L'IMMATÉRIALITÉ DE L'AME
L'histoire nous rapporte de Socrate, qu'ayant été condamné à mort par une injuste sentence de ses compatriotes, il but la ciguë que lui apporta le bourreau, et s’entretint ensuite avec des amis de l’immortalité de l'âme. Ce trait de courage en face de la mort, si l’on exclut le suicide qu’il renferme, est fort ordinaire dans la religion chrétienne où les Socrates se comp- “ent par milliers; mais il est tout de même d’une imitation assez difficile pour certains phénomènes modernes connus sous le nom de savants matérialistes. Car, s’il en est peu parmi eux qui soient, comme le maître de Platon, dans la triste nécessité de s’empoisonner à cause de l’éclat de leurs vertus, ils seraient fort en peine, le cas échéant, de s’entretenir des mystères de la vie future pour la raison bien simple qu’ils n’y croient pas.
L'âme est, à leurs yeux, une certaine portion du 2erveau, sécrétant la pensée, et, probable-
ment aussi, communiquant à l'organisme humain le mouvement et la vie.
Cette manière d’envisager la mystérieuse captive de notre corps n’a pas germé, comme on serait tenté de le croïe, dans l’une des fortes têtes du siècle progressiste. Les matérialistes modernes peuvent en faire leur deuil, ils n’ont p's sur ce point l’honneur de l'invention. Bien longtemps avant Buchner, Moleschott, Aug.
Comte, Littré, de notre époque, et même Helvetius, Diderot et Lamettrie du siècle dernier, quelques philosophes de l'antiquité, un peu jouisseurs de leur nature, Dicéarque, Aristoxène, Gallien, les disciples de Démocrite et d'Epicure, avaient imaginé un homme à leur fantaisie, tout en corps et n'ayant rien à faire châtier par les supplices du noir Tartare.
Cette doctrine est commode aux jouisseurs, mais fort dégradante pour l'espèce humaine, qu’elle ravale au rang de la bête ; elle est désespérante pour les pauvres humains dont elle détruit les rêves d’immortalité, et, de plus, grossièrement fausse, comme nous l’allons démontrer,
L'?me cst immatérielle. Car, voyez-vous, n’en déplaise au grand Dicéarque et à ses illustres collègues en matérialisme, nous avons un principe de vie, généralement connu sous le nom d’âme, qui a l’habitude bonne ou mauvaise de
faire graduellement connaissance avec presque tous les êtres de l’univers, y compris certaines choses qui ont oublié de se choisir des corps et qu'on appelle “êtres de raison ” : tels sont l’honneur, la vertu, la science, etc.
T y a plus, l’aimable compagne qui empêrhe notre corps, suivant une expression pittoresque, d'aller voir pousser l’herbe du côté des racines, a une manière de connaître assez extraordinaire. Mise en relation avec les choses du dehors, par les sens qui ne lui apportent que du concret et du singulier, elle arrive, par je ne sais quelle combinaîson, aux “ idées universelles ” qu’elle peut ensuite appliquer, selon l’espèce, aux individus. Par exemple, l’idée d'homme qui nous vient à l’esprit quand nous avons déjà contemplé plusieurs spécimens de la race humaine est applicable à Pierre, à Paul, et à tous les membres de la famille humaine,
Enfin, la pauvrette que les seigneurs de Ja cornue et du scalpel voudraient transformer en un peu de moëlle cérébrale, semble protester hautement contre une pareille humiliation.
Elle secoue fièrement les entraves de la chair, érige un tribunal et cite à ses pieds 3es détracteurs et tous les êtres qui sont du domäine de sa connaïssance. Elle instruit leur procès, apprécie leurs qualités, s’enquiert de tout ce qui les concerne, et, par une série de sentences ap-
pelées jugements, leur applique les notes qu’ils méritent ou les attributs qui leur conviennent. Cependant, non contente de sa souveraine judicature et comme pour jeter un suprême défi aux matérialisants, elle se replie sur elle-même, se connaît, se juge, recueille dans sa mémoire leg jugements déjà rendus qu'elle met en regard les uns avec les autres ; Puis, s’armant alors de la puissance du raisonnement, elle s’élance à la conquête de la - rité, renverse sur son passage les sophismes de l'erreur et parvient après maints efforts au sommet du savoir, où elle peut Contemp'er Jcs ravissantes splendeurs du vrai, du beau et du bien.
Eh ! bien, ces différentes opérations de l’âme intelligente, que les matérialistes sont forcés d'admettre, sont pour eux d’une explicatiun assez difficile. Ils ont bientôt fait de nous dire que la pensée n’est qu’une sécrétion du cerveau, Un peu comme le rhume, je suppose ; mais leur vaste savoir si fécond en hypothèses, d’ordinaire, s’arrête prudemment après cette Zumi.
neuse théorie.
Je m'étonne qu’on n’ait pas eu recours, pour expliquer l’origine des idées, à l’un de ces fluides complaisants qui s’empressent de faire tout ce qu’on leur demande, et qui sont appelés sans auCun doute, dans un avenir prochain, à remplacer Dieu et diable aux yeux deg savants !...
Les philosophes, ces vieux rêveurs, qui passent leur vie à se repaître d’abstractions, n’ont pas été satisfaits de la solution facile donnée au problème qui nous occupe, par les matérialistes anciens et modernes. Ils ont mis la matière en présence des opérations de l’âme et se sont demandé si, en toute justice, on pouvait lui attribuer l’honneur d’en être la cause.
La réponse a été négative pour les raisons suivantes :
19 Si l’âme était matérielle, l’intelligence ou la faculté de connaître serait nécessairement un organe corporel et, par conséquent, déterminée pour une espèce d'objets seulement ; l’oeil, par exemple, ne voit que les couleurs ; l'oreille n’entend que les sons, etc. Or, nous l’avons dit, notre connaissance intellectuelle s’étend ou peut s’étendre à tous les êtres de l’univers, sous quolque rapport qu’on les considère. Voilà done un premier embarras pour une âme qui aurait &a formule dans la chimie.
20 Supposons pour un moment que cet organe de chair ou de moelle parvienne à se plier aux exigences d’une connaissance universelle, il lui resterait encore à trouver le moyen d’atteindre ou d’attraper les êtres de raison qui, malheureusement, n’ont ni chair ni moelle,
30 Et puis, à moins d’être une substance très élastique, si elle est matérielle, on se demande
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comment la faculté de penser peut absorb:r | tout un monde d'espèces intelligibles et avoir encore de la place “ à l'infini ” pour en recevoir
20 d’autres ; car, au dire de ceux qui s’y enten-
+ dent, la matière a pour effet de rétrécir, autant qu’il lui est donné de le faire, les malheureuses formes qui s'unissent à elles.
4° Une âme matérielle qui n’est qu’une par-
à tie du corps humain, doit ressembler à ce dernier 2 ct répugner comme lui, à tout ce qui n’est pas
| sing lier et concret. Aussi, ai-je beau faire, mon oeil, mon oreille, mon imagination même ne per-
7 Çoivent que des couleurs, des sons et des images
concrètes, “ La couleur ” qui n’est pas rouge,
© jaune, violette, etc., en un mot “ telle ”-cou-
leur, ne pourra jamais affecter mon nerf optique. {C’est pourquoi l’âme des animaux, toute simple qu’elle soit, n’a jamais pu franchir l’abîme qui la sépare de la science, qui est basée, comme on fsait, sur l’universel et l’abstrait, parce qu’elle
L est dépendante de la matière dans son existence, Mct, de la sorte, matérille. Il faut avouer
que c’est bien dommage, car, autrement, nous
aurions eu l’intéressant spectacle d’un boeuf ou
dat- d'un âne, siégeant gravement au sein de quelqui, ques-unes de nos sociétés de savants !
Or, ajoutent les philcsophes, il est évident très 5 que l’objet propre et formel de l’opération ininde tellectuelle est li
idée universelle et abstraite,
c’est-à-dire, celle qui s'applique indifférmment à tous les individus d’une même espèce, Donc etc.
59° Le jugement se fait par voie de compa raison entre deux idées. Leur convenance constitue un jugement affirmatif, et leur répugnanc: un jugement négatif. Exemple : l’homme es raisonnable ; la brute n’est pas raisonnable. De plus, il paraît que pour faire cette comparaison il faut que les deux idées se joignent l’une à l'autre comme pour prendre leur mesure. Or ce, rapprochement n’est pas du tout praticable dans une âme matérielle où, semblent dire les philosophes, les idées sont un peu comme des navets dans un jardin potager, plantées les unes à côté des autres sans pouvoir se rencontrer sut un même point. Done, etc.
La même difficulté revient et s'aggrave en:
core pour le raisonnement où la comparaisor Wa pas lieu seulement entre les idées, mais entre les jugements eux-mêmes qui, au nombre de deux, vont se mesurer au moyen terme pour donner naissance à un troisième jugement appellé ‘ Conclusion.”
69 Enfin, le plus grand obstacle que puisse rencontrer sur son chemin une âme composée de molécules et d’atomes est certainement 58 propre connaissance qui ne peut avoir lieu que par un retour complet de la sabstance intelli.
nent à ente sur elle-même. Or, ce tour de gymnastique Donc, ft des plus difficiles pour tout ce qui est sujet À
attraction universelle, Il y a longtemps que "OMpA- 4 otre œil y a renoncé et notre âme, fut-elle li-
> cons- Muide ou gazeuse, voire même de la forme d’un mance 3 c, ne saurait commodément y réussir.
me est LS Les présentes raisons ont porté les philosole. De hes à conclure que l’ime est immatérielle, ct raison M suis de leur avis.
une À !
Mais, répondent les matérialistes, nous avons
e. Or, es expériences qui sont loin de confirmer la ticable hè:c des philosophes. La science, qui n’aime ire les hs à se repaître de termes embrouillés, et qui ne des 2 recule devant aucune entreprise, a soulevé sus Mn coin de l'enveloppe osseuse qui recouvre le "er SUT Brveau et, par ses observations, a surpris sur le it les palpitations de la pensée. Encore un ve en- de temps, et nous reproduirons par la phoraison +P£raphie les secrètes conceptions de l’intelli. als en- noce, ombre En entendant des affirmations si sûres d’ellesterme Mèmes, des catholiques de notre pays ont souri ment stérieusement et se sont dit : “ Enfin, nous . Mons voir ce que va devenir cette religion dont aa D mission est de sauver des âmes immortelles !” ee, On s'est trop pressé de conclure, évideméco | Fe car u y a longtemps que la philosophie a ntelli. À solu la présente difficulté en disant que “l’âme
humaine est une substance raisonnable serv par des organes.”
Or;les dits organes sont à l’extérieur du er et à l’intérieur. Ceux de l’intérieur, général ment placés dans le cerveau, sont au nombre « quatre : le sens commun, l'imagination, l’est mative et la mémoire. Eh ! bien, ces différent: facultés organiques étant au service de l’intell gence ne restent pas inactives quand leur s0: veraine travaille. ÆEt toutes ces différentes Op rations des sens internes et organiques occasiot nent nécessairement une commotion ou n mouvement dans le cerveau. Voilà précis ment ce que certains foyers lumineux du di neuvième siècle, appelés savants, ont pris pou les palpitations de la pensée !
Si les raisons philosophiques que nous venon d'exposer semblent, malgré leur logique, u:
peu trop subtiles, nous pouvons offrir au lecteu une Foie plus commode qui le conduira sûre ment à la même conclusion, savoir : que l’âm humaine est immatérielle.
L'esprit de l’homme, il cst vrai, ne peu s'offrir d’une manière sensibl: à nos observa ticns, mais, s’il est invisible comme la brise qu agite le feuillage, en revanche il s'affirme han tement par les œuvres qu’il produit.
D La parole,disait saint Paul, ne peut être liée :
elle est indépendante des chaînes et des cachots,
ps rs 4 ELa parole n’est que l’expression de la pensée et ss de Mcctte dernière, quoiqu’en disent les matéria- 6 Lu Æistes, est libre de la boue qui l’entoure.
; Voyons d’abord les trois ordres de la nature férentes | «x FER x Pintelli Dù la matière prédomine, et nous verrons ensuite intelli- £ : : ‘ sea Ja pensée humaine se dégager de ses liens grosur $0"- . M:
sers pour l’asservir à son tour.
D | Je parcours en premier lieu le règne minéral, -casion- | e :
a jui est Ja base fondamentale de tout ce qui MU xiste ici-bas. Je ne puis m'empêcher d’admiprécisé- 2 É cr ses richesses, ses ressources et surtout l’immense étendue de ces mondes qui lui appartienhent ; mais, quels que soient l'éclat des astres, la majesté de l'océan, la masse imposante des monagnes et les variétés si nombreuses de ses prouits, je ne me fais pas d’illusion, je suis dans
tes opé- |
is pour À
venons 4
10 domaine absolu de la matière où, malgré les n . . - Q 0 4 M PParences magnifiques, il n’y a que l’inertie et SEE a mort.
e- : ] 2 à LT 2 ; 2. De là, je pasce au règne végétal, d’un échelon e . Ld Ld e Ld L .
LA lus élevé que le précédent. Ici, je trouve un + Principe nouveau qui est venu s'ajouter aux élée Peut nets de la matière inerte. Un mouvement bserva-
interne se produit sous la poussée de forces mysérieuses qui opèrent la germination, la croissance et la multiplication des pl
ise qui | e hau-!
sés à cet effet. Mais, si la matière n’est f seule dans la plante, nous sommes encore d son domaine, car la vie végétative lui est tou fait subordonnée. Le souffle fugitif qui ani les végétaux se résume à deux opérations :
groupement des cellules et le mouvement de sève. Retranchez l’un et l’autre, il s’évano Cette vie rudimentaire adhère à la mati comme la forme chimique au groupement atomes.
Enfin, j'arrive au règne animal, plus ét nant que les deux autres par le nombre, la riété de ses espèces et surtout par l’organis parfait de ses specimens. Ici, la vie s’épano dans toute sa splendeur. Je vois des êtres ( se meuvent, sont doués de forces sensitives pourvus de facultés admirables,
Un merveilleux instinct les pousse à fuir danger, à chercher leurs aliments, à nour leurs petits, à se construire des demeures même à former de véritables républiques.
De prime abord, je suis stupéfait et je me « mande comment la matière organisée et vivar peut produire de semblables merveilles ? Ma le premier moment de surprise passé, je m’ap. çois que, malgré tout, malgré la perfection i contestable de la vie chez les brutes, je ne st pas encore sorti du royaume soumis aux lois « la matière.
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La bête, quelle que soit sa classification, ne voit ne cherche que ce quä est concret et singuer. Son instinct, si admirable parfois, n’est que besoin impérieux de l'appétit surexcité par la nsation.
Aussi, la vie animale est, de nos jours, ce elle a toujours été ; elle se refuse à tout hangement, toute amélioration, tout progrès, dépit des belles théories de Darwin.
L’hirondelle construit son nid maintenant mme aux temps des patriarches ; l’architoc-
Are des fourmillières et des chaussées de castor
a jamais, que nous sachions, été modifiée, et les rands fauves ou les juadrupèdes reproduits r les monuments de l'antiquité diffèrent peu ar leur al’ tre ou leur mcde d’existence de ceux
Ainsi, j'ai beau étudier l’histoire naturelle de bus les pays, visiter les musées zoologiques, arcourir le monde en tous sens, interroger et mer et les airs ; chaque fois que je rencontre être vivant qui n’est pas l’homme, je suis rtain de constater le même phénomène :
ne substance organique qui naît, vit et eurt conformément aux lois de son espèce,
Dumise dans ses actes à un instinct aveugle,
8 autre souci que le besoin du moment, sans
puire préoccupation que celle de la vie des sens.
Encore ici nous sommes dans le domaine de la matière, impuissante, il est vrai, à produire par elle-même la vie sensitive, mais indispensable à toutes les opérations de la brute qui se meut et agit chargée de ses entraves,
Arrivons maintenant à celui qui s’arroge le pouvoir souverain sur les minéraux, les plantes et les animaux, qui résume les trois règnes de la nature dans l’admirable économie de son être.
Ici, je me recueille et je vois par le souvenir les œuvres d’art et les édifices grandioses créés par son génie ; j'entends les sublimes enseignements donnés par les sages de toutes les époques ; je contemple les découvertes de la science et les merveilleuses inventions de l’industrie humaine.
Je pénètre, par exemple, dans l’une de ces grandes filatures où des machines savamment combinées convertissent, avec une rapidité prodigieuse, le coton, la laine ou le lin en tissus magnifiques. Je vois ailleurs des chars spacieux rouler sur des routes d'acier avec une rapidité vertigineuse ; de grands navires qui sillonnent les mers. Je ne pousse pas plus loin mon enquête, et je me dis : la matière a trouvé son maître.
Il y a quelque chose dans l’homme qui plane sur le monde matériel, le domine, s'élève audessus de lui à des hauteurs incommensurables.
Il y a plus, un souffle mystérieux agite l'humanité tout entière et fait converger ses eflorts vers le progrès ; un lien qui n’est pas matériel assure l’unité d’action à un grand nombre d’iadividus vivant aux anti même but, Que dis-je ? Les générations qui passent sont reliées entre elles dans leurs efforts et dans leurs travaux de telle sorte que celles qui précèdent préparent la voie à celles qui suivent. Quel est donc ce spectre qui nous assure une véritable royauté sur la terre, ce souffle qui nous anime, ce lien qui unit les savants de tous les pays, et cet héritage que se transmettent les générations humaines ?
Ma raison se refuse à désigner une portion du cerveau de l’homme, mais elle proclame bien haut la “ pensée ” qui, par cela qu’elle est im-
# ’ matérielle, peut planer sur le monde ct l’asservir,
podes et les portent au