‹ A la porte du ParadisChapitre 11 sur 24 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

j^^me IDE IxŒA.XT'VBS. — JXTLilBTTB.

(Elles s'écartent un peu de la route, l'une suivant l'autre, et viennent se reposer à l'entrée du bois, sur la mousse abondante commode la baute-lisse. Mm* de Mauves est contrariée, Juliette fait semblant de l'être) .

Quel contre-temps impertinent ! Verfer sur une grande route! une route impériale...

Dans la pouffière ! une pouffière plébéienne !

244 P^^ ww *^^^ matin d'été.

Cela ne se voit que dans les romans et cela n'eft drôle que là-dedans... Mais dans la réalité, c'eft exaspérant ! . . .

Heureufement Madame n'eft pas bleflee...

Il ne m'aurait plus manqué que cela ! . . .

Bleffée! non je ne suis pas bleflée... Je dois rendre cette Juftice à M. Jofeph : il nous a verfées comme s'il n'avait jamais eu d'autre habitude de sa vie... Il ne nous a pas verfées, il nous a répandues. Très-habile, M. Joseph ! mais cette habileté-là le fera chaffer...

JXTLilBTTB.

Pauvre Jofeph! Si Madame savait...

Madame n'a pas beloin de savoir... Madame a bien d'autres soucis à fouetter que de s'occuper des ennuis des autres... Parce que vous devez vous marier avec Jofeph, vous vous croyez déjà sa femme, & vous cherchez à faire excufer ses torts... que vous lui avez déjà pardonnes comme vous êtes réfignée à lui pardonner tous ceux dont il efpère bien se rendre coupable envers vous...

Par un beau matin d'été. 246

Ce n'eft pas à caufe de notre mariage que je me permets de défendre Jofeph devant Madame.

Si VOUS étiez sa femme seulement depuis huit Jours, vous ne le défendriez pas si chaudement ! Vous serez plusraffife quand il vous aura verfée deux ou trois fois sur les cailloux du ménage...

JXTXjIETTE.

Mais c'eft qu'en vérité ce malencontreux accident doit être imputé moins à lui, qui eft si prudent, qu'aux deux chevaux, qui sont si ombrageux !

Ombrageux comme un mari ! . . .

JXTLilBTTB (à part).

Madame a le veuvage amer ! . . .

iMcms X3E iwCJ^XT'VSS (visiblement agacée.)

Mari ! Mariage ! . . . ces deux mots m'irritent & m'ofFufquent !... Vous vous mariez, n'eft-ce pas, Juliette ?

JXJILilETTE.

Madame le sait bien. . . Tout à l'heure, elle. . .

246 Par un beau matin d*étê.

Je le sais! je le sais!... Vous voulez dire que je Tai su... Mais je ne le sais plus puifque je vous le demande, apparemment pour le savoir de nouveau... quoique cela ne m'intéreflè pas plus maintenant qu'auparavant...

JXTLiIETTEÎ.

Oh ! Madame ! . . .

Eh bien ! quoi : « Oh ! Madame ? » Certainement que cela ne m'intéreffe pas plus maintenant que... Et pourquoi vous mariez -vous, Juliette ?

JXTLilETTE.

Dam! Madame... Je me marie... parce que je me marie...

Cette raifon en vaut une autre... Mais, eftce que vous n'en avez pas une autre ?

jxtIjIETTE (cherchant).

Dam ! Madame... je me marie... pour faire comme tout le monde...

J'aimais mieux la première raifon... Au moins si elle était abfurde, elle n'était pas sot-

Par un beau matin d*été. 247

te... Ainsi, parce que tout le inonde se noie, vous voulez vous noyer ? Parce que tout le monde... Mais, Dieu me pardonne ! ceci reffemble fort à une épigramme . . . Tout le monde ici, c^eft moi, n'eft-ce pas, mademoifelle qui serez bientôt madame?... Eh bien! tout le monde a tort.

JXJXjIETTE.

Ah! Madame! si M. le baron de Rocheville vous entendait... il vous trouverait cruelle ! . . .

i^me IDE i^A.XT"VES (avec ironie.)

Vous trouvez?...

JXTXjIETTE.

Oh ! bien certainement, il ne serait pas de l'avis de Madame. . .

l^me x>E 3MC.A.XrVES.

Qu'en savez-vous ? Le baron eft trop galant homme pour ne pas penfer comme moi.

L'avez-vous vu, le baron, Juliette ? Comment vous semble-t-il ?... Que dites-vous de son air, de sa tournure ?... L'aimeriez- vous ?...

JXTILiIETTB.

Madame veut plaifanter... M. le baron n'a pas été créé & mis au monde pour moi. . .

248 Par un beau matin d'été.

Ainfi, il ne vous plait point ? Vous n'en voudriez pas s'il voulait de vous, lui qui a voulu de tant de femmes dans sa vie, à ce qu'on raconte du moins... Vous n'en voudriez pas ? C'eft flatteur pour moi ! . . .

Madame comprend que je ne suis qu'une pauvre fille & que M . le baron de Rocheville eft M. le baron de Rocheville...

Admirablement répondu ! De sorte que si M. le baron n'était pas M. le baron, ou si Juliette n'était pas une pauvre fille... Ah!

tenez, vous avez raifon. . . vous êtes une pauvre fille, je suis une pauvre femme. . . Nous sommes toutes pauvres, nous autres riches... Une autre fois, Juliette, recommandez à Jofeph de ne plus rencontrer d'obftacle sur les routes & de ne plus me verfer . . . même doucement. Vous connaiflez la sufceptibilité de mes nerfs... De pareils accidents, souvent renouvelés, me tueraient...

jxtXjIETTE (à part).

Pauvre Madame ! . . .

Par un beau matin d'été. 249

Croyez-vous que le charron ait bientôt réparé la maladreffe de votre futur époux?...

Vous ne Pépoufez pas, le charron ? il n'a pas de prétexte pour être diftrait & mettre plus de temps pour réparer une voiture qu'un carroffier n'en mettrait pour en fabriquer une ? Je me fais vieille sur cette grande route, heureufement déferte à cette heure... S'il paffait quelqu'un, on nous prendrait pour des chercheufes d'aventures.... J'ai hâte d'arriver à Blois, chez la baronne de Rocheville, mère du baron, à qui j'ai promis d'époufer son fils... Car j'ai promis... oui... j'ai promis !... Pourquoi ? Ah ! par exemple, je n'en sais rien ! . . . C'eft comme pour vous tout-à-l'heure... je l'ai su... bien certainement... mais je ne le sais plus... On ne sait jamais pourquoi on veut époufer... On dit oui comme on dirait non, pour répondre quelque chofe aux gens qui vous demandent quelque chofe.... Ah ! si c'était à recommencer... je crois que... je recommencerais.... C'eft fatal! On n'eft pas plutôt veuve qu'il surgit un Monfieur , dix, vingt Meffieurs, qui viennent vous propofer devons expofer à l'être de nouveau... C'eft impatientant! Autant vaudrait être mariée

25o Par un beau matin d'été.

une bonne fois, afin de n'en entendre plus parler...

Une bonne fois... oui, Madame, la bonne !

Ceft encore celle-là qui eft la meilleure...

Je ne peux pas tenir en place... Maudit charron! Il n'en finira pas!.. Exécrable Joseph! Il avait bien besoin de commencer !...

Madame ne devrait pourtant pas être bien preffée d'arriver, à en juger par la lenteur qu'elle a mise à son départ...

Plus tard, Juliette, vous saurez que Ton ne court jamais que lorfqu'on va vers sa perte... Le malheur a des ailes d'oiseau ; le bonheur a la marche d'une tortue... Je n'étais point décidée il y a huit jours. . . Hier même j'héfitais encore... Ceft cette nuit que je me suis décidée... Les nuits vous donnent quelquefois de ces confeils-là... J'en ai pris mon parti, mauvais ou bon... Puifqu'il faut en finir tôt ou tard par là, à ce qu'on prétend , j'aime mieux en finir tout de suite... De cette façon

Par un beau matin d'été. 261

cela sera fini. . . je n'aurai plus à m'en occuper. . . et je saurai à quoi m'en tenir. . . Et puis si je dois être malheureufe, j'en aurai pris l'habitude... Autant de gagné !... Donc, à la grâce de Dieu... du Dieu des veuves, si elles en ont un, toutefois , ce qui ne m'est pas bien prouvé ! . . .

Oh! Madame!...

Pourquoi encore cet : « Oh Madame ? »

Eh bien ! non, cela ne m'eft pas bien prouvé. . . Après ?. . . Maudit Joseph ! . . .

Madame s'ennuie, je le conçois...

Eft-ce que vous ne vous ennuyez pas, vous?...

Si Madame y tient abfolument, je m'ennuierai pour lui faire plaifir... Mais Madame exagère peut-être... D'ailleurs Madame s'ennuierait tout autant à la ville qu'à la campagne, dans son salon que sur cette grande route... Il y a même des gens qui alfurent

252 Par un beau matin d'été,

qu'on s'ennuie moins ici... Et, en effet, nous sommes eo été... jamais les campagnes de la Touraine n'ont été aufli belles...

Juliette, on devine sans peine que vous aimez quelqu'un... car vous aimez tout le monde... êtres &chofes... bêtes & gens... En chemin vous m'avez compromife par votre enthoufiafme... Vous vous exclamiez à tout bout de champ & à tout bouquet d'arbres...

Ah ! la belle campagne ! Ah ! la belle forêt ! Oh ! les beaux moutons ! Oh ! les beaux bergers !... Vous n'avez qu'une formule d'admiration, mais vous la répétez souvent pour faire croire que vous en avez beaucoup d'autres... Elle finira par s'ufer, & votre admiration aufli... Vous voyez tout à travers Jofeph... Mais vous vous laflerez un jour de regarder & vous remettrez vos lunettes d'or dans leur étui de cuir... Alors les beaux moutons ne seront que des côtelettes, les beaux arbres que des bûches, & le beau Jofeph qu'un... cocher qui verfe bien mais qui se conduit mal. . .

jxtXjIETTb Càpart)

Décidément Madame a le veuvage amer ! . . .

Par un beau matin d*été. 253

Elle aura sans doute avalé de travers son premier mari... Peut-être même n'a-t-elle Jamais pu Tavaler...

Vous dites?...

JXTI-iIETTE

Rien, Madame... je n'oferais pas!... Seulement... je souffre de voir mes sentiments pour Jofeph auflî mal jugés par Madame... qui ne m'a pas habituée à cette sévérité...*

Je ne vous fais pas un crime de vos sentiments pour Jofeph... Seulement (j'ai mes seulement comme vous... vous permettez?...) je crois qu'il eft temps qu'on vous unifle... Sa paffion (car les cochers ont des partions comme les autres hommes, à ce qu'il paraît. . .) sa paffion sert de caufe & de prétexte à une foule d'accidents défagréables... Si M. Jofeph n'était pas amoureux de M"' Juliette (vous savez que l'amour aveugle ceux qu'il veut perdre en leur mettant sur les yeux le bandeau que les poètes s'obftinent à placer sur les siens ?) il aurait aperçu l'arbre renverfé qui a effrayé ses chevaux, & je serais affffe bien tranquillement sur les couffins de ma voiture,

254 Pcir un beau matin d*été.

roulant vers Bloisoù je suis attendue, au lieu d'être debout sur cette afifreufe route, ne sachant comment me diftraire, & attendant que votre charron ait réparé la sottife de mon cocher... A propos, allez prefler la pareffe de cet homme, & qu'avant dix minutes tout soit prêt... Allez ! mais allez donc !.. . Eft-ce que vous auriez pris racine dans le gazon, par hafard?...

JXJI-iIETTB

Ceft que Madame va refter seule....

Eh bien ! vous imaginez-vous qu'on va m'en lever en cet équipage, en Tan de grâce i865, sur une route impériale, en plein soleil?.. Lovelace eft mort depuis longtemps, & d'ailleurs je ne suis pas de la crème dont on fait les Clarifie Harlowe. . Vous êtes folle ! . . Néanmoins, revenez vite...

JXJXjIETTE

Madame a un livre ?

I^me I3E 2^-A.XTVES

Un livre... Pourquoi faire ?

Mais... pour lire, Madame.

Par un beau matin d*étê. 255

Ah! c'eftjufte... Oui, j'ai un livre... celui que Je tenais au moment de Taccident... Allez & revenez vite ! . . .

(Juliette sort).

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