‹ A la veillée [microforme]Chapitre 7 sur 28 · LA POÉSIE DES PAUVRES GENS · texte numérisé non relu

LA POÉSIE DES PAUVRES GENS

Ces terribles &aSConnades, cousines germaines des aventures merveilleuses du Baron de Munchausen, et que je rapporte textuellement, telles qu'on les conta ce soir-là, pouvaient durer toute la nuit,

—Moi, dit Bidou, J'ai tué une baleine avec de la cendrée,

— Dans le comté de Kamouraska, in.

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—Contez, contez toujours, cria toute la Maisonnée, on sait êtes franc comme le bois misaine,

Capitaine, que vous de votre mât de

—Merci, mes enfants, merci, dirai donc qu'il y a sept ans, étant à Sainte-Anne de Ja Pocatière, J'ai eu l’insigne honneur de souper avec le Juif Errant, C'était un grand vieillard dont le visage était tellement recouvert par sa longue barbe blanche, que cheveux, favoris, moustache, barbiche se trouvaient dans un pêle-méle indébrouillable, et n'offraient qu'une imperceptible éclaircie aux rayons fauves qui se dégagaient de ses prunelles noires, L’estomac ap- Puyé sur la table, la tête courbée dans son assiette, i] gardait un

Je vous

e position qui

ne permettait pas de juger de la fraîcheur contemporain

du costume que portait le

de Notre-Seigneur : mais son énorme toison blanche et Je gigantesque gourdin déposé auprès de l'horloge étaient plus que suffisants pour arrêter mes soupçons, Sans prendre le temps d'achever mon Souper, j'avertis Cinq matelots de mon équipage, et nous Conrûmes nous placer sur le pont Saint-Denys, où devait passer l'éternel Marcheur, A peine étions-nous installés en embuscade, que nous aperçûmes dans Ja nuit sombre scintiller les fils d'argent de la barbe du Juif, Il Passa; nous Jui adressâmes un respectueux bonsoir, et lui fimes des offres d'hospitalité : mais lui, sans répondre à nos civilités, continua son impitoyable marche, et, une demi-heure après, il traversait le village de Kamouraska, qui se trouve à une bonne distance de l'en.

droit où nous étions. Le lendemain, je trouvai sur les planches du pont Saint-Denys quelques gouttes de sang Caillé. Elles avaient suinté des pieds endoloris de celui qui, rencontrant ] ésus alvaire, se mit à rire de à ridiculiser son pas

sur la route du ses chutes, puis

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alourdi par les péchés de l’homme, et en expiation fut condamné, lui et sa race, à faire sans cesse le tour du monde.

Cette légende, très-populaire dans nos Campagnes, eut pour effet de calmer Bidou. D'ailleurs, il n'y avait guère moyen de contredire le Capitaine: c'était un rude Mmatois, au poing velu, qui ne souffrait pas l'interruption.

Si Jérôme Tanguay était né pour faire Un monsieur, Létourneau avait eu pour lot, en venant au monde, de se trouver à Point pour voir les choses les plus extra.

ordinaires de la terre. Une de ses plus fortes croyances de marin était celle qu'il avait vouée à la sirène,

.Malheur à celui qui l'aurait contredit sur ce chapitre-là! L'une d'elles ne l’avaitelle pas prévenue de l'approche d’une épouvantable tempête, alurs qu’il était ancré aux Sept-Iles, l’année qui vit périr onze goëlettes dans ces Parages redoutés ?

À son avis, un sien ami manqua, il y a quelque années, l’occasion de faire une

Jolie fortune, Il avait appareillé sa berge pour aller pêcher la morue sur les fonds du Cap Chastes ; déjà son embarcation s'emplissait à vue d'œil de beaux pois.

sons, lorsqu'en voulant retirer son hame.

£on pour le bouetter, il sentit qu'il y avait prise au bout. 1l se mit à ramener sa ligne, brassée par brassée, duns cette attitude penchée, tête hors bord, que savent prendre tous les vrais pêcheurs de morues: horreur! il aperçoit, à une profondeur de huit pieds, une tête de femme qui montait vers lui ! C'était une sirène que le malheureux avait accrochée par le coin de la lèvre Supérieure,

—Elle était toute jeune, disait Létourl'eau, à peine vingt-deux mois,et ne parlait Pas encore ; car les sirènes parlent comme de vraics créatures, ajouta-t-il. Son teint était frais comme de Ja belle chair de flétan, sa figure comme celle d'une jeune fille : un voile de Peau fine partait de son front, ombré par une abondante chevelure, et retombait jusqu’à la ceinture où sa forme humaine se confondait avec celle d'un puisson cidinaire. Comme elle se

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plaignait fort tristement, le pêcheur, tout effrayé, la reconfia fort doucement à la

mer et jura de ne plus remettre la main sur une ligne,

—Îl a tenu parole, ajonta Létourneau, Mais il a refusé une fortune ce jour-là...

Tout de même, termina:t.il avec conyice tion, à sa place j'en aurais fait autant.

C'était aussi l'avis de l'auditoire : car Pour certains pêcheurs il y a des poissons auxquels on ne touche pas. Exemple :

l'espèce de morue que le commerce: de.

signe sous le nom de hadock et que le vulgaire appelle le poisson de Saint-Pierre, La iégende veut que ce soit la première pièce tirée hors des filets par le grand apôtre, au jour de la pêche miraculeuse, Depuis, le dos grisâtre du poisson porte en noir l'empreinte de trois des doigts du chef de l'Eglise.

En ce moment, madame Tanguay, debout devant moi, une assiette de faïence à la main, me disait :

—On est loin des vieilles paroisses, ici; et nous n’avons pas toujours ce qu'il

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nous faut dans une place nouvelle : mais Prenez toujours ceci, et excusez du peu, 1

C’étaient des beignes cuits dans l'huile | | de pourcil: tout le monde y mordait à Fi belles dents, Je Jis de même, et, ma foi!

ce n'était pas mauvais.

Pendant que nous nous rafraîchissions, l Jérôme, ne pouvant rester inactif, se prit à nous chanter une jolie ballade. f

Mais à ce moment le petit Descoteaux, penché vers la fenêtre depuis quelques instants, cria d’une voix chevrottante :

—Prends garde, J érôme, les marion nettes sont sur la maison.

Ce curieux avertissement rendit Tan. :

guay muet comme un poisson. C’est À une croyance commune à beaucoup de pêcheurs et d'habitants qui vivent sur le littoral du bas Saint-Laurent, qu'un air d'instrument ou nne chanson dite Je soir, lorsque le temps est calme, fait danser Jes marionnetles à volonté. Malheur à l'imprudent Orphée qui s'amuse à jouer avec les sylphes mystérieux qui tressent Jes

e; mais u peu,

s l'huile rdait à ma foi!

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Tan.

C’est p de sur le n air Soir, Tr les l’imavec t les

bionds fils de l'aurore boréale. A mesure qu’il les regarde nouer lours valses, il se sent fasciné : et le lendemain matia, on le retrouve immobile sur la grève. Son âme s'en est allée se mêler à la danse vertigineuse des marionnettes.

Un snir, ajouta Descoteaux en m'expliquant ceite poétique croyance, nous étions allés faire une promenade au large, lorsqu'un de mes oncles s’avisa de les faire danser, Petit-à-petit leur cercle de feu vint se rétréci: au-dessus de notre tête ; les marionnettes se mirent à tournoyer autour de la berge et à nous passer le long des oreilles avec une rapidité étourdis- Sante. Mon pauvre oncle ne faisait plus un mouvement, et les regardait avec de grands yeux fixes, Heureusement nous touchions aux galets ; nous

g le transpor.

tâmes sans connaissance à la maison, et ce

v'est qu'au contact d’un rameau bénit qu’il reprit ses sens.

La vieille horloge de Jérôme se mit à sonner onze heures. Dans l'ombre, les chandelles de suif allongeaient leurs

mèches fumeuses hors des goulots de bouteilles qui les retenaient, et le lumignon du plafond tremblottait dans son bec de fer où l'huile commençait à se faire rare. Chanteurs et conteurs demeuraient silencieux et fatigués ; seule la mer, toujours rajeunie, déferlait au loin le ressac.

Le père de madame Tanguay, le vieux Jean Pierre, se leva, et secoua sa pipe.

Ce fut le signal de la prière,

Puis, chacun alla se coucher. Et c’est ainsi que les bonnes gens d'en bas s'acheminent sans regrets, sans désirs et sans remords, vers le coin obscur du cimetière de leur paroisse, Ils ont en partage la seule poésie et le véritable bonheur d'ici.

bas : l'immensité de la mer et le calme pur de la conscience, Contents de leur sort, chez eux, joies, deuil, travail, tout se passe simplement ct uniment, sous l'œil et en la sainte garde de Dieu,

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