‹ À la recherche d'une religion civileChapitre 63 sur 75 · Thiçrs^ Histoire du Consulat^ t. VI · texte numérisé non relu

Thiçrs^ Histoire du Consulat^ t. VI

chanter son relèvement et sa reconnaissance avec Augustin.

Ce qui acheva de frapper toute cette religion civique d'une impuissance irrémédiable, c'est qu'elle était sans au delà, sans idéal. Il a fallu Robespierre opérant à coups de guillotine pour faire admettre l'Être suprême dans le Credo civique. Encore n'était-ce point un Dieu distinct du monde. Les théophilanthropes eux-mêmes, que leur nom fait les amis de Dieu, ne surent pas se défendre d'un vague panthéisme. De sorte que, en fait d'immortalité, le nouveau culte n'offrait guère d'autre avenir à ses fidèles que de rentrer dans « l'ample sein de la nature ». Ce n'était point assez pour une humanité que dix-huit siècles de christianisme avait fait tressaillir en lui ouvrant des perspectives sans fin :

Une immense espérance a traversé la terre, Malgré nous, vers le ciel il faut lever les yeux.

Le but des fêtes révolutionnaires était de donner « des prestiges, des impulsions » à la morale. Et comme on voulut les organiser sans le Dieu des chrétiens, il se trouva alors, comme aujourd'hui, que l'interrègne de la Divinité fut l'interrègne de la moralité. Ah I l'on demandait des fêtes utiles aux mœurs. Certes, les solennités de l'ancien culte, sans afficher tant de prétentions morales, avaient eu une immense influence sur la conduite des peuples. La Révellière-Lepeaux ayant lu à l'Institut, en 1797, un Mémoire sur la théophilanthropie, Talleyrand lui dit :

« Je n'ai qu'une observation à vous faire.

Jésus-Christ, pour fonder sa religion, a été crucifié et est ressuscité. Vous devriez tâcher d'en faire autant *. » C'était rappeler

1. Telle est la version donnëe par M. Guizot, Méditalions sur la religion chrétienne, a' série, p. i-a. On a parfois aUribuë ces paroles à Barras ou à Napoléon. Les Mémoires de La Révellière-Lepeaux, récemment publiés, sont presque muets sur la théopbilantliropie.

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les événements de la vie du Sauveur qui ont le plus fait pour son triomphe et pour le relèvement moral de l'humanité .

Quel spectacle avait offert pendant quinze siècles notre vieille France et toutes les nations chrétiennes, aux jours rappelés par la Révellière-Lepeaux, au temps de Pâques. Les multitudes sentant passer sur elles comme un souffle du Calvaire, accourant en foule dans les églises, baisant avec amour les pieds ensanglantés du Sauveur, écoutant toujours avec avidité une histoire tant de fois racontée, puisant dans ce récit assez d'émotion, assez de repentir, pour s'en aller de là pénitentes, décharger le fardeau de leurs fautes auprès du représentant de Dieu, et se retirer allégées, transfigurées, ayant au cœur d'immortelles espérances : voilà le triomphe remporté

annuellement par l'Eglise catholique. Il y avait dans ce signal de régénération donné aux peuples, dans ce spectacle de Thumanité faisant -halte dans le vice, relevant la digue emportée par les passions, quittant les bas-fonds pour les hauteurs, remontant d'un seul bond les degrés de l'échelle morale qu'elle avait descendus un à un pendant l'année, reconstituant ainsi d'immenses réserves pour faire face aux dilapidations incessantes des passions, il y avait là un éternel principe de résurrection. Et que seraient devenues, que deviendraient encore ces masses profondes où pénètrent si difficilement l'instruction et la lumière, où grouillent tant d'appétits féroces, tant de déchéances dégradantes, tant de ferments morbides, sans la douce intervention de Celui qui apaise, qui purifie, qui éclaire et qui relève ?

Mais, on le devine, il faut un Dieu, une action personnelle, une influence d'âme à

âme, pour obtenir ce puissant résultat; et toutes les pompes civiles n'arriveront point ici à effleurer la surface d'une conscience. Il faut pour de telles révolutions morales, celui dont la mort émeut le pécheur jusqu'aux larmes au vendredi saint, dont les souffrances sont la rançon de ses fautes, dont le : Je t'absous lui donne l'assurance du pardon, dont la chair et le sang le nourrissent au jour de Pâques, dont la sortie du tombeau fait, tressaillir, et transforme en certitudes nos espérances de résurrection à venir, dont l'ascension marque d'une traînée lumineuse la route par où nous nous élèverons jusqu'au ciel. Il y faut enfin la foi, la foi absente de toutes les pompes révolutionnaires, la foi sans laquelle les cérémonies d'un culte civil sont ou un€ représentation froide, ou une parodie sacrilège.

Ces raisons, l'expérience poursuivie pendant dix ans par la Révolution avec une ar-

deur égale à l'insuccès, confirment la conviction qu'il n'est pas possible d'établir, en dehors des religions positives, en dehors du christianisme, des institutions, des fêtes, des doctrines, qui aient une réelle influence sur les mœurs publiques.

En présence de la perversité précoce de l'enfance privée de toute influence religieuse, l'opinion se fait jour, même chez les esprits étrangers à l'Eglise, qu'on a été trop loin dans la confection des lois scolaires, qu'on a commis un crime de lèse-patrie en enlevant Dieu à la jeunesse française.

Dans les discours prononcés pour la distribution des prix, aux dernières vacances, des hommes éminents ont poussé un cri d'alarme au sujet de la décomposition morale qui nous menace. Les médecins ne manquent pas pour signaler le mal ; mais quel vague, quelle absence de conclusion au sujet du remède I Les affirmations hautaines sur la toute puissance de l'État à « tirer de son propre fonds

toutes les forces morales et éducatrices * », reçoivent chaque jour des faits un solennel démenti.

Que faire ? En présence d'un mal certain,

1. Daas la séance du 8 mars 1893, M. Jaurès proaonçait à la tribune ces paroles qu'on pourrait croire empruntées à une haran^'ue de David, de Boissy-d'Anglas ou de Robespierre : « Vous avez entrepris de faire l'éducation intellectuelle et morale d'un peuple tout entier en dehors de la participation des pouvoirs religieux. » Et comme M. Jaurès était mis en demeure de dire comment l'État pourrait obtenir cet immense résultat, comment il pourrait « tirer de son propre fonds toutes les forces morales et éducatrices » , M. Jaurès s'est écrié sous la pressante argumentation de Mk' d'Hulst : Maû la République est une religion. La République, une religion? Mais comment? Je vois bien une sorte de sacerdoce confié aux instituteurs qui reprennent en, qualité de « prêtres laïques » de la morale^ le rôle que leurs devanciers jouaient parfois dans les temples décadaires. Mais où est la divinité? M. Jules Ferry n'a pas permis qu'on inscrivît le nom de Dieu dans la loi, et l'Être suprême de Robespierre ne nous est pas même assuré. A défaut des so^ lennités révolutionnaires qui offraientdu moins unecertaine variété dans le grotesque, qu'a trouvé aujourd'hui l'État pour imprimer le branle aux consciences et donner à la morale ce que Mirabeau^ Vergniaud, Robespierre appeaient c des prestiges » ? Rien, rien. Même les fameux manuels sont abandonnés. Quand on en est réduit à

inquiétant, qui ne fait que grandir, en présence des remèdes vains proposés par les uns, ridicules proposés par les autres, si nous avions recours à une institution éprouvée par les siècles, si nous rappelions le Dieu des chrétiens, si nous gardions l'Evangile, si nous suivions le conseil du poète :

Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure-, Vous qui souffrez, venez à lui car il guérit; Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit; Vous qui passez, venez à lui, car il demeure *.

une telle misère morale, quelle imprudence d'ëtouffer dans le cœur des gënërations nouvelles les germes de christianisme, d^idëe divine, ferment de toutes vertus. 1. Victor Hugo, les Contemplations.

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