L'HÉRITIER DU MANDARIN
JOURSAL lym HOMME PAUVRE DEVENU RICHE
b janvier i856.
Je n'en reviens pas ! Cela reffemble à un conte de M. Galland ou à un roman d'Alexandre Dumas ! Me voilà déformais riche, plus que riche, millionnaire, — comme Ali -Baba ou le comte de Monte-Çhrifto... Invraifemblable ! invraifemblable !
Ce matin, après la vifite de la dame de mon hôtel garni, — qui venait m'annoncer que ce soir, si je ne lui payais pas quatre mois en retard & un mois d'avance, elle me refuferait ma clef & me laifferait coucher dans la rue, j'ai reçu une lettre de M. Gambinelli, notaire, rue de la Paix, m'invitant à paffer sans retard
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à son étude pour une communication importante. J'y ai couru, malgré le froid, avec mon paletot de cerfeuil, &, une fois introduit auprès du vénérable fondionnaire, il m'a demandé si j'étais bien M. Louis- Monique- André, âgé de 38 ans, né à Paris, rue du Cloître-Saint-Marcel, de dame Angélique- Henriette L'Éveillé&d' Antoine-Julien-André, serrurier, tous deux défunts. J'ai naturellement répondu oui, puifque c'eft la vérité, &, pour le lui prouver, j'ai montré mon aéle de naissance, mon certificat de libération du service militaire, l'aéle de décès de mes père & mère, etc. Alors, cet homme — cet ange! — m'a remis gravement un tas de fafiots garâtes, des titres de rente, des infcriptions sur le Grand- Livre, des obligations de la ville de Paris, etc., etc., pour une somme incalctittable ; & cela, sans me dire de quelle part ! Il efl vrai que je ne le lui ai pas demandé, mais enfin il aurait pu me le dire...
D'où me vient cette tuile dorée qui m'a un peu fêlé la tête en tombant deffus sans crier gare? De quel toit célefle?... Je suis seul au monde, abfolument seul. Mon brave homme de père efl mort infolvable. .. Je ne me connais aucun parent, excepté deux coufins qui sont
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plus pauvres que Je ne Tétais moi-même ce matin encore... Je ne suis allié ni de près ni de loin avec le Bonnet de Madagafcar , dont sont coiffées tant de têtes de France... Gomment se fait-il ?... Ah ! baft ! d'où qu'elle vienne, cette fortune eft la bienvenue ; je ne suis ni affez sot ni affez brutal pour la repouffer & la jeter dans la rue, comme voulait faire de moi, ce soir, la dame de mon hôtel garni — que je me suis empreflé de quitter pour me loger, provifoirement, à T Hôtel du Louvre... Comme je vais être heureux !
12 mai.
Je ne suis pas encore affis d'aplomb dans ma pofition de nabab : c'eft un habit neuf qui ne me va pas, parce que mon corps n'a pas eu le temps de s'y faire. Il y a des Brummel qui ont l'élégance innée : tous 'les vêtements leur vont — ou ils vont à tous les vêtements. Il y a des gens qui naiffent propriétaires sans avoir un sou, & qui, lorfque le million leur tombe tout rôti du ciel, en jouent immédiatement avec une définvolture rare, en artiftes. Moi qui suis né seulement propriétaire de mes facultés, — ainfi que nous naiflons tous, pré-
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tend rironîque & polonais M. Wolowski, — j'ai le million gauche, maladroit, balourd ; à ce point que voilà trois valets de chambre (j'ai quitté r Hôtel du Louvre) qui refufent de refter à mon service & me rendent avec dédain leur tablier, sous prétexte que leur gâterais la main...
Je ne peux cependant pas me servir tout seul, — quoique Ton ne soit vraiment bien servi que par soi-même, au dire des employés à douze cents francs. . . Et puis, million oblige : je me dois à moi-même — & aux autres — d'avoir des domeftiques pour me soulager, puifque, comme M"' de Goislm, je suis rongé d'une vermine d'écus qui s'attache à ma peau & me démange.
23 mai.
J'ai fait atteler, &, au lieu d'aller au bois de Boulogne pour obéir à la tradition des gens de high life^ auxquels il paraît que j'appartiens décidément, je me suis fais conduire au bois de Meudon, pour obéir à je ne sais quel regain de jeuneffe. J'ai un hôtel à la ville, il me faut une maifon des champs, — mes amis me grondent même de ne pas en avoir encore acheté une,
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Autrefois — il y a un an — quand je paflais devant les riants cottages de Bougival, de Marly, du Pecq, de Bellevue, de Marnes, je pouffais d'énormes soupirs, à faire tourner les moulins de la butte Montmartre, & je difais : « Si j'avais cette maifonnette, où le confortable s'allie au pittorefque, où la rufticité met des gants de chevreau , où je vois des payfannes d'opéra-comique se promener, en lifant, dans des allées sablées pleines de méandres charmants, avec un baby rofe & blanc sautant en avant comme un cabri, je serais le plus heureux des hommes, des maris & des pères ! ... » Hélas ! l'envie des pauvres eft le seul bonheur dfts riches, qui ne sont pas aufli heureux que les partants envieux s'imaginent qu'ils le seraient eux-mêmes si le hafard les faifait tout-à-coup millionnaires. J'en sais quelque chofe maintenant, moi qui, parfois, des hautes fenêtes de mon luxueux hôtel, me surprends à soupirer en voyant paffer dans la rue certains pauvres diables qui me jettent des regards de convoitife
N éanmoins, j 'aurai une maifon de campagne, un cottage dans le goût de ceux devant lesquels je reftais autrefois planté des heures entières comme un héron devant un ruifleau,
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dans Tattente d'un poiflbn — d'avril. C'eft même pour cela que je suis venu à Believue. . .
J'ai iaiffé ma voiture devant la station du chemin de fer, & je me suis mis à marcher tout gaillard dans la dîreélion de l'avenue Mélanie. Il fait un temps charmant, — le même temps qu'il fallait, ma foi! lorfque j'étais pauvre. Je voudrais me payer — mes moyens me le permettent — un ciel plus bleu, un air plus tiède, des odeurs foreftières plus suaves, que je ne le pourrais pas, mon confrère Rothfchild non plus. La Nature eft un luxe à la portée de tout le monde.
Les sureaux des haies sont en fleurs : il vient de m'en arriver dans le nez une bouffée — qui m'a remué le cœur. Ces parfums sont perfides en diable : on a oublié, ils vous forcent à vous souvenir. . . C'eft par ce sentier ombreux que nous entrions dans la forêt, Madeleine & moi, pour aller à la maifon du garde, qui alors était pour nous l'auberge des douces heures — sweet hours ifin.,, Madeleine !
J'ai bien fait de configner John & de me promener seul. Ce valet m'eût vu pleurer — & cela l'eût fait rire...
Madeleine! chère & cruelle Madeleine!
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Pourquoi m'as-tu quitté?..; Je t'aimais bien cependant ; je t'aimais comme un fou, comme une bête, — à t'époufer ! . . . Pourquoi t'es-tu envolée, bel oifeau bleu de ma jeunefle, dont le gazouillement réjouiflait tant mes oreilles & mon cœur?... Pourquoi n'as-tu pas eu la patience d'attendre ? Pourquoi n'as-tu pas eu foi en moi ? Pourquoi as-tu douté de mon avenir ? L'avenir eft venu, doré sur toutes les tranches, comme l'exiftence du roi Midas, depuis les plats de ma table julqu'aux harnais de mes chevaux, & si tu étais-là maintenant, au lieu d'être ailleurs — où tu n'es peut-être pas bien, — tu serais la plus heureufe des femmes, parce que la plus enviée. . . Mais non ! tu as eu peur de ma mifère, que tu as crue éternelle, & tu t'es réfugiée dans les bras du dieu Hafard, qui procure de jolies robes aux jolies filles... Tu t'es dit sans doute que Tamour sans la richeffe, c'eft le pied sans soulier ; & je me dis aujourd'hui, moi, que la richeffe sans l'amour, c'eft le soulier sans pied... Ah! mes chers petits petons d'autrefois, vous porteriez aujourd'hui des cothurnes de reine !...
J'ai regagné avec empreflement ma voiture, qui m'a ramené à Paris, à mon cercle, & qui
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de mon cercle m^a conduit chez Aotonia, une beauté qui m'aime — à cent louis par mois.
2 septembre.
Je me lève tard, je me couche de même ; je vais, je viens, j'entre, je sors... Les vifites, les théâtres, Antonia, mes amis, les courses, les fantaifies, les diftraclions de toute sorte, rien n'y fait, je me bats les flancs en vain, en vain je me chatouille pour me faire rire : il me manque quelque chofe — & je ne peux pas Tacheter !
Il me semble que quand j'étais pauvre — il n'y a pourtant pas si longtemps de cela — je me promettais une foule de félicités pour quand je serais riche... Je bàtiflais mille châteaux en Efpagne, je formais mille souhaits, extravagants alors, réalifables aujourd'hui... Je me rêvais autant de chofes, à moi tout seul, qu'en imaginent, dans les Dialogues de Lucien, Lycinus, Timolatis, Samipe & Adimante, à propos d'un navire arrivé récemment au Pyrée... D'où vient que je ne me rappelle aucun de ces souhaits ridicules, que ma
fortune rendrait si raifonnables ? « Je
ferai ceci, puis cela, puis encore cela, » me
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difais-je. Oui, mais quoi?... Je ne sais plus rien défirer...
8 septembre.
Je range ma bibliothèque pour me diftraire un peu, car je m'ennuie beaucoup.
J'ai aujourd'hui une bibliothèque en vieux chêne — bien imité. J'ai des livres de choix, des livres rares, des livres précieux, que je ne serai jamais forcé de laver. Une bibliothèque ! j'en ai eu cinquante avant d'avoir celle-là, cinquante que j'avais formées à grand'peine & que je voyais s'éparpiller brutalement dans les mains des bouquiniftes, lorfque nous avions envie de dîner, Madeleine & mot, — ce qui nous arrivait prefque tous les deux jours. Je me souviens encore des vifites du père B***, un bouquinifte confciencieux pourtant. Il examinait d'un bloc les livres que je voulais lui vendre & en faifait un tas de petits lots à 2 fr., à 75 centimes, à 25 centimes, à 10 centimes ; les romans du jour, à peine coupés, valaient mieux à ses yeux que les bons livres de la veille. Par exemple, il était impitoyable pour les recueils de vers. Pervenches & Myosotis, Heures d'amour & Cris de l'âme; il n'en voulait sous aucun prétexte.
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Un livre vient de sortir des rangs, comme pour demander un moment d'attention. Il eft relié, superbement relié, — une reliure pleine de Lortic. La reliure porte mon nom, — mais le livre porte le nom d'un autre. G'eft un roman que j'ai vendu, il y a cinq ans, à un monfieur à son aife, qui voulait se faire une réputation & qui n'avait pas le temps de faire ses livres lui même... C'eft l'éternelle & lamentable hiftoire d'Efaii vendant son droit d'aînefle pour un plat de lentilles... Il y a longtemps que mes lentilles sont digérées, & le Monfieur à son aife continue à se goberger dans mon droit d'aînefle. J'aurais dû garder mon roman, le laifler dormir dans mon tiroir pendant huit ou neuf ans, pour obéir au confeil d'Horace — qui, avec le confeil, ne donnait pas, Henri Heine a raifon, une recette pour vivre neuf ans sans manger.
C'était un chef-d'œuvre : je ne saurais plus le refaire. J'étais certainement un écrivain : je ne suis plus aujourd'hui qu'un richard,
26 décembre.
Depuis que je suis riche à ne pas savoir le chiffre de ma fortune, j'ai de nombreux amis^
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parmi lefquels sept acharnés, — le chiffre des plaies d'Egypte. Je ne les aime que médiocrement ; en revanche ils m'adorent — comme les Phéniciens adoraient Mammon : quant à m'eftimer, je les en défie. C'eft pour eux que je tiens table ouverte, & que j'ai dû me mettre en quête d'un cordon bleu, mâle ou femelle.
On m'a recommandé une bonne & belle groffe Flamande, honnête autant que femme peut l'être , — mes moyens me permettent maintenant de douter de la vertu des femmes : quand j'étais pauvre, je croyais en elles comme à la Vierge Marie. Cette Flamande eft le Carême en jupons qu'il me fallait. « Elle vous fera des petits plats à manger sur la tête d'un homme qui aurait la plique polonaife, » m'a dit Vami qui me l'a procurée.
Elle eft entrée en exercice le premier novembre dernier, &, pour ses débuts, m'a rédigé un salmis de bécafles que mes convives ont déclaré digne des dieux, — ils ne se flattent pas, non ! . . . Je m'en rapporte à eux : quant à moi, je n'ai pu y goûter que des lèvres. Lisbeth m'a jeté un coup d'œil féroce qu'elle a confcrvé depuis dans ses relations avec moi.
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Pauvre fille ! elle croit que c'eft dédain de ma part : c^eft tout simplement abfence d^appétit. Vous êtes une excellente cuifinière, Lisbeth ; mais la faim eft meilleure cuifinière que vous, & quand je n'avais à dévorer avec mon pain qu'un triangle de Brie, — ce qu'alors nous appelions une côtelette de perruquier,
— je trouvais exquis ce régal odieux , surtout après vingt-quatre heures d'abfl;inence involontaire.
Hélas ! oui, il faut bien que je le confefle, je ne peux plus manger... L'inexorable pylore
— le portier de Feftomac — s'efl: laflé de tirer le cordon pendant quinze ans inutilement, ou prefque inutilement ; il veillait, avec complaisance, efpérant toujours que quelque locataire entrerait — sous forme de bœuf ou de mouton
— & perfonne n'entrait ! Alors, le dépit se mêlant à la fatigue, il a pouffé le verrou & s'efl: endormi : j'ai beau sonner maintenant, il fait la sourde oreille — & laiffe se morfondre à la porte les « petits plats » de dame Lifbeth...
La Bête se venge ! la Bête se venge !
2 février i858.
Antonia m'ennuie trop pour mon argent :
je vais la remettre dans la circulation — d'où je
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Pavais retirée — & me marier, pour faire comme tout le monde, après après avoir paffé une bonne partie de ma vie à ne rien faire comme perfonne.
Me marier ! ce mot sonne aufli étrangement à mon oreille qu'autrefois le mot million :
c'eft un pays aufli nouveau pour moi que la fortune. En sortant de la mairie, je n'aurai plus le droit de rire — à moins que ce ne soit jaune, qui eft, parait-il, la couleur du rire des gens sérieux. J'avais déjà bien de la peine à répondre de moi : il faudra déformais que je réponde encore de ma femme, que le Code & la Nature déclarent irrefponfable. Je vais avoir charge d'âmes — sans compter les mois de nourrice. Mais le Rubicon eft franchi, les bans sont publiés : je me réfigne à mon bonheur...
Il s'agit donc de liquider le pafle, afin de •n'en plus entendre parler, afin surtout que ma femme ne trouve pas, dans mon exiftence d'époux, des traces accusatrices de ma vie de garçon. Maintenant que j'entre dans l'hiftoire, il faut déchirer le roman.
Chacun de nous a quelque part, loin des regards indifcrets, un cimetière où sont enterrés les souvenirs de sa jeunefle & qu'il se
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plaît à vifiter aux heures mauflades où les vivants vous font regretter les morts : c'eft de ce cimetière-là quUl me faut exproprier, pour caufe de moralité publique , mes chères défuntes du temps jadis. Au feu, ce pafle galant ! & que les cendres en soient jetées aux quatre vents du ciel ! Ainfi le veut Tinexorable loi du Devoir — &du Talion. Le règne des ufurpatrices eft fini, celui de la reine légitime va commencer : Godsave the queen!
b février.
Je viens de découvrir, à n'en pas douter, que ma fiancée ne m'époufe que par amour — de la dot que je lui conltitue.
O Madeleine! Madeleine! tu m'aimais pour moi-même, toi, au moins !...
2 mars.
La fournailè éprouve & rend ferme le vafe du potier, & la douleur Tâme du jufte, prétend r Ecriture. C'efl donc pour cela que j'ai rame cuite & le cœur raccorni.
Deîix ans après.
J'ai le mot de Sophie Arnould sur les lèvres : Je regrette le temps où j'étais si miférable ! C'était le bon temps !