SE SOUVENIR, C'EST CITANTER
Nous étions Compagnons d'enfance, Jean et moi: même âge, même goûts, même joies, mêmes peines, Nous vivions porte à porte, et nous étions iuséparables, C'était le même cœur qui battait sous deux poitrines différentes, et nos mères avaient pris l'habitude de nous appeler les frères siamois.
NTER
l'enfance, ne goûts, 1S vivions parables, tait sous os mères s appeler
Je me rappelle encore nos jeux.
Lui, il façonnait de petits morceaux de bois en svelte et gracicuse chaloupe, Un bout de ruban rose faisait la voile : quatre brins de soie représentaient les cordages :
un manche de plume remplaçait le mât, ef,en poussant des cris d'admiration, nous livrions aux flots Ja frêle nacelle,
Alors, la ronde commencçait, et Jean nous chantait de sa voix un peu fausse :
V'la l’bon vent, V'la joli vent, V'la l’bon vent, Ma mio m'appelle.
V'la l’bon vent, V'la l'joli veut, V'la l’bon vent, Ma mie m'attend!
Pendant que nous chantions, toute
penchée sous Ja brise qui faisait à peine bercer les fraisiers en fleurs, notre balancelle Voguait bravement, allait à tire-d’aile f
et s’en aire naufrage sur ces
jolis cailloux de quariz argenté qui nous firent si longtemps envie, mais que nous
D le }
ne nu en
ne pûmes jamais nous décider à aller quérir. Pour cela il aurait falln se mouiller, ce qui nous aurait valu la grosse pénitence d’être solidement attachés par une corde de laine au pied du grand fauteuil de la bibliothèque. La voile du Pauvre vaisseau clapotait tristement sur l'eau, an grand ébahissement des canards qüi, le cou allongé, les pattes prêtes à nager, s'étaient effrayés pour si peu.
Maïs la panique ne durait qu'une seconde, et les coins-coins rassurés se remettaient à barbotter dans la mare tout à leur aise, dès qu'ils avaient vu frémir, puis se torde, quille en l'air, et rester là inerte sur l’eau, la terrible frégate de Jean.
Moi, pendant tout ce temps, je préparais un petit dîner sur l’herbe.
Nos assieties n'étaient pas coûteuses .
quelques feuilles arrachées aux érables qui poussaient en famille devant la maison peternelle. Nos doigte servaient de fourchettes, La nappe se mettait sur nos genoux, et nous croquions frugalement les noisettes du hois voisin.
er à aller se mouil-
œTOSSe péchés par du grand a voile du ment sur
des cates prêtes r si peu, > seconde, ettaient à leur aise, puis se là inerte ean.
, je préüteuses .
érables a maison de fourr nOS gement les
Oh! mes souvenirs d'enfance, qui me
rendra vos saintes naïvetés et vos heures de joies si profondes qu'alors elles nous semblaient éternelles! Vous nous quittez bien vite Pourtant; et l'enfant grandit si tôt qu'il sait à peine la valeur des minutes roses qui s’en sont allées! Ij'ne vous Comprend que plus tard, lorsque devenu homme homme il s’essaie à remonter vers vous. Mais, hélas! Ja Coupe en se vidant n'a gardé que le parfum de ce qu’elle a Contenu, Heureux alors celui qui se rappelle les heures perdues, car c’est encore une joie de savoir les pleurer,
Un jour, il fallut dire adieu à toutes ces voluptés et à toutes ces innocences,
Nos mères nous annoncèrent que bien-
tôt nous allions devenir des hommes ; et
le soir, en famille, on se mit à parler
gravement de notre première communion.
Nos pieuses mamans, pour être plus certaines de nous, nous confièrent alors
aux Frères de Ja Doctrine Chrétienne.
Ils avaient une maison en dehors de la
porte Saint-Jean ; la règle n’y était pas trop sévère, et comme les fenêtres de la classe donnaient sur le glacis des fortifications, bien des fois les yeux de Jean et les miens se portaient sur ces pelouses où les enfants des soldats jouaient tout à leur aise aux barres, à Ja balle, à l'attaque.
Certes, les petits oiseaux en Cage aiment bien à voir voler et à entendre gazouiller leurs frères du nuage ou du bois:
ainsi noûs aimions à suivre les ébats de la gent libre, La leçon ne s’'apprenait guère pendant ces minutes de réveries, et les pensums nous arrivaient souvent, Nous les faisions gaiement, et le lendemain cela recommencçait, jusqu’à ce que la note nouvelle vint nous dire, comme d'habitude :
—Travail, assez bien ; mais dissipé en classe,
Alors, on donnait un coup d'épaule pendant une semaine. Nous rattrapions les autres, et c’est ainsi que nous répondîimes merveilleusement au catéchisme,
Pen
it pas trop la classe ifications, in et les ses où les it à leur taque,
e aiment azouiller u bois :
ébats de pprenait veries, et souvent, e lendeà ce que , comme
ssipé en
d'épaule trapions ; répon- :chisme,
et que nous fimes une bonne première communion
Par ici. par là, nous avions un tant soit peu regretté la mare aux canards, les noisettes, les diners sur l'herbe ; mais, pour être homme, il fallait connaître Lhomond à fond, jusqu'aux partripes exclusivement : l'addition, la Soustraction, la multiplication, la division n'avaient plus de secrets pour nous: nous prononcions à merveille le #4 anglais, et toute cette immense érudition nous avait fait trouver murs pour le Séminaire de Qué.
bec,
Là, notre cours classique s'était fait comme à l'ordinaire. Jean était trop méthodique pour se permettre de sauter une classe, et moi, si j'aimais la gymnastique, j'avais celle-là en horreur. Clopin-clopant, on se suivait ainsi d'année en année, et quand les vacances arrivaient nous passions nos veillées à dessiner, à faire de la musique, à rire et à causer, Ma sœur
allait se mettre au piano et chantait :
V'la l’bon vent, V'la l’joli vent, V'la l’bon vent, Ma mie m'appelle, V'la l’bon vent, Vla l’joli vent, V'la l’bon vent, Ma mie m'attend
Chacun se regardait en souriant.
On se sentait si héureux de vivre, et ll puis, partout où l'œil s'étendait sur fl les horisons de la vie, il n'entrevoyait ‘ 1l que joies, fleurs, soleil et parfums.
| Alors chacun faisait chorus à la chan- | teuse, et nous disions follement :
Î | N'la l’bon vent !
| V'la l’bon vent !
Nous avions dix-sept ans; et à cet âge, se souvenir, c’est chanter!
nt.
vivre, et
idait sur trevoyait IS,
la chan-
IT
SE SOUVENIR, C’Esr PLEURER
Depuis trois ans, Jean vivait heureux.
Il avait deux enfants, et sa femme se montrait toujours pieuse, bonne ménagère et pleine de dévouement. Quant à lui, ses goûts n'avaient pas changé : c'était bien ce même J ean, tel que je l'avais aimé autrefois, avec sa nature ardente et joyeuse, Pourtant à certaines heures, une se« crète tristesse l'emj znait: alors j'essayais de le faire causer ; aais il se renfermait
dans ces monosy :bes discrets et polis qui font dérailler ,oute confidence.
Un jour, il fallut bien tont m'a vouer Jean avait des dettes : son revenu ne suffisait plus pour solder les gros intérêts de l’hypothèque, et sa terre allait être vendue aux enchères publiques.
Que faire en pareille circonstance ? Jean n'avait pas le SOU; moi, j'étais sans crédit, et ce que les prêteurs d'argent veulent, ce sont de bonnes garanties et de solides endosseurs, La terre paternelle tomba donc sous la main du shérif.
Julie, sa femme, avait été prévenue, En bonne et couragense femme qu’elle était, elle accepta cette épreuve avec résignation et, comme Jean lui disait :
—Gagnons les Etats-Unis! on dit qu'il y a de l'argent à faire pour quiconque s’y montre honnête et industrieux.
Elle répondit :
—Avec toi, j'irai au bout du monde. Je suis coudre, je ine ferai modiste.
—Moi! je ferai l’école, je travaillerai à n'importe quoi. Là-bas, je ne suis pas connu ; je ferai de tout ce qui est hounûte.
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allait être es.
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venue. En elle était, c résigna-
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onde. Je raillerai à
suis pas hounôûte.
Ce fut encore là une terrible émotion pour moi; mais bientôt je dus faire comme eux, J’allais au Mexique où je passai deux ans, Pendant ce temps-là, Jean travailla dur, Julie aussi, et le pain quotidien leur parvenait, Mais c'était tout juste, paraît-il.
Les deux enfants tombèrent malades de la scarlatine, Comme ce malheur était arrivé l'hiver, il fallait d'abord tenir le poële toujours chaud ; puis payer les soins du médecin, puis aller acheter les remèdes chez le pharmacien. Peut-être n'aurait-on pas songé à se plaindre, car après tout c'était l'épreuve du bon Dieu ; mais les larmes, longtemps contenues, jaillirent quand il fallut porter ces chers petits enfants au cimetière, et la peine jointe au travail excessif finirent par faire prendre le lit à la pauvre Julie,
Dès les Premiers jours de cette nonvelle angoisse, Jean quitta l'enseignement et s'en alla demander de l'ouvrage à un maître menuisier, Celui-ci lui offrit deux dollars par jour, C'était presque l’ai-
sance; mais mon pauvre ami n'avait pas l'habitude du rabot, et son bourgeois ne le trouvant pas assez habile, le congédia en Iui confiant quelques dessins de meubles à exécuter.
Cela le fit vivre pendant quelques mois, et lui permit de soigner J ulie, sans quitter la maison.
Un jour pourtant les commandes manquèrent, et alors, comme il n'y avait plus qu'une ressource, Jean songea à l'hôpital,
Julie y entra souriante et résignée, pour ne pas trop désespérer son mari.
Au fond, la pauvre enfant savait que tout était perdu ; ses poumons commençaient à s’en aller.
Jean avait le cœur gros lorsqu'il entendit se fermer la grille de l'hôpital; mais il était pétri de volonté, ce garçon:-là ; aussi, se remit-il comme de plus belle à battre le pavé de New-York, jusqu’à ce qu'il eût trouvé quelque chose à faire, et qu'il fût entré, comme correcteur d’épreuves, au Courrier des Elais-Unis.
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Les gages n'étaient pas forts; mais cette besogne lui allait, puisqu'elle Jui permettait de s'échapper parlois pour Courir auprès de sa chère Julie. Il lui apportait alors de ces mille et un riens qui rendent les malades si heureux ; puis on causait du pays, et l’on faisait des pro- Jets d'avenir.
Julie approuvait tout; elle seule savait que c'était fini, et qu’elle s’en irait avec les feuilles,
Jean, de son côté, la trompait en Ini disant ces choses; la fatigue, la misère les chagrins lui rongeaient la poitrine, et ils étaient là tous deux assis en face l'un de l’autre, souriant à la vie et ne songeant qu'à la mort,
Un jour Pourtant, Jean défaillit et prit, lui aussi, la terrible route de l'hôpital,
Cette même semaine-là, Julie prenait le chemin du ciel, et comme personne n'était venu réclamer son pauvre corps, d'après la règle de la maison où elle était morte, le numéro 91 appartenait de droit aux internes de l'établissement,
Et pendant que ces formalités légales s’accomplissaient, Jean, en proie à une Consomption galopante, aggravait son mal en Songeant à toute la peine que sa mort Causerait à la pauvre délaissée !
Un matin, le médecin, en lui tâtant le pouls, lui dit : :
— Monsieur J ean, vous devez avoir quelque chose qui vous chagrine ; voyons, dites moi ce qui vous mine le cœur, ditesle moi, mon enfant; cela vous fera du bien.
— Ah! docteur, si vous étiez assez bon Pour vous informer à l'hôpital des femmes du numéro 91, vous me feriez grand plaisir. Seulement, si vous Jui dites que je suis malade, n’ajoutez pas que je suis en danger; il en mourrait !
Le lendemain, comme le médecin approchait de son lit, Jean se souleva péniblement, le coude appuyé sur son tra.
versin.
— Eh bien! docteur, cela va.til ? ma femme se sent-elle mieux ?
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til? ma
— Oni, monsieur Jean, bien mieux. Je v
elle est mieux, iens de la quitter !
Et le médecin continua sa visite, les Yeux prêts à pleurer.
Certes, il lPavait vue, bien vue, Ja chère malade : depuis deux Jours la belle Julie n’était plus qu'un squelette Préparé que les étudiants en médecine avaient tiré au sort, ce matin même, sous les yeux du docteur.
En entendant les paroles du Médecin, Jean laissa retomber sa tête sur son lit, et pendant quelques instants, à voir l'é.
clat fiévreux de son regard, on s’aperçut bien que sa pensée était auprès de sa femme. Puis, une crise de toux Survint, et sur son mouchoir parut une goutte de sang; mais comme son voisin de dou.
leur l'observait, il feignit de s'endormir.
Du moins, ce fut dans cette position-]à que je le trouvai. J'étais revenu du tro.
pique, et à force de démarches j'avais réussi à savoir où mon Pauvre ami Jean se mourait,
En me voyant, il allongea tristement la tête hors des draps ; puis, me tendant sa main amaigrie, me dit en ébauchant un sourire :
—Eh bien! mon pauvre Henri, moi qui me suis pris à aimer les voyages, me voilà à la veille d’en faire un bien long, n'est-ce pas ?
Puis, il ajouta :
—On n’en revient pas do celui-là, mon pauvre ami, et c’est pour cela que je veux te demander un service. Aie soin de Julie quand je ne serai plus. Ramène:-la au pays: tous ces gens qui nous entourent sont trop occupés de leurs affaires, et l'on meurt mal à son aise par ici.
Il fit une nouvelle pause, etcomme une crise de toux nouvelle le faisait cracher, il dit douloureusement :
—Mon pauvre Henri, le médecin m'a défendu de parler !
Alors nous restâmes l’ur vis-à-vis de
l’autre à nous regarder dans le blanc des yeux, comme deux vieux «mis qui se
tristement ne tendant ébauchant
[enri, moi )yages, me bien long,
ai-là, mon e je veux n de Julie ne-la au entourent ffaires, et
mme une racher, il
ecin m'a à-vis de
lanc des > qui se
voient tous les Jours et qui n’ont plus rien à se dire, D'ailleurs, de quoi aurions-nous PU parler? Rien qu’à nons voir comme cela, nous devinions que tous deux nous
avions souffert ; et comme le malheur est muet, cela nous suffisait.
Pourtant le dénouement approchait, et dès sept heures du Matin, le dernier di.
manche de décembre, le médecin, en faisant sa tournée, me dit :
— Faites venir le prêtre, et ne quittez pas d’un instant le lit de votre ami; il passera avant ja brunante.
C'était vrai, cels, et une heure après sa confession, le délire le prit. Il me disait
alors, en me prenant les mains : «
—Monsieur le docteur, quand je serai mort vous me croiserez les mains sur la poitrine, après avoir eu soin de leur remettre mon chapelet béni par le Pape ; puis, vous déposerez au pied de mon lit deux cierges allumés, un crucifix au milieu, et une soucoupe pleine d’eau bénite où trempera une petite branche
de sapin. C'est ainsi Ine cela se pratique Pour les morts dans mon Pays. Mon Pays, c'est le Canada...
Puis il éclatait en sanglots.
— Voyons, Jean, lui dis-je, inutile de faire l'enfant : le docteur d n'est pas désespéré: d'autre de plus loin.
it que ton cas S sont revenus
Il ouvrit de grands yeux, comme s'il eût cherché à reconnaitre cette VOIX ; Puis, faisant un effort Pour parler, il me dit en montrant sa poitrine amaigrie :
—Non, Henri, je sens que tout est fini!
la machine ne fonctionne plus, et je ne reverrai plus mon PaYS, ni ma bonne Julie! Oh! rnon Dieu, ayez pitié de moi !
Docteur, ne m'abandonnez pas !
Ses larmes reprirent leur cours le long de ses joues pâles, et je vis bien que cela était mieux de laisser le moribond à sa douleur,
Pour lui, en ce moment, se souvenir, c'était pleurer.
pratique S. Mon
ntile de ton cas revenus
ime sil Voix; , il me ‘1e :
st fini!
Je ne bonne e moi !
trs le n que ond à
venir,
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