CONCLUSION
L'impression du lecteur au terme de cette étude, en présence de tous les fondateurs de religion civile qui ont défilé dans ces pages, est sans doute qu'ils furent parfaitement ridicules. On a de la peine à reconnaître dans les effusions naïves, dans la sensiblerie béate de ces étranges pontifes, les hommes qui firent trembler la France et l'Europe. Il circule dans ces fêtes, dans ces exhibitions étranges, dans ce culte de la nature, dans ce sacerdoce des vieillards, un air de bêtise qu'on s'étonne de constater chez des person-
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nages en plusieurs desquels on est moins habitué à voir des sots que des scélérats.
Ici la pauvreté des inventions en égale l'absurdité. Qu'avons-nous vu, en effet, dans ce récit ?
Tout d'abord, le dédain, la condamnation du passé, une confiance aveugle dans les forces de la Révolution pour créer un ordre moral nouveau aussi bien qu'un nouvel ordre politique ; des dithyrambes renouvelés du dix-huitième siècle sur le progrès indéfini de l'humanité, sur la puissance des lumières; les deux dogmes civils de l'existence de l'Être suprême et de l'immortalité de l'&me imposés par un disciple de Rousseau, Robes^ pierre, à la Convention et à la France. Et alors, tout un système d'institutions, toute une procession de fêtes : fêtes politiques, fêtes civiles, fêtes morales, fêtes religieuses, où l'inspiration est toute païenne, où il s'agit de faire reculer la nation de vingt siècles et d'acclimater chez un peuple moderne les
jeux, les habitudes, les goûts, les aspirations, les passions des Grecs et des Romains ; où il n'est question que d'autels de la patrie et de la victoire, du génie, de couronne civique, de feuilles de chêne, de chorèges, de gymnasiarques, de danseurs; où, enfin, l'amour de la Révolution semble tenir lieu de toutes les autres vertus. Au milieu de ces tentatives poursuivies avec une persévérance que rien ne lasse, des problèmes insolubles, comme la fondation d'une religion naturelle sans religion, des contradictions étranges, des madrigaux, des idylles en pleine Terreur, des attendrissements, des larmes, l'affectation de ne parler que vertu chez des buveurs de sang, chez des hommes couverts de crimes.
Ce qui a manqué aux fêtes révolutionnaires dont les organisateurs avaient la prétention
de suivre la vie entière, c'est de refléter l'image fidèle de la vie même. On l'a vu, ces pompes civiques étaient toutes à la joie, malgré la part qui y était faite au souvenir des morts. Les jeux, la course, la danse, étaient l'appareil obligatoire de ces solennités. Les personnes de tout âge, de tout sexe, ne pouvaient se dispenser de célébrer le décadi par quelque gambade. Mais la vie n'est pas cela.
C'était une grande erreur de confondre le bonheur avec la gaieté. L'homme est souvent moins disposé à rire qu'à pleurer. Le chemin de l'existence est semé de trop de désillusions, de trop de ruines matérielles et morales, nos horizons sans soleil offrent trop d' aspects mélancoliques , pour que nous ayons le cœur à de sempiternelles réjouissances.
Toutes ces fôlatreries révolutionnaires n'étaient rien à l'affligé, rien au pauvre, rien au malheureux, oc La religion, a dit M. Thiers, laisse un grand vide dans les solennités des peuples quand elle en est bannie. Des
jeux publics, des représentations théâtrales , des feux éclairant la nuit de leur éclat , peuvent occuper, en partie, la journée d'un peuple assemblé pour se réjouir d'un événement heureux, mais ne sauraient la remplir tout entière * . »
Outre leur défaut de ne point embrasser la vie entière , ces institutions n'effleuraient que sa surface. Elles cherchaient à atteindre le côté extérieur de l'existence sans pénétrer jusqu'à l'âme, jusqu'à la conscience. Cette mise en scène théâtrale, ces danses, ces chants en plein air, étaient bons pour faire rigoler un peuple, non pour le moraliser. Où est là la fête des larmes qu'offrait le christianisme pour qui veut se repentir ? Où est la fête de la résurrection pour qui veut remonter dans la vertu et dans l'espérance? Où est le Miserere mei pour qui veut pleurer ses fautes avec David? Où est le Te Deum pour qui veut