AVANT-PROPOS
Des tentatives de religion civile viennent de temps en temps égayer le public. Des villes, des communes, jalouses de détourner vers la mairie le courant qui se porte encore vers l'église, organisent des pompes dans leur palais municipal. Avec une belle salle, un beau discours de M. le maire ceint de son écharpe, au besoin avec un orgue, — un peu étonné tout d'abord de faire entendre sa grande voix dans des lieux profanes, mais rapidement acclimaté, — ne pourrait-on pas peu à peu faire oublier aux époux le curé et le temple ? Et le baptême !
Pourquoi ne point accaparer pour la patrie ,
LA REUGION CIVILE.
2 A LA HECHERCHK
à leur entrée dans la vie, ces enfants que l'Église s'empresse de marquer de son sceau parle sacrement et d'incorporer à son armée de fidèles ? Les feuilles publiques nous apportent de temps en temps le récit de baptêmes civils, où le célébrant, au lieu de faire couler l'eau sur le front, y applique un baiser civique ; où le parrain et la marraine renoncent pour le petit citoyen, non au démon, mais à Jésus-Christ, à l'Eglise, à leurs pompes et à leurs œuvres. Une cérémonie de ce genre, faite, il y a quelques années, par un nouveau saint Rémi, par M. Henri Rochefort, officiant en personne, fit presque autant de bruit que le baptême de Clovis au baptistère de Reims.
Parmi les initiateurs de cette nouvelle liturgie, les édiles de Saint-Denis se sont placés au premier rang par l'éclat et la persévérance de leurs efforts. Si la postérité n'est point ingrate envers les inventeurs de sacrements laïques, c'est vers eux
que se portera sa reconnaissance. Elle voudra aussi tenir compte de leur zèle aux organisateurs de. Fécole sans Dieu, qui ont assumé la pénible tâche d'enseigner à l'enfance la morale sans religion, et que nous voyons dans ce but remplacer avantageusement le catéchisme par une comédie de Molière, la fête de Pâques par le 14 juillet.
Au fond, disons-le, ces tentatives sont bien mesquines auprès des conceptions, des expérimentations de la Révolution en pareille matière. Les édiles de Saint-Denis, de la capitale et d'ailleurs, nous sauront gré de les leur rappeler, et d'exciter par là leur imagination, qui jusqu'ici n'a guère été créatrice , de les mettre ainsi peutêtre sur la voie de quelque invention sublime.
Mais non; notre pensée est autre, et la portée de cette étude dépasse de beaucoup le cadre des misérables contrefaçons auxquelles nous assistons, et même la
simple curiosité d'une question historique.
Nombre de nos contemporains, détachés de la religion pour eux-mêmes, regrettent cependant l'heureuse influence qu'elle a exercée sur les mœurs à travers les siècles. Le spectacle d'une perversion précoce dans l'enfance et la jeunesse privées de toute défense contre les ravages des passions, une criminalité d'imberbes, les faits de vénalité jetés au jour par des révélations retentissantes, le dévergondage d'une certaine presse, les progrès d'une contagion toujours croissante, répandent la conviction que le christianisme seul porte en lui le remède contre la putréfaction iqui nous menace.
La grande expérience dont nous allons retracer devant les yeux du lecteur les phases diverses, ne peut que confirmer cette impression. La Révolution, dédaigneuse du christianisme, comprenant cependant l'énorme action qu'avait eue jusqu'alors la
religion sur les règles et les habitudes morales de la nation, fit un immense effort pour la remplacer. On ne connaît guère de cette tentative que la fête de l'Etre suprême, décrétée par Robespierre, et les inventions des théophilanthropes. On oublie ou on ignore que la Révolution fut préoccupée de cette grave question presque dès son début, qu'elle en poursuivit la solution avec une persévérance opiniâtre durant tout le cours de sa carrière. De sorte que les faits que nous allons brièvement raconter * sont l'histoire du plus grand essai de religion naturelle, de religion civile, qui ait été fait depuis des siècles.
\ . Une partie de ce travail a été' publiée par le Correspondant.