‹ A la porte du ParadisChapitre 23 sur 24 · DEUX SAINTE- CATHERINE · texte numérisé non relu

DEUX SAINTE- CATHERINE

Coiffer sainte Catherine! Au premier abord, cette simple phrafe n'a l'air de rien du tout, & beaucoup de gens des deux sexes la prononcent en souriant, comme on fait à propos d'une ingénuité de refprit humain.

Mais elle fait friflonner jufqu'au fond de Tâme toute fille qui, mal dotée par son père ou par la Nature, n'a pas encore, à vingt-sept ans, trouvé mari à son pied. Vingt-sept ans ! c'eft le premier âge critique des femmes qui sont filles — & le plus délicat peut-être ! Gela veut dire qu'on a doublé le cap de la Jeuneffe & qu'on fait voile vers l'Age Mûr ! Cela signifie

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que le temps des rêves eft paflé & que celui de la réalité eft arrivé! L'embarquement pour Cythère eft déformais interdit !

Ah ! cet âge fatal — cette frontière invifible pendant si longtemps & sur le poteau de laquelle on vient se cogner si brutalement le nez & se crever si douloureufement le cœur — combien de jeunes filles, pour ne pas le dépaffer seules, c'eft-à-dire pour ne pas être traitées de vieilles filles, confentent à accepter une compagnie quelconque, celle de quelque vieux podagre dont elles se réfignent alors à être les gardes-malades, ou celle de quelque jeune libertin pauvre dont elles confentent alors à entretenir les maîtreffes ! Combien, sans goût pour le mari qui les choifit, se réfugient avec empreflement dans les bras du mariage comme Tunique port de salut qui leur refte! Le bonheur leur manquera peut-être, mais du moins elles n'en seront pas réduites à coiffer sainte Catherine, — le seul malheur sérieux qu'elles redoutent : on leur dira madame gros comme le bras, au lieu de leur dire mademoiselle gros comme une ironie...

En attendant que sonne ce glas des funérailles de la jeunefle, celles qui sont encore vraiment jeunes — les toutes petites demoi-

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selles — ne craignent pas de se réjouir chaque année, le soir du 24 novembre, le jour de la Sainte-Catherine, leur patronne.

Vendredi dernier, pendant la repréfentation de V Africaine, entre le troifième & le quatrième aftes, les rats feftoyaient dans leur loge, grignotant de leurs petites quenottes blanches maffepains & nougats, babas & royaux, madeleines & savarins, achetés de leur propre argent, produit d'une cotifation improvifée, & arrolant toutes ces friandifes d'une pluie de Champagne due à la générofité de quelque Jupiter de Torcheflre.

C'étaient des éclats de rire & des pétards de malice à n'en plus finir. Les rats n'ont pas de fréquentes occafions de s'amufer, on le sait ; ce sont, pour la plupart, de pauvres petites filles nées de pauvres petites gens, car, ainfi que nous l'apprend Neftor Roqueplan, il n'y a que la plus grande misère qui puifle confeiller à un enfant de huit ans de livrer ses pieds & ses articulations aux plus durs supplices, de refter sage jufqu'à dix-huit ans, uniquement par spéculation, & de se flanquer

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d'une horrible vieille, comme yous mettez du fumier autour d'une jolie fleur.

Les rats n'ont pas de fréquentes occafions de s'amufer : elles s'amufaient pour de bon l'autre soir, pendant que les chats n'étaient pas là ou fermaient les oreilles pour ne rien entendre de leurs bruyantes divagations, & les yeux pour ne rien voir de leurs extravagances d'attitudes.

De quoi pouvaient-elles bien rire d'auflî bon cœur, toutes ces petites filles en maillot &. en tunique de gaze argentée ? D'une mouche qui volait au plafond ? De ceci ou de cela dont rient entre elles les enfants de leur âge ? Non : elles riaient de celui-ci ou de celui-là, de ce gros monfieur de l'orcheflre qui les dévore de ses gros yeux pendant qu'elles font cercle autour de M"* Mérante, ou de ce grand monsieur maigre de l'avant-scène qui ne s'aperçoit pas des regards de feu que sa femme jette à Nélusko pendant tout le temps qu'il eft en scène muet ou chantant. C'efl si amufant, les hommes, pour les petites filles qui sont en train d'apprendre à en jouer afin de s'en faire trente ou quarante mille francs de rentes — & même moins ! C'efl si ridicule, les hommes

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qui se toquent pour des créatures qui n'en valent pas la peine !

Et, avec les rires pleins de moquerie, les chuchottements pleins de myftères, — les confidences au sujet du garçon d'accefloires qui... ou du garçon coiffeur avec lequel... Ah ! ces premiers balbutiements de Tâme amoureufe, si chaftes & si divins, comme elles le profanaient de leurs lèvres débridées par le coco épilepiique! Si jeunes & déjà si perverties!

Impubères & impudiques !

Je revins chez moi. En entrant dans la loge de ma concierge pour y prendre ma clef, j'aperçus, gravement rangées autour de la table, une douzaine de petites filles du voifinage, dont la plus vieille n'avait pas douze ans, & dont la plus jeune avait dans les alentours de cinq ans. La portière — une brave femme comme le bon Dieu ne veut plus en faire — allait & venait autour de ce petit monde immobile comme dans l'attente d'un grand événement, attachant au cou de chacune, en guife de serviette, une loque blanche ou un mouchoir de poche, & leur recommandant

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à toutes de ne pas manger trop goulûment, de peur de mal.

Manger quoi ? Je ne voyais rien sur la table qu'une lampe ornée d'un abat-jour vert qui reflétait sa lumière douce & tranquille sur tous ces vifages rofes, sérieux jparor^re^ dont les yeux brillaient de convoitife comme autant de petits quinquets. Et, avec la lampe, une douzaine de verres communs, mais tuyautés comme une colbrette du temps de Henri II — ou de Charles IX. Quant à la nourriture, abfente !

La mère Râteau alla vers son bahut de noyer — aufli vermoulu qu'elle, mais, comme elle, garni d'excellentes chofes — & en tira un énorme saijit -honoré, un sac de marrons & deux bouteilles de cidre qu'elle pofa avec précaution sur la table.

Ce furent alors des exclamations joyeufes, des détonations de rires argentins, frais & limpides, des cafcatelles de notes ingénues & charmantes. Evidemment tout ce petit mondelà était heureux d'un bonheur à nul autre pareil, & les anges n'ont pas une gaieté plus franche ni plus pure quand ils font la dînette au Paradis, le soir de la Sainte-Catherine.

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Car c'était aufli la Sainte-Catherine, leur fête, que célébraient ces douze petites blondines réunies là par les soins de la bonne vieille maman Râteau, leur Providence vifible.

Le saint'honoré coupé en treize portions égales, — la part du bon Dieu ne fut pas oubliée, — & le cidre écumeux verfé à dofe prudente dans les douze verres tuyautés, la fête conimença. C'était plaifir de voir avec quelle gourmandife — & peut-être avec quel appétit — elles mordaient toutes dans cette crème dont elles se barbouillaient à qui mieux mieux les lèvres & les joues en riant comme de petites folles de la singulière figure que cela leur faifait, mais, quoique riant, sans perdre un seul coup de dent. Elles se seraient étouffées, si la mère Râteau n'avait pris soin de les faire boire & de modérer leur ardeur en les menaçant de ne pas leur donner de marrons.

— Pauvres chéries! Cela ne mange pas tous les jours à sa faim ! me dit-elle à demivoix en se tournant vers moi, qui étais refté debout, sur le seuil de la loge, réjoui de ce

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speclacle inattendu. Quel dommage pourtant !

ajouta-t-elle en les enveloppant toutes d^un regard plein de mélancolique compaflion.

Quel dommage ! Ce sont des enfemts de gueux, mais ceft sage comme des images, & ça mériterait de manger tous les jours comme celles qui ne le sont pas... Que deviendrontelles Tannée prochaine, & Tannée d^enfuite, & Tannée diaprés, quand je ne serai plus là pour leur donner de temps en temps une miche de mon pain bis, &, le jour de la Sainte- Catherine, un beau gâteau à la crème conune celui-ci ? Car, enfin, j'ai de Tâge, &, depuis soixante ans que je trime, j'ai bien gagné d'aller rejoindre mon vieux homme au cimetière Montmartre...

J'étais attendri, & je comparais à part moi ces deux scènes si différentes, ces deux Sainte- Catherine, fêtées prefque à la même heure de deux façons si oppolées, rue Le Peletier & rue Rochechouart, dans la loge de l'Opéra & dans la loge de ma portière.

— Mère Râteau, dis-je à cette dernière en tirant de ma poche un louis qui m'était inutile parce qu'il y était seul, il ne sera pas dit que j'aurai payé moins cher un plaifir délicat & réel qu'une jouiffance douteufe & malfaine :

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puifque je suis arrivé trop tard pour supporter avec vous les frais de la Sainte-Catherine d'aujourd'hui, permettez-moi d'être de moitié avec vous dans les Sainte-Catherine de l'avenir

Et, malgré sa réfiftance, je gliffai la pièce de vingt francs dans sa vieille main ridée qui tremblait de bonheur & que je serrai avec émotion.

— Pauvres chères enfants ! elles auront des bas pour cet hiver, au moins! murmura-t-ellc au moment où je quittais la loge, encombrée d'éclats de rires sonores.

Je montai tout songeur, à demi trille & à demi gai, mécontent des autres plus encore que de moi, & je me couchai sans vouloir, cette nuit-là, ni lire ni travailler.

Jamais je n'ai auffi bien dormi !

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Ije Gendelettres. — Ccft le public !

Théophile Gautier, — Ccft un cdim !

Honoré Je Balzac, — Anthropomorphe selon Linné, mammifère sdon Cuvier, genre de Tordre des Parifiens, ÊuniOe des AcHonnaires, tribu des Ganaches, k ctpis inermis des anciens. Ses larges pieds sont recouverts de souliers à nœuds, ses jambes sont douées de pantalons à couleurs brunes ou rouflatres; il porte des gilets à carreaux d^'un prix médiocre; à domicile, il eft terminé par des caiquettes ombelliiormes ; au dehors il eft couvert de chapeaux à douze francs. Il eft cravaté de moufleline blanche. Il eft armé d'une canne & d'une tabatière, d'où il tire une poudre noire avec laquelle il farcit inceffamment son nez. Comme tous les individus du genre Homme mammifères' , il eft septi valve & paraît avoir un syftème d'organes complets : une colonne vertébrale, l'os hyoïde, le bec coracoïde & Tarcade z)'gomatique. Toutes ses pièces sont articulées, graiflées de synovie, maintenues par des nerfs. Il se nourrit de verdure maraîchère, de céréales paifées au four, de charcuteries variées, de lait falfifié, de bctes soumises à l'octroi municipal. Sa face pile& souvent bulbeufe eft sans caractère.

Les mangeurs de boui^geois, Sog

ce qui eft un caradère. Les yeux peu adifs offrent le regard éteint des poiflons quand ils ne nagent plus, étendus sur le perfil de l'étalage de Chevet. Les cheveux sont rares, la chair eft filandreufe ; les organes sont paresseux. Quoique chez le Bourgeois la boîte ofleufe de la tête soit pleine de cette subftance blanchâtre, molle, spongieufe, qui donne aux véritables Hommes, parmi les anthropomorphes, le titre glorieux de roi des animaux, Vauquelin, Darcet, Thénard, Flourens, Rafpail & autres individus de la tribu des Chercheurs , n^ ont pas , malgré leurs effais, découvert les rudiments de la penfée. Chez tous les bourgeois diftillés jufqu'aujourd'hui, cette subftance n'a donné à Tanalyfe que 0,001 de jugement, 0,00 1 de goût, 0,069 ^^ bonnafferie, & le refte en envie de vivre d'une façon quelconque... etc., etc., etc.

Le portrait eft charmant sans doute, mais, comme tous les portraits charmants, il eft flatté, — je veux dire qu'il n'eft pas reflemblant.

Je protefte.

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Qu^çft-ce qui a inventé le Bourgeois ?

C^eft la Révolution de 1 83o, — répondrat-on, en songeant au chapeau blanc &. au parapluie rouge de Louis-Philippe.

La Révolution de Juillet n'a rien inventé du tout, — pas même la poudre dont elle a feit une si prodigieufe confommation. Tout au plus a-t-elle inventé le mot, — non la choie. Le Bourgeois préexilie de toute éternité. Il a été imaginé par le Bon Dieu, — & surtout par Tabbé Sieyès. Le jour où ce refpeftable politique a dit : « Qu'eft-ce que le Tiers-Etat ? Rien. Que doit-il être ? Tout !» il y a eu une clalle de la société qui a pris cette phrafe-là au sérieux', — ce qui Ta rendue grotefque aux yeux des Farceurs. Auffi, à partir de cette époque, la tribu des Bourgeois ne faifant que croître & enlaidir, la tribu des Farceurs — que cette expanfion offufquait probablement — s'eft mife à la ridiculifer à bouche, à plume & à crayon que veux-tu.

« Quand donc pourrai-je manger un bour-

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geois ?» — s^écriait naguère Léon Gozlan dans son AiHJiide Froijfard,

« Epicier, servez-moi une livre de bourgeois, sans papier ! » s'écriait naguère Petrus Borel, dit le lycanthrope, en entrant dans les boutiques.

On a mangé trop de bourgeois depuis soixante ans, — vrai ! On en mange trop volontiers encore, préfentement !

Permettez-moi de me mettre en travers.

Les farceurs ont tort. De quoi se moquentils en se moquant du bourgeois ? De la bêtile? Mais la bêtife n'eft qu'un mot — comme refprit, — ce n'eft pas un mal. Il n'y a pas plus de bêtife que d'efprit en ce monde :'il y a un troupeau de bipèdes que le grand Demiourgos a envoyés paître le bonheur sur une planète — laquelle, par parenthèfe, se refroidit senfiblement tous les jours. Le grand Demiourgos, en lâchant les hommes sur la terre, ne leur a pas dit : « Vous écrirez des vaudevilles dans lefquels vous marierez M . Adolphe avec M"* Erneftine, — sur un air de M.Doche

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ou de M. Mangeant. Vous ferez des tableaux où vous ellayerez de repréfenter, avec des couleurs à Thuile, les chofes & les gens que vous aurez devant les yeux, — & qui seront toujours mieux peints, ne vous déplaile, par moi que par vous. Vous fonderez des Académies où vous parquerez les plus cenfément sages d'entre vous, & des hofpices où vous parquerez les plus cenfément fous, — pour faire croire à ceux qui sont en dehors de ces hofpices & de ces académies qulls ne sont ni sages ni fous. Vous... etc., etc.»

Non , le grand Demiourgos n^a pas dit cela aux hommes, en les envoyant brouter leur luzerne dans la vallée de la vie. Il ne leur a rien dit du tout. Il leur a seulement donné des appétits & des organes, comme aux autres animaux créés par lui, penfant avec raifon que cela suffifait, — & se lavant les mains du relie.

La luzerne en queftion, c^eft le bonheur.

Le bonheur étant Tunique affaire de rhomme, il s'agit de savoir quels sont les plus heureux parmi les fils d'Adam, — je me trompe, parmi les fils d'Eve. Et, sachant cela, de dire quels sont les plus intelligents, les plus spirituels, les moins bourgeois.

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La réponfe ne demeure pas loin • je vais aller la chercher. La voici :

— Les plus heureux, les plus spirituels, les moins bourgeois d'entre les hommes, — ce sont les bourgeois !

Cette réponfe vous contrarie & vous offenle peut-être ? Je n'en connais pas d'autre : il faut bien vous en contenter.

Depuis que le monde eft monde^ on entend

de tous côtés des pleurs & des grincements de

dents. Qui larmoie ainfi ? Qui ufe ainfi ses

quenotttes ? Des hommes de génie, des hommes

de talent, des hommes d'efprit, — d'illuftres

malheureux dont les noms sont ou seront dans

la Biographie-Michaud. Homère affirme que

« rhomme eft le jouet des dieux ». Euripide

prétend que « celui qui meurt jeune eft* un

mortel aimé des immortels. » Platon déclare

que « Tennui eft l'étoffe dont la vie eft faite ».

Shakefpeare appelle la vie « le rêve d'une

ombre ». Byron infmue que c'eft « une amère

plaifanterie ». Ponfard, Barbey d'Aurevilly,

Xavier Forneret, & mille autres poètes en

penfent autant — en alexandrins. Il paraît que

tous ces grands hommes-là ont trouvé un

cheveu dans l'exiftence, & comme ils ne

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peuvent pas la digérer , ils eflayent d'en dégoûter les honnêtes gens qui la trouvent appétiflante.

Mais ils n'y sauraient réuflir, car les honnêtes gens , — les boui^eois, — plus relpectueux envers leur luzerne, ont, pour aimer la vie, pour sV attacher, pour ne jamais s'en plaindre, les mille raifons données par Pierre Gringoire à Tarchidiacre Claude FroUo — qui probablement le traitait aufli de bourgeois : l'air, le ciel, la pluie, le soleil, le matin, le soir, le clair de la lune, leurs bons amis les voifins, leurs gorges chaudes avec les commères, les belles architectures de Paris à admirer, leurs enfants à baptifer, leurs filles à marier, leurs parents à enterrer, — que sais-je, moi ? Chacun prend son bonheur où il le trouve :

les bourgeois le trouvent partout.

Ils sont vraiment heureux, les bourgeois, — aufli heureux qu'on peut Têtre dans le meilleur des mondes poflibles. Faut-il donc pour cela les poignarder à coups d'épigrammes ?

Je ne le penfe pas.

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D'ailleurs, plus j'y réfléchis, & plus je m'aperçois que les bourgeois seuls sont dans le vrai, — & que nous avons grandement tort, tons tant que nous sommes, de leur prêter des ridicules qui sont nôtres, puifque, pour prêter quelque chofe il faut de toute néceffité l'avoir soi-même. Je suis même très-étonné que, jufqu'à préfent, les bourgeois n'aient pas songé à se moquer de nous, — comme c'était leur droit, & auffi leur devoir.

Car, enfin, je le dis tout bas, nous sommes très-moquables, nous autres les moqueurs qui sommes là tous les soirs dans nos cercles, dans nos cénacles, dans nos brafleries, afiis aux mêmes tables, devant les mêmes verres, fumant les mêmes pipes, répétant les mêmes circumbilivaginations en éclatant de rire, — &, au fond, triftes à en mourir ! Et quand nous ne parlons pas, nous écrivons, — & l'on sent, à chaque ligne qui tombe de nos plumes, que nous n'avons nulle foi en nous ni dans les autres, & que nous faifons de la profe & des vers comme les pâtifliers font des petits-fours

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ou des boulettes ! Ceux d^entre nous qui sont enthoufiaftes sont les plus grotefques : ils croient à la Gloire & travaillent pour la Poftérité !

Ah ! rêveurs, vaudevilliftes, clercs d'avoués, poètes, rapins & apprentis romanciers, vous blague\ le bourgeois ! Si le bourgeois, à son tour, vous blaguait, — vous qui buvez de TArgenteuil au lieu de boire du Qos-Vougeot, — vous qui mangez de la vache enragée au lieu de manger du bœuf à la mode, — vous qui dormez sur des oreillers ouatés d'articles refulés au lieu de dormir sur des matelas garnis de billets de banque, — vous qui avez des maîtreffes qui se vantent de vous tromper au lieu d'avoir des femmes qui se vantent de vous aimer?...

Mais le bourgeois ne vous blaguera jamais.

Voulez-vous savoir pourquoi? Parce qu'il a commencé par être vous avant d'être lui, — parce qu'il a eu du cœur avant d'avoir du ventre, — parce qu'il a eu des dettes avant d'avoir des rentes, — parce qu'il a eu des cheveux avant d'avoir un gazon, — parce qu'il a eu des maîtreffes avant d'avoir une femme, — parce qu'il a été jeune avant d'être

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mûr, — parce qu'il a été fou avant d'être sage, — parce que, enfin, il eft la Conclufion d'un livre dont vous êtes la Préface.

Quand ceflerons-nous de manger du bourgeois, ô mes frères ? Quand ceflerons-nous d'être anthropophages ?

Hélas ! à la venue des coquecigrues, sans doute !

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