-jour vert posée sur la cheminée.

Un jeune homme, en robe de nuit de cachemire à ramages chinois, en pantalon de molleton à pied, en babouches de cuir rouge, se tenait aflis auprès d'un bon feu de bois qui flambait joyeufement, & lifait avec beaucoup d'attention une lettre qu'il venait de tirer, avec un grand nombre d'autres, d'un petit portefeuille en cuir de Ruffie, à fermoir d'acier, pofé sur une table en laque, à portée de sa main.

— Tu ne m'as donc pas entendu frapper ?

demanda le vifiteur quafi sexagénaire en s'avançant vers le jeune homme.

Ail is well that. . . 1 97

— Mon oncle ! s'écria ce dernier en replaçant précipitamment dans son portefeuille la la lettre qu'il était occupé à lire une minute auparavant, & en se levant avec non moins d'empreflement pour aller serrer la main du bonhomme.

— Tu as la veille dure, mon ami, dit l'oncle en riant. J'ai frappé quatre fois, deux petites & deux grofles : tu n'as pas plus bougé qu'un soliveau, &, n'avait été la clef que j'ai trouvée sur la porte, je t'aurais cru mort ou envolé avant moi rue Saint- Lazare au bal de ton beau-père.

— Il me semblait bien, en effet, que quelqu'un marchait dans mon mur ! répondit le jeune homme avec enjouement en débarraffant son oncle de son pardeffus & en le faifant affeoir auprès du feu, dans un fauteuil capitonné, en face de lui. J'ai là une caiffe de londrès exquis, mon cher oncle, ajouta-t-il en offrant un paquet de cigares à son vifiteur; renouvelez votre étui, je vous prie, & allumezvous pendant que je vous rédigerai un de ces grogs corfés comme Philippe & moi — vous savez, Philippe, le garçon du café de Paris ? — savons seuls en rédiger,

— Tes cigares sont en effet très-bons, dit

I gS Ail is jvell that . . .

l'oncle en s'inftallant dans le fauteuil auprès du feu ; je dois même rendre cet hommage à la vérité, d'avouer que je n'en fume de pareils que chez toi, quoique je sois alimenté par la

belle marchande du paflage de , une de-

moifelle superbe ! . . .

— Qui, au moyen de ses beaux yeux, écoule ainfi ses vilains cigares " de la régie, n'eft-ce pas ? Ah ! mon cher oncle, vous serez donc toujours le même? Vous ne vous apercevrez donc jamais que les plus jolies femmes à Paris sont toutes doublées de commerçantes? Je gage que vous ne regardez jamais ce qu'elle vous donne en échange de vos napoléons?...

— Quand je suis devant une femme, mon cher Alcide, je ne regarde jamais qu'elle.

— C'eft très-galant de votre part, mon oncle, & je me garderai bien de vous objurguer à ce propos, non plus qu'à nul autre ; mais, franchement, il n'y a pas de raifon pour qu'un jour votre friponne de marchande ne vous donne une boîte de sardines au lieu d'une boîte de cigares.

— Eh bien ! après ?. . .

— Mon bon oncle, permettez-moi de vous embraffer ; il n'y a que les fous comme vou§

AU is well that. . . 1 99

& moi pour trouver des réponfes auffi sages ! Mais vous ne me dites rien de mon grog : ne vous semble-t-il pas savoureux, ambroiûen, neftarique?...

— Je trouve, cher ami, que tu ne t^habilles, pas aflez vite & que nous arriverons au bal de ton beau-père au moment où tout le monde s'en ira.

— Ce serait une entrée originale !

— D'accord -, mais, en attendant, fais-moi le plaifir d'endofler le harnais de soirée, l'habit noir que je t'ai commandé chez mon tailleur & qui doit t'aller comme un gant.

— Je vous obéis, oncle barbare, je vous obéis !

L'appartement dans lequel avait lieu cette converfation d'oncle à neveu était un appartement de garçon, meublé avec un goût, avec un art qui trahiffait les habitudes d'efprit de son locataire, M. Alcide Jacquemart, — rentier.

Rentier n'eft peut-être pas le mot jufte, car rentier suppofe ordinairement rentes, comme

200 AU is jpell that. . .

propriétaire suppofe pignon sur rue, — &, de son chef du moins, Alcide Jacquemart n'avait ni pignons ni rentes d'aucune sorte. Cependant il vivait bien, sans fafte, — mais avec le luxe des gens qui n'ont pas un sou vaillant, & qui, faute du néceflaire, se contentent du superflu. Elevé par son père — riche manufacturier ruiné plus tard par de maladroites spéculations — comme sont élevés les fils de sénateurs, qui ont toujours une légitime à dévorer en quelques années, Alcide Jacquemart avait été mis au collège, en était sorti pour se faire recevoir bachelier ès-lettres, avait commencé sa médecine, avait ébauché son droit, ne savait ni Tune ni l'autre, s'était dérangé, avait dérangé les autres , — & , finalement , en baguenaudant ainfi dans la vie, était arrivé à trente ans sans pofféder d'autre pofition sociale que ses trente-deux dents, tous ses cheveux bruns & un grand amour de l'indépendance.

Cela ne lui eût certainement pas suffi — quoique cela suffife à beaucoup d'autres jeunes gens — s'il n'eût été doublé d'un oncle, M. Ofwald Jacquemart, qui avait remplacé auprès de lui, comme providence, son père & sa mère, abfents de l'éternelle abfence.

Ail is jvell that. . . 201

M . Ofwald Jacquemart, plus âgé que son frère de quelques années, avait fait de sa fortune perfonnelle un tout autre ufage que celui qu'avait fait de la sienne le père d'Alcide, son puîné. Après la part du feu — c'eft-à-dire la part de la jeuneffe — il s'était arrangé pour avoir des rentes sur la planche jufqu'à la fin de ses jours, en outre d'un argent de poche plus que suffisant pour deux. En sa qualité de cadet, son frère avait joué le rôle de sage — & s'était ruiné •, lui, en sa qualité d'aîné, avait joué le rôle de prodigue — & n'avait pu parvenir à se mettre sur la paille, ne tenant pas sans doute à mûrir à ce prix. Sa belle-sœur était morte en lui recommandant son Alcide, & il lui avait promis d'en faire son fils — qu'il aurait pu être, si, au lieu d'époufer M . Joseph Jacquemart, manufacturier. M"' Adeline Vinet avait époufé M. Ofwald Jacquemart, rentier, son premier prétendu. Les deux frères, sans s'aimer beaucoup, — les frères sont toujours un peu ennemis depuis Etéocle *& Polynice, — avaient eu l'un pour l'autre une eftime réelle, oubliant volontiers leur rivalité amoureufe pour ne se souvenir que de leur titre de frères, & certes, si, à l'époque du défaftre commercial du cadet, son aîné s'était

202 Ail ts well that. . .

trouvé à Paris au lieu de se trouver à Naples, il n'eût pas héfité un seul inftant à sacrifier une partie de sa fortune pour empêcher ce grand naufrage dans lequel tout avait péri, corps & biens. M. Joseph Jacquemart mort, son fils Alcide ruiné, Fonde Ofwald était intervenu, — d'abord pour obéir à la prière de la seule femme qu'il eût jadis aimée sérieufement, enfuite pour obéir à son devoir d'oncle.

M. Ofwald Jacquemart, à cinquante-cinq ans, — il en avait en réalité cinquante-neuf, — était le type des oncles de comédie, qui sont moins rares dans la vie vraie qu'on ne le croit communément. Il morigénait de temps en temps son neveu pour obéir aux traditions avunculaires, qui veulent que la barbe grife tance vertement les folies de la barbe blonde ; mais, au fond, il adorait son « coquin de neveu, » par l'excellente raifon que c'était un garçon adorable, qui refpedait son oncle mais ne l'écoutait jamais, ce dont celui-ci se gardait bien de se fâcher, sachant bien, par expérience perfonnelle, que les confeils des vieillards sont abfurdes adrefles à des têtes éventées, les Mentors étant encore plus rares que les Télémaques. N'avait-il pas à se reprocher

AU is well that. . . 2o3

les fredaines qu'il reprochait à son neveu?

Pour condamner avec autorité les péchés des autres, ne faut-il pas avoir été toujours impeccable ?

Donc, M . Ofwald Jacquemart laiflait dire & faire, — s'en rapportant, au sujet des folies de son neveu, sur la sageffe de la Providence.

— Remplis ton rôle de jeune premier & d'amoureux dans la vie, lui avait-il dit cent fois, — non pour éperonner ses caprices déjà trop emportés, mais pour les mieux couvrir du manteau de son indulgence; remplis ton rôle de jeune premier & d'amoureux : le Temps,ce régiffeur grognon,t'avertira toujours assez tôt d'avoir à jouer le rôle de père noble & de financier ! Jette ton bonnet pardeflus les moulins, pendant que tu as aflèz de cheveux pour t'en pafler; il sera toujours aflèz tôt d'aller le ramafler pour en recouvrir ton crâne chauve !...

Ainfi avait parlé l'oncle Jacquemart à son neveu Alcide, & le neveu Alcide avait plus que littéralement suivi les conseils élaftiques de son oncle Jacquemart, — s'endormant, de vingt à trente ans, dans les délices de la

204 ^^^ i^ ^^il that. . .

Capoue parifienne, en formant le souhait de ne se réveiller que le plus tard poflible.

Ce réveil, cependant, était venu un beau matin, sous la forme de Tonde Jacquemart qui , pénétré de cette vérité que, si la jeuneffe eft éternelle, il n'en eft pas de même de la vieillefle, & à caufe de cela, voulant affurer avant de mourir le sort de son bien-aimé neveu, avait songé à le marier avec une riche héritière, fille d'un gros négociant du quartier de la place du Havre.

Ce projet, quoique conçu & mûri dans la cervelle un peu évaporée de l'oncle Jacquemart, était en somme des plus raifonnables, & le parti qu'il offrait à son neveu était des plus « sortables, » — pour employer l'expression consacrée.

Pourtant Alcide s'était cabré, — alléguant sa grande jeuneffe & sa' grande folie, son amour de l'indépendance, sa haine des bambins pleurards, & citant les mésaventures de Sganarelle, qui l'attendaient infailliblement, en regard des aventures de Don Juan qu'il avait eues, au chiffre près — mille e tre.

Mais le bonhomme Jacquemart lui avait répliqué avec enthoufiafine, — employant pour

AU is ipell that, . . 2o5

le convaincre la colère & la tendreffe, le menaçant de le défhériter, lui montrant sa vie

gafpillée mal à propos, ses créanciers hurlant après ses chauflès, ses maîtreffes infidèles, spn repos troublé par la pauvreté ; lui faisant comprendre que si la grande Providence ne manquait à perfonne, sa petite Providence — lui, Toncle Jacquemart — pouvait lui manquer d'un moment à l'autre; de telle sorte que, courbant la tête sous le joug de cette éloquence bourgeoife & honnête, Alcide avait cédé — moitié figue & moitié raifin — & avait permis à son oncle de demander pour lui la main de mademoifelle Charlotte Legros, fille de M. Charles Legros, riche négociant fort eftimé. Mademoifelle Charlotte était plus que riche : elle était « jolie comme un cœur » au dire de Toncle Ofwald — qui se connaifTait en femmes pour avoit vécu toute sa vie dans leur familiarité. Alcide Pavait cru sur parole, — quitte à n'en croire plus tard que par ses yeux, — & c'était pour cela précifément qu'il devait aller ce jour-là à la soirée donnée par M. Charles Legros.

2o6 Ail is jpell that. . .

— Ah ! ça, mon cher Alcide, tu ne t'habilles donc pas ? s'écria Poncle Jacquemart stupéfait, en relevant la tête, qu'il avait tenue jufques-là tournée du côté du feu, & en s'apercevant que son neveu, au bout d'une demi-heure, en était jufte au point où il l'avait trouvé en entrant chez lui, c'eft-à-dire toujours chauffé de son pantalon de molleton & toujours vêtu de sa robe de chambre chinoife à cordelière d'or & de soie.

— Mon cher oncle, répondit Alcide d'une voix câline, ne vous emportez pas ainfi ; vous vous feriez du mal, votre colère étant combinée avec les deux grogs que vous venez de boire coup sur coup & qui m'ont paru exagérés comme expreffion...

— Ta ! ta ! ta ! Quelles sornettes me débites-tu là ? Tu me regardes tranquillement, les mains dans tes poches, fumant ton cigare, quand je te croyais derrière le rideau de ton alcôve, occupé à te préparer pour la cérémonie de ta préfentation à ta fiancée!... Te moques-tu de moi ?...

AU i$ ivell that. . . 207

— Le ciel & ma mère m'en gardent, mon cher oncle ! Je vous aime trop sincèrement pour mériter jamais un semblable reproche de votre part. Je ne me moque pas de vous ; seulement...

— Seulement, tu me bernes !

— Oh ! mon oncle , mon oncle, vous vous répétez !

— Tu viens de parler du ciel & de ta mère, Alcide : le ciel, je ne sais pas encore ce que c'eft; mais ta mère était une honnête & brave créature que j'adorais comme elle méritait d'être adorée ; c'eft en son nom que je t'ai prié de mettre un peu de plomb dans ta cervelle, un peu d'ordre dans ta conduite, un peu de bonheur vrai dans ta vie, & que je t'ai fait promettre il y a un mois de te marier avec mademoifelle Charlotte Legros...

— Charlotte Legros ! On ne s'appelle pas Charlotte Legros ! s'écria le jeune homme avec une sorte de mauvaife humeur, en se promenant de long en large dans sa chambre.

Charlotte ! Mademoifelle Legros ! Ce ne sont pas là des noms de chrétiens !

—r Je te confeille de faire le dégoûté, toi, monfieur Alcide Jacquemart, fils de M . Joseph

2o8 AU is îvell that. . .

Jacquemart & neveu de M. Ofwald Jacquemart!

— Mon oncle, cela n'a aucun rapport •, &, d'ailleurs, les infirmités de Tun n'excufent pas les infirmités de Pautre. . . Ofwald eft un nom. . . difficile à porter, à caufe de la défaveur qu'a jetée deflus le bas-bleu Corinne.... Alcide auffi... On ne s'appelle pas plus Alcide qu'on ne s'appelle Charlotte.... Alcide! c'eft un nom fabuleux qui réveille chez les femmes qui l'entendent prononcer des idées de travaux impoflibles à accomplir pour un homme comme moi, qui ne suis pas le fils de Jupiter & d'Alcimène... Charlotte! c'eft un nom grotefque, qui réveille chez les hommes qui l'entendent prononcer des idées de gigots aux confitures, impoflibles à digérer pour des eftomacs rebelles à la littérature allemande. Alcide ! Charlotte ! Charlotte ! Alcide ! Cela n'a pas le sens commun...

— Dis tout de suite que ton parrain était un imbécile & que ta fiancée eft une cuifinière...

— Je ne dis rien, mon oncle ; mais il me semble, sans vous faire injure, que vous me pouflez bien gaiement & bien prématurément

Ail is jpell that. . . 20g

vers les iFondrières du mariage, où je me caflerai le cou dès le lendemain de la noce, j'en suis sûr... Rien ne preflait... J'avais le temps d'attendre. . . Vous m'avez mis le contrat sous la gorge & m'avez arraché ainfî une promefle que je tiendrai certainement un jour ou l'autre , mais pas ce soir. Non ! je me sens trop indispofé pour cela...

L'oncle Jacquemart, au lieu de continuer à gronder, au lieu de s'offufquer de cette indocilité de son neveu, comme celui-ci s'y attendait^ le regarda, au contraire, d'un air de profonde commifération & de paternelle sollicitude.

— Mon cher enfant, dit-il en lui tendant la main...

Le jeune homme, ému, alla avec empreffement la serrer dans les siennes.

— Mon cher enfant, reprit l'oncle Jacquemart, je te supplie de ne pas me punir de la faibleffe que j'ai toujours montrée à ton égard, au lieu de la fermeté qui convenait à mon âge & à ma qualité de parent... J'ai cru que le meilleur moyen de me faire refpefter de toi était de m'en faire aimer, & tu as toujours vu percer sous mes bougonneries la bien-

2 1 o AU ts well that . . .

reîllance de mon cœur, qui ignore la paffion, rends-moi du moins la Juftice de le reconnaître. Il y a des mains de fer sous des gants de velours ; il y a aufB des rofeaux peints en jfer : je suis un de ces rofeaux-là, j'ai toujours ployé sous tes caprices de jeune homme, j'ai toujours cédé à tes exigences de prodigue...

Ne m'en punis pas, je t'en supplie, &, pour la première chofe sérieufe que je te propofe, ne me chagrine pas en la repouflant aveuglément...

— Mais, mon bon oncle...

Alcide allait entreprendre de s'excufer :

l'oncle Jacquemart l'en empêcha par un gefle & continua :

— Je ne veux ni t'attrifter, ni m'attrifter moi-même, mon cher enfant : j'ai cinquantecinq ans, peut-être cinquante-sept, peut-être même cinquante-neuf, c'eft-à-dire que je suis sur les frontières de la vie, & qu'il eft temps de graiffer mes bottes pour le grand départ... Ne m'interromps pas, morbleu ! je ne parle pas si souvent !... Je te difais donc, que j'avais cinquante-neuf ans... Je ne ferai pas de vieux os, parce que j'ai sur la tête une apoplexie de Damoclès permanente, & qu'un de ces matins

Ail isjpell that.,. 21 1

en sortant de souper chez Bignon — car tu sais que j'ai confervé cette pernicieufe habitude — je n'aurai pas le temps de digérer mes crevettes rofes ou ma langoufte : on me jettera dans un fiacre, on me conduira chez moi, & tu seras héritier, mon neveu!... Riche & garçon ! je te vois perdu , avec tes goûts ruineux & fantafques qui n'ont jamais été les miens — même au temps où je me diflipais le plus volontiers. C'eft pour cela que je veux te voir marié à une bonne & belle fille qui n'a qu'un tort, qui eft de s'appeler Charlotte... A part ce défaut, elle eft irréprochable...

Elle a des cheveux blonds comme les blés, des yeux couleur de myofotis, des joues savoureufes comme une pêche, des lèvres éclatantes comme une grenade ; elle chante comme un oifeau, elle danfe comme une fée, elle babille comme un ange, elle adore son père & en fait tout ce qu'elle veut... Un bijou!... Que si cependant son nom de Charlotte t'offufquait trop, par hafard , elle n'héfitera pas à en changer pour te faire plaifir, & à prendre celui de Pauline, de Virginie, de Claire, de Juliette, de...

— Juliette ! interrompit le jeune homme en devenant tout-à-coup trifte, & en pouffant un

2 1 2 AU is fvell that. . .

soupir sur le sens duquel son oncle se méprit. Juliette ! répéta-t-il.

— Oui, j'ai dit Juliette : c'eft un nom charmant, n'eft-ce pas ? J'ai eu le bonheur d'être aimé, au temps jadis, par une jolie perfonne qui portait ce nom & qui, par parenthèfe, m'appelait son Roméo... Cela allait de soi :

Roméo, Juliette; Paul, Virginie; Héloïfe, Abélard; Daphnis, Chloé... Mais tu me fais dire là des sottifes, ajouta l'oncle Jacquemart en se levant & en jetant dans le feu le cigare qu'il venait d'allumer ; veux-tu, oui ou non, époufer M''* Charlotte Legros ?

— Oui, répondit Alcide d'une voix faible.

— Veux-tu, oui ou non, venir à la soirée qui se donne ce soir en ton honneur chez ton beau-père ?

— Non, mon cher oncle ; je ne me sens pas très-bien, & je vous prie de m'excufer près de M. & M"* Legros.

— Quelle M"* Legros ? Je t'ai déjà dit que la mère de Charlotte était morte depuis longtemps ; j'ai même ajouté que c'était là une raifon de plus pour l'époufer, les filles sans mères étant rares, & les mères étant le portrait vivant de leurs filles vieillies, ce qui fait qu'on époufe les mères en même temps que

Ail îs ivell that ... 2 1 3

les filles... Charlotte n'a pas cela à se reprocher, & avec elle — exemplaire unique d^un moule détruit — tu n'auras pas à faire de rapprochements pénibles . . . Charlotte n'a plus que son père, sur lequel cette petite diablefle a pris un empire dont elle aurait pu abufer, si elle n'était pas honnête comme l'honnêteté elle-même.

— C'eft vrai, je ne me rappelais plus ce détail, mon oncle. Excufez-moi donc auprès de M . Legros, en prenant l'engagement de me préfenter à lui dans deux ou trois jours.

— Cela fera très-mauvais effet ! . . .

— Ne peut-on pas être malade ou aflez gravement indifpofé pour garder sa chambre?...

— Sans doute ; mais , je te le répète , cela fera très-mauvais effet. D'ailleurs, tu n'es ni malade ni indifpofé, que je sache...

— Je ne me sens pas en difpofition d'efprit convenable pour aller là où je devais aller avec vous ce soir, mon oncle. J'apporterais avec moi involontairement des préoccupations fâcheufes qui me nuiraient auprès de la nouvelle famille dans laquelle vous souhaitez de me voir entrer... Je vous donne ma parole

2i6 AU is rvell that,.,

des affeftions humaines...» etc., etc., etc. Ces menfonges de part & d'autre ne sont -ils pas lamentables ?

Alcide Jacquemart avait promis à son oncle, &, pour tenir sa parole, il voulait liquider son paffé, en jetant au feu tous les souvenirs écrits.

Déjà bon nombre de lettres, d'écritures & de signatures différentes, avaient subi leur sort ; d'autres encore allaient le subir, pêlemêle, dates & noms mêlés, les vieilles maîtrefles avec les jeunes, les blondes avec les brunes, les coquettes avec les dévouées, les humbles filles avec les grandes demoifelles, lorsqu'à l'une d'elles la main de l'exécuteur s'arrêta tremblante.

C'était la seconde lettre de la même écriture qui l'arrêtait ainfi. La première, il allait en commencer la lefture au moment de l'entrée de l'oncle Jacquemart chez lui, & il l'avait rejetée vivement parmi les autres pour qu'elle échappât au regard inveftigateur du bonhomme. La seconde lettre, signée du même nom, ne contenait que ces quelques lignes :

Ail is îvell that ... 217

Mon Henry,

Je t'ai vu hier, il me semble qu'il y a un mois de cela. Je veux te voir demain dans notre petite chambre de la rue de Sèvres, toute pleine de toi, oii Je pajjerais volontiers ma vie si je pouvais la pajfer là-dedans avec toi. Toi, encore toi, toujours toi, toujours, encore! Si tu ne riens pas demain, tu t'en repentiras, car/ ai un aveu à te faire. Si tu ne viens pas demain, ne viens plus jamais :

j'aurai tout compris et je me réjîgnerai sans ofer t'adrejfer le moindre reproche. Au fait, pourquoi t'en voudrais-je? C'ejl moi qui t'ai aimé la première, tu ne me dois rien, tandis qu'au contraire je te dois tout.

Mais je suis folle ! je suis sûre que tu viendras demain à l'heure accoutumée. J'ai acheté ce matin, à ton intention, deux pots .de bruyères, une bruyère blanche et une bruyère rofe ; tu m'as dit que tu les aimais, et bien qu'en hiver il ne soit pas facile de s' en procurer , f ai pu avoir ces deux-là, que j'ai placées sur notre cheminée. Tu verras!

Je t'embrajfe comme je t'aime ; aime-moi comme je t'embrajfe, et dts-toi mon Henry comme je me dis

19 Ta JULIETTE.

2 1 8 AU is jvell that. . .

Henry, on Ta deviné, c'était Alcide. Les comédiens ont bien des noms de guerre; pourquoi les amoureux n'auraîent-ils pas des noms d'amour ?

Henry devint tout rêveur après avoir lu cette lettre qu^il venait de décacheter & qui s'était trouvée par mégarde au milieu des autres, quUl avait lues & relues cent fois déjà.

Il aimait — du meilleur & du plus honnête de son cœur — cette aimable enfant qui lui faifait si ingénument Taveu de son amour. Ils s'étaient rencontrés un jour, ou un soir, fortuitement, conmie on se rencontre dans la vie, au moment où Ton s'y attend le moins, où on le délire le moins quelquefois, — bien qu'il soit toujours très-agréable pour un garçon de rencontrer une jolie fille, &, pour une fille, de rencontrer un beau garçon. Juliette n'était pas seule, la première fois, elle avait avec elle une sorte de chaperon, une femme d'âge qui n'était affurément ni sa mère ni sa servante : Henry-Alcide Jacquemart l'avait suivie, lui avait parlé en paflant dans les Tuileries, où elle s'était arrêtée un peu avec sa compagne, & avait appris ainfi qu'elle y venait quelquefois, — toujours accompagnée. Au bout de quelques semaines de ces fréquentes rencon-

AU is Tvell that. . . 219

très, Henry & Juliette s'étaient trouvés seuls dans une modefte chambre de la rue de Sèvres, où ils s'étaient promis un amour étemel. Henry venait là à midi & ne s'en allait que le soir fort tard ; elle cousait, il deffinait , & de temps en temps ils ceflaient , lui de deffiner, elle de coudre, pour se sauter au cou avec une tendreffe facile à comprendre. Pour Henry, Juliette était une ouvrière digne du prix Monthyon; pour Juliette, Henry était un artifte digne du prix de Rome. Et, de fait, il deffinait auffi bien qu'elle coufait, — & elle coufait comme la fée qui sans doute avait été sa marraine.

L'oncle Jacquemart était venu se jeter en travers de ces belles amours en fleurs, — sans s'en douter. Il s'était bien dit : « mon neveu a des maîtreffes ! » mais il avait immédiatement ajouté : « il les congédiera. » Quoique baptifé en pleine Corinne, l'oncle Jacquemart avait, en matière de sentiment, des idées qui sentaient furieufement leur XVHP siècle, & s'il ne portait pas de talons rouges, c'était pour obéir au goût de son époque, qui porte des talons noirs. Au demeurant, le meilleur homme du monde, — comme on a pu en juger précédemment.

220 AH is well that. . .

Uoncle Jacquemart avait parlé, & son neveu Pavait écouté refpeftueufement, — indécis sur le parti qu'il prendrait au moment décifîf, c^eft-à-dire la veille de son mariage. Néanmoins, subifilant à son infu, depuis quelques jours, Tinfluence des difcours pleins de sageÛe de son second père — qu'il n'avait pas,ensomme,le droit d'affliger par une révolte trop prolongée — Alcide avait mis moins d'empreflement à monter les quatre étages de la maifon de sa maîtreÛe, &, à sa dernière vifite, il s'était même roidi, pour paraître moins tendre.

La lettre que lui avait écrite Juliette était datée du dimanche soir, & on était au mardi, — ou plutôt au mercredi matin, car la nuit était fort avancée, & l'aube n'allait pas tarder à se montrer. Il y avait donc quatre grands jours que les deux amants ne s'étaient vus.

— Pauvre chère aimée ! murmura Alcide, qui sentait quelque chofe lui tortiller le cœur. Elle m'a attendu, & je ne suis pas venu !.. . Qu'a-t-elle dû penfer? que je ne l'aime plus? ou que je suis malade ? ou que je suis mort peut-être ?... Peut-être a-t-elle été chez le concierge de la rue de Tournon, que j'ai chargé

AU îs ivell that. . . 221

de recevoir les lettres qui viendraient à mon nom d'Henry, & cet homme n'a pu rien lui apprendre, sinon que je n'ai jamais demeuré là... Pauvre adorée ! elle a cru en mon amour comme je crois au sien, &, à cette heure, ne me voyant pas revenir pour la détromper, elle se croit abandonnée à jamais par moi... La vie eft brutale avec ses exigences renaiflantes! Pourquoi ai-je promis à mon oncle d'époufer sa Charlotte Legros, qui ne songe pas plus à moi que je ne songe à elle, & qui m'époufera comme je l'épouferai moimême, pour époufer quelqu'un... G'eft bête & odieux tout cela ! Ne pouvoir obéir à sa fantaifie ! ne pouvoir écouter son cœur ! Non ! il faut se ranger , faire comme tout le monde, se laiffer parquer dans son banc social, avec une étiquette de mari & de citoyen ! . . . Mais, c'eft affreux ! mais j'aime mieux Juliette que mademoifelle Charlotte ! mais .j'aime mieux ma maîtrefle que ma femme ! Et, d'ailleurs, pourquoi ne ferais-je pas de ma maîtrefle ma femme? Juliette vaut son pefant d'or, tout comme la première héritière venue... Elle eft induftrieufe, elle eft douce, elle eft bonne, elle eft belle : pourquoi dédaignerais-je les tréfors qu'elle m'offre pour aller courir après

222 Ail ts well that. , .

des tréfors qu'on ne m'offre pas ? Je ne connais pas plus mademoifelle Charlotte que je ne connais la reine d'Oude ; elle peut être affreufe en dedans, cette belle perfonne au dehors!

Je serai peut-être très-malheureux avec elle... Tandis que je connais Juliette , tandis que je la sais par cœur, & que je n'ai pu encore trouver en elle la moindre tare rédhibitoire. . . Pourquoi quitterais-je Juliette? Ce serait quitter la proie pour l'ombre; ce serait couronner les folies de ma vie- paffée par la plus miférable & la plus impardonnable des folies!... Juliette! Juliette! attendsmoi!...

Alcide s'était levé, tout frémiflant, — criant plutôt que parlant les paroles que nous venons d'écrire. Au bout de quelques inilants, il était habillé & prêt à sortir.

Paris, qui avait fait sa nuit, commençait à s'éveiller. Les rues s'cmpliflaient peu à peu de bruits de toute sorte. Les boutiques ouvraient un œil, puis l'autre. Les voitures roulaient. Les ouvriers allaient à leur befogne. Les

Ail îs jvell that. . . 223

laitières s'inftallaient sous les portes cochères. Les commères emmitouflées allaient aux provifions.

Alcide-Henry defcendit d^abord rapidement la rue de La Bruyère & la rue Notre-Damede-Lorette — dont la déclivité, d'ailleurs, ne permet pas aux jambes des piétons d'être parefleufes. Il n'était pas fatigué, puifqu'il n'avait pas marché depuis la veille; cependant, tout en arpentant à grands pas les rues, il cherchait des yeux une voiture quelconque qui pût le tranfporter plus rapidement encore là où il se savait attendu & où il lui tardait d'être arrivé : car une des infirmités de notre pauvre nature humaine, c'eft d'avoir une penféc mal obéie par le corps, — de voler en imagination comme l'hirondelle, & de nous traîner en réalité comme le pingouin. Ah ! si nous avions tous la lampe d'Aladin à notre difpofition !

Bien qu'on ne rencontre pas toujours ce que l'on cherche, — même à Paris, la ville où tout se trouve, — Alcide-Henry finit par se croifer avec une voiture de place qui s'çfi allait en maraude après avoir conduit à domfcile quelque couple amoureux échappé des iabinets de Vachette ou de Bignon.

224 Ail is well that. . .

Il n'eut qu'à faire un signe : le cocher, dont l'œil était aux aguets, s'arrêta subitement — attendant.

— Rue de Sèvres, 65 ! cria Henry- Alcide en montant dans la voiture & en refermant la portière sur lui.

— Rue de Sèvres? grommela le cocher, jM'efque scandalifé. Merci !...

Le cocher grommelait parce qu'il eft de règle, à ce qu'il paraît, parmi cette refpedable corporation toute parifiexine, qu'on ne prend ordinairement une voiture que pour aller à deux pas, — de la rue Saint-Georges au boulevard des Italiens, par exemple. Et, en y réfléchiCfant bien, les cochers ont raifon — malgré l'outrecuidance apparente de leur raifonnement : une voiture n'eft-elle pas une chofe de luxe ? Si chofe de luxe, pourquoi en faire une chofe d'utilité ? Prenez l'omnibus, alors ! . . .

Maugréant ou non — ce qui revenait au même pour Alcide Jacquemart, plongé dans ses rêveries & étranger à ce qui se difait autour de lui — le cocher fouetta avec énergie son cheval, qui n'en pouvait mais, & la voiture roula à travers Paris.

AU is jpell that, . . 225

La courfe était longue, en effet : c'était toute la ville à traverfer — dans sa plus grande longueur.

Au bout d'une heure, Alcide-Henry était arrivé à deftination. Il avait mis plus de temps — pour aller d'un bout de Paris à l'autre — que n'en met une dépêche télégraphique pour aller du Miniftère des Affaires Etrangères à Mexico ou à Saigon.

. Si la figure du cocher s'était allongée en entendant l'adreffe que lui avait jetée Alcide en montant dans sa voiture, elle s'épanouit en largeur en recevant le généreux pour-boire qu'il crut devoir lui mettre dans la main — pour le remercier, sans doute, de n'avoir pas été plus lentement. A la couleur jaune de la monnaie qu'il reçut, l'automédon suppofa même un inftant que le jeune homme s'était trompé, & déjà il ouvrait — à regret — la bouche pour réclamer contre cette générofité qui dépaflait les limites ordinaires ; mais Henry- Alcide, qui avait autre chofe à faire qu'à écouter les doléances bonnes ou mauvaifes de son cocher, Henry-Alcide avait diiparu, — ce dont cet homme n'ofa pas se plaindre trop haut.

22Ô Ail is jpell ihat...

— Allons ! allons ! les fous ont du bon ! se contenta-t-il de murmurer en guife d'accommodement de confcience, en remontant preftement sur son siège & en fouettant son cheval avec une nouvelle énergie.

Pauvre bête! Que son maître fût satisfait ou mécontent des pratiques qu'elle avait traînées, elle était toujours sûre de recevoir un généreux pour-boire — de coups de fouet. . .

Alcide-Henry était entré dans la maifon ; il avait paflé rapidement devant la loge du portier — dans ces quartiers excentriques, où la montre de la civilifation retarde d'un siècle, les portiers ne sont pas encore concierges — & avait franchi avec ses jambes de seize ans les cinq étages qui le séparaient de sa bienaimée.

Une fois arrivé devant la porte, il s'arrêta pour permettre à son cœur de ralentir ses battements extravagants ; puis, quand il fut un peu calmé, quand il eut repris un peu de sang-froid, il se décida à frapper un petit coup difcret, bien que la cleffût sur la porte, & qu'il n'eût qu'à vouloir pour entrer.

Alcide avait heurté si difcrètement que personne ne songea à lui répondre de l'intérieur. Alors, comme il était prefque chez lui, en

AU is tvell that. . . 227

somme, & qu'il suppofait bien ne pas devoir être importun, il se décida, non pas à frapper un second coup, mais tout simplement à tourner la clef dans la serrure — & à eotrer sur la pointe du pied.

Il avait fait si peu de bruit dans cette double opération que la perfonne chez laquelle il entrait ainfi sans crier gare ne Pavait pas entendu & continuait à se livrer, comme si elle eût été seule, au travail dans lequel elle venait d'être surprife — & qui confiftait à tirer des lettres d'un petit coffret en malachite & à les jeter dans le feu après les avoir lues.

— Juliette ! dit Alcide de sa voix la plus douce & la plus trifte, car il comprenait que les lettres ainfi sacrifiées étaient ses lettres d'amour.

— Henry! s'écria la jeune fille troublée par cette apparition inattendue, & en se levant vivement comme pour aller au-devant de son amant.

Si la chambre dans laquelle se paffait ce petit drame de cœur était pauvrement parée,

228 AU is ivell that. . .

il n'en était pas de même de celle qui Thabitait.

Cela faifait un contrafte singulier, prefque choquant ; il semblait que les vêtements de Pune fuCfent une condamnation des vêtements de l'autre, c'eft-à-dire que celle-ci eût l'intention d'humilier celle-là, une fois seulement — avant de se quitter. Autant le papier de la chambre de Juliette était simple & modefte, autant la robe de Juliette était riche & coquette : du papier à cinq sous le rouleau, une robe à quarante francs le mètre ! du papier à deux teintes, jaune & bleue; une robe de soie grife, à volants de dentelles noires !

Alcide Jacquemart n'en revenait pas, & s'il n'avait pas été si ridicule de se frotter les yeux, — car cela indique trop clairement qu'on eft endormi, & il n'eft pas séant de se préfenter en cet état devant le monde, — il les eût volontiers frottés, croyant rêver.

— Ce n'eft pas là Juliette ! murmura-t-il, sans ofer avancer vers elle pour l'embraffer, ainfi qu'il en avait la douce habitude.

En effet, ce n'était pas là Juliette.

Celle-ci — qui, après s'être levée pour aller, elle aufli, au-devant de son amant, était re-

AU ts jpell that. . . 229

tombée sur sa chaife comme pétrifiée — le regardait douloureufement sans ofer lui adreffer une parole, de peur d'en dire plus qu'elle ne voulait, qu'elle ne devait en dire.

Cependant, comme après tout cette situation réciproque ne pouvait durer, & que le jeune homme, à bout de courage, n'avait plus qu'une seule chofe à faire, s'en aller, — ce que ne voulait pas la jeune fille, — celle-ci se décida.

— Quatre grands jours sans vous voir!

murmura-t-elle en adreCfant à son amant un long regard chargé d'autant de tendreffes que de reproches, — de plus de tendreffes que de reproches.

Alcide Jacquemart, à son tour, se décida :

il courut pour preffer dans ses bras sa maîtreffe toujours adorée ; mais elle, l'arrêtant, quoique à regret :

— Nous ne devons plus nous aimer, Henry, dit-elle d'une voix tremblante, en baiflant les yeux pour ne pas rencontrer ceux d' Alcide Jacquemart.

— Ne plus nous aimer ! s'écria ce dernier avec explofion.

— Oui, mon ami, reprit doucement la jeune

23o AU is jvell that. . .

fille. La deftinée & la raifon le veulent ainfi... Comme deux enfants qui ne savent ce qu'ils font ni ce qu'ils veulent, nous avons joué avec notre cœur, avec nos sentiments, nous avons rêvé, nous avons oublié qu'il y a au monde autre chofe que Tamour, qu'il y a le devoir...

— Ah ! murmura Alcide avec amertume.

Comme c'eft bien cela ! Toujours la même hiftoire, donc?... Oui, c'eft la femme qui se réveille la première de ce beau rêve qui devrait, qui pourrait durer toute la vie ! C'eft toujours Juliette qui avertit Roméo que l'alouette a chanté & qu'il faut se séparer, quand au contraire ce n'eft que le roffignol & qu'il y a encore de longs moments pour être heureux!...

— Henry, mon cher Henry, ne me dites pas ces vilaines chofes, je vous en supplie ! répondit la jeune fille émue. Je ne me suis pas réveillée la première du beau rêve que nous faifions tous deux : nous nous sommes réveillés

enfemble, mon doux ami Je croyais en

vous, je vous aimais, parce que je me sentais aimée ; quand, à votre silence, j'ai compris que vous ne m'aimiez plus, je me suis raidie, j'ai pleuré, & j'ai pris la résolution de vous quitter pour...

Ail îs jvell that.. . 23 1

— Pour vous marier , sans doute ! interrompit ironiquement Alcide.

— Pour me marier? répéta Juliette, bleflée dans ses plus délicats instinfts de femme & d'amante. Pour me marier? Ah! Henry, voilà un mot cruel & immérité... Je croyais valoir mieux à vos yeux... Vous me punissez bien injuftement du crime de vous avoir aimé !

— Alors, pourquoi brûler mes lettres?...

demanda Alcide, radouci.

— Parce qu'il faut que je rompe avec le pafle, qui a voulu rompre avec moi le premier.

— Juliette, je t'aCfure que.. .

— Ne mentez pas, Henry, ne mentez pas !

dit vivement Juliette. Quand je vous ai vu partir, il y a cinq jours, quelque chofe m'a dit que vous ne reviendriez plus, que c'était la dernière fois que je vous voyais... Mon cœur s'eft serré, j'ai pleuré, j'ai sangloté, puis je vous ai écrit pour vous prier de venir...

— Oui, oui, je me rappelle... répondit Alcide, que l'émotion envahiflait & qui avait la gorge pleine de larmes... Oui... tu me l'écrivais... Oh! je l'ai relue affez de fois, ta lettre, pour savoir ce qu'elle contient mot par

232 AU ts jpell that . . .

' ' > ' ^m^^-^ Il 1 ■■ IBM ■-■■■■■■ H I II ■ ■ -Il .... ■ ^w^a , ■ I M«M^^B.^^a^^BM^B^BMaW^^B*«|M

mot, virgule par virgule. . . Tu me dilais : « Je veux te voir demain dans notre petite chambre de la rue de Sèvres... Si tu ne viens pas demain, tu t'en repentiras, car j'ai un aveu à te faire... » Quel aveu?...

— Vous ne vous rappelez pas tout, interrompit Juliette. Je vous difais : « Si tu ne viens pas demain, ne viens plus jamais ; j'aurai tout compris, & je me réfignerai sans ofer t'adrefler le moindre reproche... » Pourquoi n'es-tu pas venu, Henry?...

— Tu ne te rappelles pas tout, toi non plus ! s'écria le jeune homme avec une vivacité pleine de tendrefle. Tu ajoutais : « Mais je suis folle ! je suis sûre que tu viendras... »

— « A l'heure accoutumée, » ajouta Juliette en souriant à travers le brouillard de mélancolie qui pâliflait son jeune & beau vifage.

— Aujourd'hui ou demain, qu'importe, pourvu qu'on vienne? répondit le jeune homme, qui reprit: « Je suis sûre que tu viendras demain... J'ai acheté ce matin, à ton intention, deux pots de bruyères, une bruyère blanche & une bruyère rofe...»

— Les voilà ! dit Juliette en montrant les deux fleurs placées sur la cheminée. Vous

Allismllthat... 233

voyez, Henry, que je ne vous ai pas oublié, moi...

— Juliette, Juliette, pardonne-moi ! s'écria Alcide en s'agenouillant pour baifer le bas de la robe de sa maîtrefle.

Puis se relevant auffitôt, & pâliflant :

— Mais d'où vient ce coftume étrange que je vous vois pour la première fois & qui ne peut être porté que par une...

— Qui ne peut être porté que par une femme qui a le droit, par sa condition, de s'en vêtir, répondit Juliette en interrompant son amant, qu elle devinait près de blafphêmer.

Car je vous ai trompé, mon ami, ajouta-t-elle doucement.

— Ah ! je m'en doutais ! s'écria Alcide avec amertume.

— Je vous ai trompé, mon ami, reprit Juliette, mais non pas comme vous êtes malheureufement difpofé à l'interpréter. Écoutezmoi bien, Henry, avant de me condamner, & lifez cette lettre que j'ai écrite tout-à-l'heure, avant de brûler les vôtres...

En difant cela, Juliette tendit à son amant une lettre ouverte, à laquelle il ne manquait que la sufcription.

2 ^4 AU is ivell that. . .

— Lifez, je vous en prie, ajouta-t-elle, s'aperce vant qu'il héfitait à la prendre.

— A qui eft-elle adreflëe? demanda-t-il d'un air farouche.

— Oh ! ce n'eft pas à vous ! répondit avec élan la jeune fille. A vous, si vous m'aviez fait la demande à laquelle je réponds par cette lettre, à vous j'aurais fait une toute autre réponse ! . . .

Alcide Jacquemart prit machinalement le papier que sa maîtresse lui tendait, &, plus machinalement encore, lut :

Monjieur,

Mon père veut que je me marie : je ne peux pas me may^ier.

Je n'ai pas plus l'honneur de vous connaître que je fi'ai l'honneur d'être connue de vous, & cependant vous m'ave\ été annoncé comme un galant homme ; on a fait devant moi U7i tel éloge de votre efprit et de votre cœur, que je nhéjite pas à vous faire, en rougijfant, un aveu que je JieuJJe certainement pas fait à un autre, le conjidérant comme indigne de recevoir une confejfion si délicate.

AU is well that. . . 235

Je ne peux être à vous, monfieur, parce que je suis à un autre, & que lorsque, par le fait de sa volonté ou de celle du ciel, je serai veuve, je ne serai plus à perfonne quà Dieu.

Une femme ne doit aimer qu une fois dans sa vie : j'ai aimé, f aime encore, j'aimerai ainji jusquà ma dernière heure mortelle, que celui que j* aime soit une ombre ou une réalité, un souvenir ou un regret. Le couvent ejl un refuge aujourd'hui comme autrefois, & cejl dans le silence de lune de ces saintes maisons que j'irai prier pour mon amant tant qu'il vivra, et que j'irai le pleurer quand il sera mort.

Voilà, monjieur, la confejfion que je vous devais, pour répondre dignement à V honneur que vous ave'{ bien voulu me faire en demandant ma main à mon père, qui vous l'a accordée peut-être un peu trop vite; car s'il m'avait confultée là-dejfus, il nous aurait épargné à tous trois, à vous l'ennui d'un refus, à lui le chagrin de ce refus, & à moi la douleur de me déclarer indigne de V amour d'un honnête homme comme vous, monsieur.

Je n'aurai pas lieu de me repentir de cette démarche, je me plais à V espérer, &....

2 36 AU i$ jpell that . . .

En ce moment, et comme il ne reftait plus à Alcide que quelques lignes à lire pour arriver à la signature, il se fit im grand bruit au dehors ; on entendit des voix qui se disputaient, parmi lefquelles une qui fit treffaillir Alcide & qui criait :

— Je vous dis que je ne me trompe pas , que c'eft bien dans cette maifon qu'elle eft entrée, & que je veux savoir où elle s'eft réfugiée, pour lui demander pourquoi elle sort de chez son père à cinq heures du matin, toute seule, en robe de bal, dans un fiacre !

Et, tout auffitôt, un homme d'une soixantaine d'années entra sans plus de cérémonie dans la chambre, où il n'aperçut d'abord que Juliette — un peu effarouchée de cette invasion .

— Ah! vous voilà enfin, mademoifelle !

s'écria-t-il en refpirant bruyamment, comme un limier qui a enfin trouvé sa pille.

Juliette ne savait quelle contenance tenir, embarralfée qu'elle était, non par la préfence

Ail is jpell that ... 287

de son amant, mais par Tarrivée de ce sexagénaire, ami de son père, qu'elle voyait difpofé à la morigéner & à qui elle en reconnaiflait le droit.

— Monfieur... balbutia-t-elle.

— Ta, ta, ta ! il me faut une explication claire & nette, mademoifelle. J'ai le devoir de vous demander un compte sévère de votre fugue. Quoi ! quand tout le monde vous croit retirée dans votre appartement pour y palier le refte de votre nuit, comme il convient à une honnête jeune fille qui a danfé chez son père en décente compagnie, vous vous échappez comme une criminelle, vous montez dans une voiture de place , & fouette cocher ! vous courez je ne sais où !.. . Ah ! si je n'avais pas été là, mon neveu en aurait vu de belles, plus tard !... Mais je voulais avoir la clef de cette charmante petite énigme en souliers de satin blanc, en robe de soie gris perle, & je vous ai suivie en voiture... Malheureufement mon cocher était endormi sur son siège, il a pris une rue pour une autre, je vous ai perdue de vue ; je défefpérais même de vous rejoindre, lorfqu'au pont Royal j'ai reconnu la voiture dans laquelle vous étiez montée; j'ai fait signe au cocher d'arrêter, je l'ai soudoyé pour avoir

238 AU is ivell that, . .

de vos nouvelles, il s'eft fait un peu prier, mais il a fini par me déclarer qu'il vous avait conduite rue de Sèvres, n° 65. J'ai couru, je suis venu , j'ai demandé bêtement à votre concierge mademoifelle Charlotte Legros, il m'a répondu qu'il ne connaiflait pas ça...

— Charlotte Legros ! Vous seriez Charlotte Legros ! s'écria l'amant de Juliette en s'avançant vers elle avec empreffement.

— Alcide ici ! s'écria à son tour l'oncle Ofwald en apercevant son neveu . Que signifie cette comédie ? Qui trompe-t-on ici ?.. .

— Cela a déjà été dit par Brid'oifon, mon cher oncle, répondit le jeune homme, joyeux, car il commençait à deviner.

— Monfieur eft votre oncle, Henry ? demanda Juliette-Charlotte, commençant à son tour à comprendre. Mais alors, ajouta-t-elle, vous êtes donc monfieur Alcide Jacquemart?

— Hélas ! oui, ma bien-aimée, tout ce qu'il y a de plus Alcide, & tout ce qu'il y a, surtout , de plus Jacquemart ! Et vous êtes, vous...

— Tout ce qu'il y a de plus Charlotte, mon ami, & surtout tout ce qu'il y a de plus Legros ! répondit la jeune fille en souriant.

Ail ts jvell that. . . 239

— Vous aimiez donc ce chenapan ? demanda l'oncle Ofwald, dont la colère avait difparu comme par enchantement, & qui se sentait remué par la scène qu'il avait devant les yeux.

— Je l'aimais & je l'aime encore, si vous y confentez, mon cher oncle, répondit Charlotte en rougiffant.

— Si j'y confens ! Mais puifque je voulais vous marier enfemble, mes enfants ! . . .

— Mon excellent oncle ! dit Alcide en lui sautant au cou. Vous venez d'aflurer le bonheur de toute ma vie !

— Puiffes-tu dire vrai, mon enfant ! murmura le bonhomme attendri. Là où elle eft, ta mère sera heureufe de ton bonheur, & peut-être, me sachant quelque gré de lui avoir ainfi obéi, me réfervera-t-elle une petite place à côté d'elle, dans son paradis, où par malheur j'ai grand peur de ne pouvoir jamais aller....

— Vous irez, mon cher oncle, vous irez ! dit Charlotte, en embraffant à son tour M. Ofv^ald Jacquemard.

— Tu me le promets, petite ?...

— Oui, mon oncle.

— Allons, c'eft bien... Mais dis-moi donc, mon neveu, pourquoi tu t'es pris d'une si belle

240 Ail ts ivell that. . .

paflion pour ce nom de Charlotte que tu haïssais si fort hier soir ? . . .

— Je Taime, lui, parce que je l'aime, elle ! répondit Alcide en baifant les mains de sa maîtreflè.

— C'eft uneraifon. Pourtant, avoues que tu préférais Juliette ?. . .

— J'adorais Juliette comme maîtrelîe, j'adorerai Charlotte comme femme...

— Et tu feras bien, car elle eft, ma foi ! jolie comme un cœur, & tu vois que, dans le portrait que je t'en faifais cette nuit, je n'exagérais pas d'un iota : elle a toutes les perfeftions que je t'avais annoncées, n'eft-ce pas ?

— Toutes... & au-delà! Ah! mon cher oncle, que vous nous auriez évité d'angoifles, à elle & à moi, si vous n'aviez pas omis dans ce portrait un point eflentiel, si vous m'aviez dit tout de suite qu'elle avait les yeux vert-demer, comme Pallas Athénè. Il n'y a qu'une femme à Paris qui ait ces yeux-là : c'eft Charlotte !

— Naturellement ! Maintenant , mes enfants, il faut vous séparer pour mieux vous réunir...

— Déjà, mon oncle ?...

Ail îs jpell that. . . 24 1

— Parbleu ! ne faut-il pas que je ramène cette jeune brebis au bercail? Allons, allons, embraffez-vous une dernière fois comme amants devant moi; vous vous embraflerez dans quinze jours comme mari et femme devant le maire du i" arrondiffement.

Ici Charlotte ne put s'empêcher de rougir beaucoup : elle rougiflait d'aife & de honte tout à la fois, car s'il lui était agréable d'être unie légalement avec l'homme de son choix, il lui en coûtait un peu d'avoir à ceindre un bouquet de fleurs d'oranger trop tard cueillies.

Le bonhomme Ofwald, qui la regardait avec attention & avec intérêt, devina facilement à la rougeur de son vifage la rougeur de son âme, & il lui sut gré de cette pudeur.

— Allons ! allons ! ma fille, lui dit-il en l'embraflknt afFectueufement sur le fi^ont, tout est bien qui finit bien...

— AU is ivell that ends jpell, murmura Alcide en serrant la main de son oncle.

^^ •-vy^X^vy

Page 1