‹ A la porte du paradis [microforme]Chapitre 2 sur 2 · PTS A · texte numérisé non relu

PTS A

toujours les riches aussi bien au ciel À

que sur la terre ?

—Je n’y comprends rien, femme,

dit l’homme, non, je n’y comprends |

rien du tout.

—Qu'est-ce que vous ne compreuez pas, mon brave, dit un vieux saint, qui, à cause de son grand àvge, marchait un peu en arrière des autres ; qu'est-ce que vous ne comprenez pas ?

—[l ne comprend pas, dit la fem-.

me, prenant la parole à la place de:

son mari, ni moi non plus, je l'avoue, la différence que saint Pierre fait entre les pauvres et les riches ; les riches qui, par parenthèse, ont eu, comme on dit, leur paradis sur terre, et les pauvres que notre curé appelait les membres souffrants de -Jésus-

Christ. Il me semble que; si une.

différence était faite entre les uns et

les autres, elle devrait être à l’avan- :

tage des membres souffrants de Notre-

Seigneur.

— Vous n'avez pas tout à fait tort dans ce que vous diteës ma commère,

reprit le vieux saint, quoique, à la manière dont vous le dites, il soit évident qu’une mouche vous a piquée.

Seulement veuillez considérer que les membres souffrants de Jésus- Christ, comme vous et votre curé kes appelez fort justement, ont si naturellement leur entrée dans le paradis et en usent si largement, que saint Pierre a b en dü renoncer à fêter leur arrivée, sans quoi l'on n'aurait plus eu le temps de respirer ici. Ils y viennent de droit comme chez eux, par bandes, à tous les moments, etils occupent les meilleures places. Vous le verrez tantôt par vous-mêmes.

Mais les riches, c’est tout autre chose.

Qu'est-ce donc que Notre-Seigneur a dit d'eux ? Qu'il leur est aussi difcile d'entrer dans le royaume du ciel qu'à un chameau de passer par le trou d’une aiguille. Vous rappelezvous cela, chère dame ?

—Cer ainement, dit-elle, monsieur le saint.

—Eh bien donc, pour qu'un riche passe par la porte du paradis, qui est pour lui aussi étroite que le trou

d'une aiguille pour un chameau, il faut qu’il se fasse terriblement mince, convenez-en. Cela n’est pas trèscommode quand on a l'habitude d’avoir ses aïses. Un ventre un peu trop arrondi, une pièce d'argent de trop dans son goussel, vous arrête tout court un homme. Pour éviter cela, que doit-il faire ? Donner à ceux qui n’ont pas assez tout ce qu'il a de trop; en un mot, cesser d’être riche, J'entends pour son propre compte.

C’est ce qu'a fuit l’honnète homme au-devant duquel nous allons : pour

être plus sûr d’enirer ici, il s'est dé-’

pouillé comme un ver ;et nous le fêtons, chère dame, et de notre mieux comme vous voyez, uniquement pour la rareté du fait, car, depuis cent-ans que je suis en paradis, c'est le preinier riche que j'y vois venir.

—Eh bien ! ma femme, dit l’homme, qui de nous deux avait raison ?

= Mon homme, répliqua la femme, monsieur le saint vient de dire que Je m'avais pas tout à fait tort.

IT

hui servira à mettre à l'aise cerairs hormimes politiques

“ocnés dans leurs enlournures, el leur » montrant qu'avoir dit noir n'empéü che pas toujours de dire blanc.

) —J'aime à penser, dit saint Pierre, ; ‘qu'en votre qualité de membre du | corps | législatif, vous ne vous tes . inspiré dans la confection des lois que de l'intérêt public ; que vous 'avez opiné et voté selon votre con- | science, —Sans doute, mon bienheureux juge, l'intérêt public et ma conscience ont été mes guides ordinaires. | — Voilà une réponse, dit saint Pierre, que j'appellerais jésuitique. si je voulais m’exprimer comme certaines langues mal pendues ; ce dont Dieu me garde ! Mais je vous demanderai si vos guides ordinaires ont été vos œuides de tous les jours.

—Que puis-je répondre ? mon bienheureux juge ; cela dépend de la manière dont on envisage les choses.

L'intérêt public a tant de faces ! Mais entre ses exigences diverses, quelqueois même contradictoires, la conscience peut être à l'aise en vertu de la fameuse maxime : in dubiis liberlas, ce qui veut dire...

— Dans le doute, liberté, je comprends cela, dit saint Pierre, en vertu du don des langues que j'ai reçu près de deux mille ans avant que vous ne sussiez votre premier môt de latin. Mais ce que je ne comprends pas, c’est votre casuitique, qui est trop subtile pour moi. Expliquezvous plus clairement.

—Je vais l'essayer, mon bienheureux juge. Je dis que l'intérêt public a des exigences diverses. L'une d’elles est, sans contredit, qu’il soit donné à la nation de bonnes lois. Une autre, est que la nation ait foi en ses législateurs, car si elle n’a pas foi en eux, comment pourra-t-elle respecter les lois qu'ils lui auront faites ?— Nuivez-vous bien mon raisonnement ?

—J’y tâche, répondit saint Pierre. —Or, pour qu'elle ait cette foi en 1x, il ne faut pas qu'elle les souppnne d’être, comme le commun des ommes, sujets à changer d'opinion, isant noir aujourd’ hui et blanc deain, et vice versa. Car si elle pensait la d'eux, elle serait en droit de se re que la loi qu'on lui a donnée it été d’une couleur tout autre, si 1 lieu d'être discutée et votée tel ur, elle l'avait été la veille ou le ur suivant. M'entendez-vous bien ?

—Je m'y essaye, dit saint Pierre.

—Ïl résulte de là, reprit le député, à mon humble avis du moins— un des soins les plus importants législateur est d'éviter toute parence qui pourrait l’amoindrir ans l'estime publique en le montrant Briable, incertain, changeant, et fai- Sant des lois au hasard selon la disbpsition du moment. M’expliquai-je en ?

—Couci-couci, répondit saint Pier- 18. Toutefois, sous des considérations Un peu embrouillées, je commence à stimguer, il me semble, ce que vous

pe]

cherchez à me faire entendre : c’est:

à-dire que, l'intérêt du pays étant d'a.

voir des lois respectées, parce qu'’elles auront été faites par des hommes éclairés et consciencieux, vous vous êtes appliqué à être un de ces hommes-là. Et pour y arriver, vous aurez étudié avec un soin scrupuleux les grandes questions d'intérêt public que vous étiez appelé à résoudre, et toujours votre vote aura été l’expression de votre conviction. C’est bien ainsi, 1l'est-Ce pas, que vous avez CoMpris le mandat de législateur ?

— Je ne puis dire, mon bienheureux juge, que j'aie compris tout à fait de cette manière. Et vraiment c'était impossible. Pensez-y : j'étais jeune et mal préparé quand j'ai été appelé à le remplir. Je n'avais fait en aucune branche de la science porltique des études approfondies. Certaines idées préconcues, des opinions puisées çà et là, dans les journaux ou dans les clubs, des préférences naturelles plutôt que raisonnées, voilà tout mon bagage d'alors. Aïnsi que cela devait être, mes votes se

ont ressentis de mon inexpérience.

ai donné un peu à la légère ma oix dans tel ou tel sens, selon que "y poussaient ou des prédilections ersonnelles ou des études superfiielles ou l'exemple de mes amis.

lus tard, lorsque la réflexion, lexérience et une étude plus sérieuse ‘eurent ouvert les yeux, il ne me ut pas difficile de reconnaitre qu’en ien des cas, j'avais fait fausse route, ombattu ce qu'il aurait fallu appuyer t appuyé ce qu'il aurait fallu comattre. Maïs il était trop tard pour evenir sur mes pas. J'étais engagé, t pour mon honneur d'homme poliique, condamné à garder la fausse osition que j'avais prise, au risque e perdre l'estime de mes mandants t toute autorité à la Chambre.

—Je commence maintenant à comrendre, dit saint Pierre, où vous ouliez en venir avec vos explicaions entortillées, et ce que cette aculté que vous attribuiez au légisateur de voter dans tel ou tel sens, ourvu qu'il satisfit par là à l’une u à l’autre des exigences prétendues

Se A cu

diverses et contradictoires de l’intérêt public. Sous prétexte que l'intérêt public veut que le législateur ne puisse être soupçonné d'agir à l’étourdie, vous cherchiez à justifier à mes yeux la part prise par vous à la confection de lois que, dans votre for intérieur, vous n’approuviez point.

Et c’est cela que.vous appelez agir dans l'intérêt de votre honneur politique ! Maïs j'aurais cru, moi, que l'honneur a’un homme politique, lequel doit être, je suppose, homme d'intelligence et de conscience, exigeait une manière de faire absolument différente. Quoi ! mettre son honneur à faire croire qu'il n’a jamais varié ! qu'étant entré dans la carrière avec des idées arrêtées, 1l n’a eu aucun égard aux opinions et aux faits qu'il a vus se produire autour de lui!

que ni l'étude des choses, ni la connaissance des hommes, ni l’expérience des affaires, ni la maturité d’esprit n'ont pu modifier en rien son jugement préconçu, infaillible ! Qu'il est resté stationnaire quand tout mar:

chait ! enfin, que le progrès, qui est

op

la loi de toute vie, n’a pas existé poui lui ! Singulière manière d'entendre l'honneur ! J’ose affirmer que, poar ma part, tout simple pêcheur de poissons que j'étais dans le temps, je me serais cru deshonoré, si l’on avait pu dire que Simon fils de Jean, ‘comme on m'appelait alors, n'avait pas, en gagnant de l’âge, gagné aussi plus de sacesse. Mais un pareil honneur, moi, je l'appelle une honte, et 1l n’est pas un homme sensé qui ne le dise avec moi. Comment ! continuer à marcher dans une route qu’on sait être fausse, par la raison qu’au début de sa carrière, alors qu'on ne connaissait pas le vrai chemin, on y a mis inconsidérément le pied ! S’obstiner à soutenir une erreur qu'on sait être telle, parce que, mal éclairé jadis, on l'avait prise pour une vérité ! Trahir sciemment les intérêts qu'on a accepté la mission de défendre, pour ne pas avouer qu'on s’est trompé en préconisant autrefois, le croyant bon, un système qu'on a reconnu être vicieux !

Mais c’est de la démence toute pure!

Pis que cela, c’est un crime ! Quand

ne

vous avez ainsi agi, vous avez volontairement trompé la confiance que vos mandants mettaient en vous.

Quand, pour une vanité puérile— car vous ne le nierez point, c'était là votre vrai mobile—vous avez sacrifié l'intérêt public, au lieu d’inspirer le respect du législateur, somme vous en affichiez tantôt la prétention, vous avez contribué à tuer ce respect, vous avez discrédité la loi, vous avez corrompu celle-ci dans son essence. Et tout cela, pour un misérable amourpropre, pour que l’on dit de vous Quel homme ferme dans ses idées !

Mais c’est un crime, je le répète ; un crime qui crie vengeance au ciel, car Dieu n’a pas donné au peuple les législateurs pour jouer des rôles au profit de leur vanité, mais pour lui servir de guides, et agir comme vous l'avez fait, c'était sciemment l’égarer.

Ce n’est pas là une faute ordinaire :

vous le verrez à votre châtiment.

II] Où L'on voit que le voi

se peut conmeltre avec les yeux conte avec la main.

—Nous voici arrivés au septième commandement, dit saint Pierre Voyons en quoi vous avez pu manquer à ses prescriptions.

--Vous ne me faites pas, je suppose, mon bienheureux juge, l'injure de croire que je me suis jamais abaissée jusqu’au vol :

—Laissons les grands inots, ma fille, et bornons-nous à constater si, oul ou non, vous avez respecté la défense de vous approprier injustement le bien d'autrui.

—Vous n’en doutez pas, j'espère, bienheureux saint Pierre.

—Je voudrais n’en pas douter, répondit le saint ; mais, malheureusement, j'ai, au contraire, lieu d’en douter beaucoup.

—Comment ! mon bienheureux] juge, vous cor ez avoir devant vous une voleuse ! Moi, qui n'aurais pas

A 28 — pris une épingle sans en demander la permission !

— Ne vous échauflez pas, ma fille.

Voleuse n’est pas précisément le mot dont je vous qualifierai, vu la signification qui lui est habituéllement donnée. Mais il n’en est pas moins vrai que, si vous n'avez jamais, sans permission, pris une épingle, vous avez pris—sachant fort bien que, si vous la demandiez, la permission vous serait refusée— des choses de bien plus grande valeur qui ne vous appartenalent point.

—Je suis stupéfaite de ce que j’entends, mon bienheureux juge, et, réellement, je ne puis croire que vos paroles s'adressent à moi.

—Elles s'adressent à vous, reprit saint Pierre, et sont fort bien adressées

— Mais enfin …

—Mais enfin, vous voudrez bien admettre, je pense, que je sais ce que je dis. Toute votre stupéfaction vient uniquement de ce que vous vous méprenez sur le vrai sens de mes expressions. Vous croyez que s'approprier ce qui appartient à autrui, c’est né-

cessailrement lui prendre ou son argent ou ses bijoux ou tout autre objet matériel. Là est votre erreur. Le bien d'autrui, tout comme le vôtre, ne consiste pas en cela seulement. Il comprend des choses qui, pour n'avoir pas une valeur d’argent, n’en ont peut-être que plus de prix, et c'est de ces choses-là que vous avez dérobées.

—De grâce, mon bienheureux juge, ne me laissez pas sous le coup d’une pareille accusation sans vous expliquer clairement ! Dites de quoi vous m'accusez, afin que je puisse me défendre.

—Vous défendre, dit saint Pierre :

cela vous sera bien diflicile, puisque le fait que je vous reproche ne peut être nié par vous. Quant à l'intention, c’est autre chose ; elle a pu être plus ou moins coupable, et c’est ce que nous examinerons.

Pour ne pas vous laisser plus longtemps dans l'attente, vous rappelezvous ce secrétaire où, une personne qui demeurait sous le même toi que vous, serrait tout ce qu'elle avait de plus précieux ?...Vous faites signe que oui.

sos

—Vous aviez accès dans la chambre, continua saint Pierre, mais non dans le secrétaire, parce que la clef en était toujours soigneusement otée.

Vous cherchâtes si, parmi les vôtres, il n'y en aurait pas une qui püt ouvrir le meuble, et elle se trouva. C’est ainsi que vous pütes commettre vos larcins.

—Mes larcins ! Par grâce, encore une fois, mon bienheureux juge, expliquez-vous mieux !

—-Le secrétaire renfermait des papiers. Vous vous en emparûtes.

—('est une exreur, Je vous le proteste ; je n'ai pas pris Ces papiers.

—-Laissez-moi achever : vous vous en emparätes, non pour les garder, mais pour vous approprier ce qui était dedans

—M'approprier ! Ils ne rentermaient rien, je vous le jure. ;

—Si, dit saint Pierre, des secrets, et ce sont ces secrets que vous avez pris.

—Je le confesse à ma honte, mon bienheureux juge. Mais peut-on assimiler à un vol une simple curiosité.

—C'est la curiosité qui vous a

Op

poussée, reprit le saint, mais pour la satisfaire, c’est un véritable larcin que vous avez commis, Quelle différence y a-t-il au fond entre le Jlorcin qui satisfait la curiosité et celui qui

satisfait la cupidité ? Qu'importe encore une fois la nature de la chose qu’on dérobe, s1 cette chose est la propriété d’un autre, qui ne veut pas que nous nous en emparions ? Le soin avec lequel ces papiers étaient serrés indiquait assez que leur possesseur entendait se réserver pour lui seul ce qu'ils renfermaient. Parce qu'un secret n'est pas une chose palpable etayant une valeur d'argent, s’ensuit-il qu'il ne puisse être du plus haut prix ? L’honneur, la fortune, le bonheur d’une personne, d'une famille y sont peut-être attachés, et il peut arriver qu’on préfère se voir enlever tout ce qu’on possède et mèême la vie que son secret. De quelque manière qu’on y regarde, c'est, je le répète, un véritable darcin ‘ue vous avez commis : et méme, à ‘Certains égards, plus gravé qu'un: Lrrein ofdinaire, Car on peut restituer ! l'argent volé, mais 18 secret: dérobé comirent

le rendre ? On a beau vouloir et beau faire, on en reste toujours l’injuste détenteur, on le garde malgré sol.

Heureux encore, dans cette situation délicate,si l’on n’ajoute pas à sa faute des indiscrétions coupables qui pourraient en multiplier les conséquences presque à l'infini.

—Cela ne m'est pas arrivé, mon bienheureux juge ; j'ai soigneusenent tenu pour moi les secrets que j'avais malheureusement surpris.

Tant mieux, dit saint Pierre, mais ils risquaient de vous échapper un jour ou l’autre, car la démangeaison de la langue va assez souvent avec celle des yeux où des oreilles. Il ne fallait qu'une circonstance fortuite pour vous l’arracher presque à votre insu. Votre intérêt personnel pouvait vous porter à en abuser, ‘ec ou sans intention mauvaise. Ues circonstances aggravantes ne se sont pas produites, soit ; j'en suis bien aise pour vous.

Mais le seul fait de vous être emparée, pat d’injustes manœuvres, de secrets qui. np TOUS : appartenait point, mérite .une punition, et, vous l'aurez.

ER FD EME —— Te Emprimerie de Léger] Brousseau; 1 tut.BuAde, Québec.

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