LÉGENDE POPULAIRE
Vous avez entendu qu'il a été dit:
Œil pour œil, et deut pour dent.
Mais moi je vous dis de ne pas résister à celui qui vous fait du [mal...
fS. Mathieu, ch. V, versets 38 et 39.J
C'est à Moi qu'appartient la vengeance;
Je le rendrai, dit le Seigneur.
( Ep. de St Paul apôtre aux Hébreux, ch. X, verset 30. )
Il est né chez un pauvre moujik un fils; le moujik s'en réjouit, il va chez son voisin pour le prier d'être parrain. Le voisin s'y refuse: on n'aime pas aller chez un pauvre
8 A LA KEGIIEKCUE DU BONHEUK
moujik comme parïaio. II va, le pauvre moujik, chez un autre, et l'autre refuse aussi.
Il a fait le tour <1u village, mais personne ne veut accepter d'être parrain. Le moujik va dans un autre village; il rencontre sur la route un passant.
Le passant s'arrêta.
— Bonjour, dit le moujik, où Dieu te portet-il ?... Dieu, reprend le moujik, m'a donné un enfant, pour le soigner dans son enfance : lui consolera ma vieillesse et priera pour mon âme après ma mort. A cause de ma pauvreté, personne de notre village n'a voulu accepter d'être parrain. Je vais chercher un parrain.
Et le passant dit:
— Prends-moi pour parrain.
Le moujik se réjouit, remercia le passant et dit:
— Qui faut-il maintenant prendre pour marraine ?. .
— ...Et pour marraine, dit le passant, appelle la fille du marchand. Va dans la ville : sur la place il y a une maison avec des magasins; à l'entrée de la maison demande au marchand de laisser venir saillie comme marraine.
Le moujik hésitait.
— Gomment, dit-il, mon compère, demander cela à un marchand, à un riche ? Il ne voudra pas; il ne laissera pas venir sa fille.
— Ce n'est pas ton affaire. Va et demande. Demain matin, tiens-toi prêt : je viendrai pour le baptême.
Le pauvre moujik s'en retourna à la maison, attela, et se rendit à la ville chez le marchand. Il laissa le cheval dans la cour. Le marchand vint lui-même au-devant de lai :
— Que veux-tu? dit-il.
— Mais voilà, Monsieur le marchand ! Dieu m'a donné un enfant pour le soigner dans sou
enfance : lui consolera ma vieillesse et priera pour mon âme après ma mort. Sois bon, laisse ta fille venir comme marraine.
— Et quand le baptême?
— Demain matin.
— C'est bien. Va avec Dieu. Demain, à la messe du matin, elle viendra.
Le lendemain, la marraine arriva, le parrain arriva aussi, et on baptisa l'enfant.
Aussitôt que le baptême fut terminé, le parrain sortit, sans qu'on eût pu savoir qui il était. Et depuis, on ne le revit plus.
L'enfant grandit, et il grandit pour lajoie de ses parents : il était fort, et travailleur, et intelligent, et docile. Le garçon touchait déjà à ses dix ans, quand ses parents le mirent à l'école.
LE FILLEUL il
Ce que les autres apprennent en cinq ans, le garçon l'apprit en un an: — il n'y avait plus rien à lui apprendre.
Vient la semaine sainte. Le garçon va chez sa marraine pour les souhaits habituels1. Il retourne ensuite chez lui et demande :
— Petit père et petite mère, où demeure mon parrain ? Je voudrais bien aller chez lui pour lui souhaiter la fête.
Et le père avec la mère lui disent :
— Nous ne savons pas, notre cher petit fils, où demeure ton parrain. Nous en sommes nous-mêmes très chagrinés. Nous ne l'avons pas vu depuis qu'il t'a baptisé. EL nous n'avons pas entendu parler de lui, et nous ne savons pas où il demeure , ni s'il est encore vivant.
1. Tolstoï fait ici allusion aux paroles sacramentelles qu'échangent les Russes en s' embrassant sur la bouche, le jour de Pâques :
— Christ est ressuscité!
— Oui, vraiment ressuscité !
L'enfant salue son père et sa mère.
— ■ Laissez-moi, dit-il, mon petit père et ma petite mère, chercher mon parrain. Je veux le trouver, lui souhaiter la fête.
Le père et la mère laissèrent partir leur fils. Et le garçon se mita la recherche de son parrain.
Le garçon sortit de la maison et s'en alla sur la route. Il marcha une demi-journée et rencontra un passant.
Il arrêta le passant.
— Bonjour, dit le petit garçon, où Dieu te porte-t-il?... Je suis allé, continua le garçon, chez ma petite marraine pour lui souhaiter la fête; et de retour à ma maison, j'ai demandé à mes parents : « Où demeure mon parrain ?
Je voudrais lui souhaiter la fête. » Et mes parents m'ont dit : « Nous ne savons pas, petit fils, où demeure ton parrain. Dès qu'il l'a baptisé, il a pris congé de nous, et nous ne savons rien de lui, et nous ignorons s'il vit encore. » Et voilà, je vais le chercher. Et le passant dit :
— Je suis Ion parrain.
Le garçon se réjouit, il lui souhaita la fête et ils s'embrassèrent.
— Où vas-tu * donc, maintenant, mou parrain ? dit le garçon. Si c'est de notre côlé, viens dans notre maison, et si tu vas chez loi, je t'accompagnerai.
Et le parrain dit :
- Je n'ai pas le temps maintenant d'aller dans la maison ; j'ai affaire dans les villages;