‹ A la veillée [microforme]Chapitre 8 sur 28 · L'AMIRAL DU BROUILLARD · texte numérisé non relu

L'AMIRAL DU BROUILLARD

Il y a plus de cent cinquante ans que ces choses se sont passées. J'ai tellement entendu raconter les détails de cette histoire par le grand'père de Jean Paradis, notre ancien voisin de la rue du Vieux- Pont, que je puis encore la servir tonte chaude, bien que lui-même la tint aussi de son grand'père,

L’Angleterre était alors gouvernée par la reine Anne, qui avait une cour magnifique. Ceux qui vivæient en ces temps-là n'étaient pas des sots, paraît.il : ils s’habil. : laient en soie et en velours, mangeaient dans des plats d'or, et buvaient du meilleur. Néanmoins l'époque avait son petit défaut, assurait l'arrière-grand’père de Jean; on coupait le cou à ceux qui déplaisaient à la reine.

Or, un soir, il y avait fête au palais.

On dansaii, on riait, on jouait gros jeu, et tout allait pour le mieux, Car la reine Anne avait ri à deux reprises différentes, lorsque tout-à-coup les figures se rem.

brunirent, L’amiral Walker causait dans l'embrasure d'une fenêtre avec la jeune miss Routh et, comme ces amours étaient vus d’un mauvais œil par la reine, en les

apercevant en tête-à-tête, elle avait froncé le sourcil,

Néanmoins, comme l'orchest:e allait son train, et que la reine s'était mise à danser un menuet, chacun vit bien que l'orage n'éclaterait que plus tard, et, dès

rnée par r Magnitemps-là s’habil. :

igeaient lu meil-

on petit ère de qui dé-

palais.

os jeu, à reine rentes, e remit dans jeune itaient en les froncé

allait nise à n que t, dès

la troisième minute, tout le monde avait oublié l'incident, à l'exception toutefois de Walker et de la reine Anne,

La nuit se passa à festoyer, et le jour suivant à bien dormir, pour mieux s'amuser à la prochaine fête.

Le lendemain soir, danses et chants avaient repris possession du Palais de la

reine. Il y avait foule ; Seuls miss Routh et l'amiral Walker n'y étaient plus !

Pendant qu’on sautait ainsi à Londres, le grand'père du grand’père de Jean Pa.

radis finissait de charger son navire à la Rochelle, petite ville du Pays de France.

Sa dernière pacotille était hissée à bord ; et, du vent plein ses voiles, le beaupré tourné vers Québec, le Neptune com-

mençait à labourer l'océan de son taillelame,

On était alors en pleine guerre avec la France, Le Canada en supportait bien sa quote-part ; car les Bostonnais faisaient de leur pis pour se l'annexer,

Cependant le navire dn père Paradis

boulinait toujours son brin de chemin, tant et 5i bien qu’une belle nuit il se trouva au milieu d’une flotte anglaise de quatre-vingts vaisseaux. Le vienx marin se graîta l'oreille, arpenta fièvreusement son banc de quart, ajusta sa lunette : mais

Tn’y avait pas à tortiller : le Neptune amena pavillon.

On fit un bon fen dans les faux-ponts du pauvre navire Canadien, et une demiheure après, le Capitaine Paradis, triste.

ment accoudé sur le bastingage anglais, regardait brûler sa petite fortune, pendant que sous ini louvoyait tranquillement l'Edgur, vaissean amiral de 70 caons, commandé par le Walker de la reine Anne, (C'était triste ; mais il fallait digérer ce malheur, sans rien dire, car derrière l'Edgar filaient soixante-dix-neuf gros Vaisseaux de ligne,

Que faire en pareil cas ? Se tenir tranquille, n'est-ce pas? Eh bien! oui, et c'était aussi l'avis de l'arrière-grand'père de Jean, Ah! c'était un rude pilote tont de même, qui connaissait le fond de son

> chemin, nuit il se iglaise de ux marin eusement tte ; mais

Neptune

ux-ponts ne demis, tristeanglais, 1e, peninquillee 70 car de la il fallait lire, car lix-neuf

inoffensives, et comme n'était pas volée, elle parmi les Bostonnais, qui v Capture une chance Providentielle.

s'était répandue irent dans cette

À bord, on le nourrit bi même ; il avait un beau cadre pour dormir : bref, on le traitait comine le meilleur des officiers : mais toutes ces attentions Passaient sur la rude écorce de Paradis sans le faire fléchir. Pour âme an monde il n'aurait voulu toucher à la barre du SouVernail; car avant d’être marin, il Ctait Canadien-français.

en, on le régals

Tout avait été mis en Œuvre pour yenir à bout de cette volonté de fer, san.

pouvoir la dompter, et tout en discutant à force de suivre la Vague, on se trouvait

déjà par le travers de l’Ile-aux-Œufs.

On était alors au 22 août 1711, L'Edga-,

immobile sur Je flot, semblait dormir, repu de toute cette ferraille qu'il s’en

ann nn US

allait vomir sur notre pauvre ville de Québec.

Le capitaine Paradis, calme et tranquille, fixait son œil terne et mélancolique sur Un petit nuage blanc qui ne bougeait Pas au fond du firmament. Tout-à-coup le flocon blanchâtre fit un léger mouvement dans la direction du sud. Un éclair passa dans le regard du prisonnier.

En ce moment, l'amiral Walker, en robe de charabre, en pantoufles et sa longue-vue sous je bras, tapa familière.

Led

ment sur l'épaule du père Paradis,

—Eh ! bien, Capitaine, nous tenons le beau temps: votre Présence à mon bord me porte chance, et si ce petit vent continue à fraîchir, J'espère pouvoir jeter l'ancre bientôt devant votre vieux Québec.

Qu'en dites-vous ?

—M. l'amiral, il s’est perdu plus d’une ancre en face du cap Diamant.

—Bah! Bah! patriotisme creux que toutes ces phrases, Capitaine ; et, si j'ai bonne mémoire, un de mes prédécesseurs,

ville de

et tranicolique ougeait -à-coup mouve- ‘Un

onnier.

ter, en et sa nilière-

ons le 1 bord t conjeter 1ébec.

d’une que

i j'ai eurs,

Kertk, n’a rien perdu là, pris.

puisqu'il a tout

—C'est vrai, cela, M. l'amiral ; ÿ allait avec précaution, cesseur Kertk: il a dû Sy prendre en deux fois, et cela à douze bons mois de

distance, avant de Pouvoir s’ancrer solidement par chez nous,

mais il votre prédé-

— Malin que vous faites!

bien pourtant que Kertk n'avait pas à son bord un pilote expérimenté comme M. Paradis, ex-Capitaine du Neptune.

Est-ce aujourd'hui que vous daiwnerez

condescendre à prendre la barre, Capitaine ?

L 4 vous savez

—Je suis votre prisonnier,

M. l'amiral, et non pas votre pilote

À mesure

qu'ils parlaient, le vent frai.

chissait ;

; il s'était déclaré franc sud, et aient à se dessi- L'Edgar, ployé sous enait de hisser sur filait à Ja diable, nombreux convoi, a, et j'aurais voulu

dans le lointain commen ner les Sept-Iles, ses Voiles que l’on y un ordre de l'amiral, serré de près par son C'était beau de voir cel

entendre raconter ces choses par le grandpère Paradis. Les matelots chantaient gaiement en tirant sur les poulies, les Vergues craquaient sous le poids de Ja toile qui se gonflait. Mais dans son coin le capitaine Paradis lançait toujours ses regards fauves,

La nuit arrivait à tire-d'aile, et promettait une fière course à l’'Angiais, lorsque une voix se fit entendre à l'avant :

—À hoy ! des brisants à tribord !

—Lof pour lof! hurla l'officier de quart

en jetant un regard d’épouvante sur son amiral.

La frégate, soumise au gouvernail, fit

tête au vent, pendant que Walker disait à son prisonnier :

— Capitaine, il y va de notre vie à tous; choisissez entre la barre ou le bout de la grande vergue,

Jean Paradis eut un nouvel éclair dans lès yeux; mais il reprit d’une voix lente :

—Jo vois bien qu'il est inutile pour un

grandhtaient es, les de la n coin

1rs ses

‘omet- )rsque

quart ir son

il, ft

disait

rie à bout

dans nte :

run

Canadien-français de vous résister. J’amène une seconde fois Mon pavillon. M.

l'amiral, et sauf le respect que je vous dois, Je prends Pour deux heures le commandement qu Vaisseau, Sur mon âme, il ne lui arrivera rien! Faites Carguer les voiles ! ne laissez que la toile des huniers,

ainsi que la mizaine. Dites-leur ça en anglais !

Un silence de mort régnait à bord:

n’entendait que les hurlements de la tempête qui arrivait dans le lointain, et les bruits de Ja Manœuvre. commandée Par le capitaine. L'Edgar, docile à Ja moindre pression de

la rude main du Canadien, se Cabrait comme un cheval que l’on dompte,

Le long des sabords on voyait filer les ]

ueurs de la mer qui, étincelante, se brisait à quelques encâ-

blures de là sur les récifs, et déjà l’Ilersqu'un coup l'arrière, {1

pu suivre la uis ce fut deux, puis

S Quinze coups; on

aux-Œufs était dépassée, lo de canon se fit entendre à venait du convoi qui n'avait Course de l'amiral, P trois, puis huit, pui

ms 44 ne

eût dit que la flotte anglaise faisait Je siége de ces Cayes moutonneuses. LBientôt ün immense cri de détresse s'éleve et domina toutes ces détonations : il fut suivi d’un éclat de foudre, ct alors les gens de L'Edgur virent ce que n’& jamais vu l'œil humain.

Une gerbe fiam boyante sortit du fleuve ; la colonne de feu monta dans les airs, luttant de force avec l'ouragan qui l'étreignait, et dans sa lutte écherelée, l'immense ruban rouge éclaira en ser.

pentant Je plns Sran@ tablean d'horreur que puisse présenter la mer, Le tonnerre venait de tomber sur le Vaisseau-poudrière, Aussi loin que la vue portait, Le Saint-Laurent était rouge d’uniformes anglais. Partout des têtes vivantes se heurtaient contre des fronts morts, et des centaines de nageurs cherchaient à se dé.

lier de tout un monde de cadavres qui dansaient sur Ja crête des vagues, Au loin, sur l'Tle-aux-Œufs, huit frégates éventrées recevaient dans leurs coques béantes les lames qui venaient s’y engouffrer!

isait le

Biens'éleve ; il fut ors les Jamais

leuve ; S airs, 1 qui velée, 1 Sser- )rreur nerre 1-pouait, le mes es se t des se dé.

S qui

Au svenantes

Un cri rauque sortit de Ja chambre du Commandant et un homme, en robe de chambre et en pantoufles, s'élança sur la dunette de L'Edoar en criant :

—Le Marchand de Smyrne ! qu'est devenu le Marchand de Smyrne ?

C'était l'amiral Walker.

Hélas! le Marchand de Smyrne s'était brisé comme les antres sur l'Ile; et, à son bord, se trouvait miss Blanche, la fiancée du commandant.

Le pauvre amiral pleurait à chaudes larmes, et je crois que si le père Paradis eût entendu ses sanglots une demi-heure Auparavant, il n'aurait pas jeté l'Anglais à la côte d’une main aussi ferme...

“ tn PURE en ee

IT

L’amiral pleura toutes ses ] cinq minutes ; Car, une fois son désastre bien constaté, il se tourna flegmatiquement vers Paradis et Jui dit froidement :

—Monsieur, je v

armes en

OUS avais donné le choix entre Ja barre ou la drisse de mon

hunier; vous serez satisfait de moi, vous aurez les deux. A hoy ! lieutenant, faites monter le capitaine &'armes, Brown, mettez les fers à ce gaillard-là et faites-

le déposer à fond de cale en attendant que justice se fasse,

Ce qui fut ordonné fut fait,

Pendant six longues semaines le père Paradis, enchaîné, ne vit ni ciel ni jour, Comme dit Ja chanson. De temps à autre, le geôlier, en lui jetant sa pitance, lui donnait par-ci par-là quelques nou:

velles. C’est ainsi qu'il apprit comment Walker s'était fiancé à miss Routh. Le Soir même du bal chez la reine Anne, un lord quelconque lui avali remis son brevet d'amiral, avec Oïdre de partir ls nuit mine pour Boston. De grand matin, le nouveau Commandant s'était rendu au port d embarquement, et là, pour éviter les SOUPÇons, il avait mis sa fiancée à bord du Convoi, décidé à $e marier le jour où la prise de Québec aurait fait tomber tout le Canada sous la domination anglaise, Mais, hélas! le bras de fer du vieux Paradis avait éparpillé tous ces rêves, et maintenant la fiancée de l'amiral dormait dans Jos sables de la côte du Labrador, en face de l'Ile-aux-Œufs

ee

ma RE nr, Fe

Pme cr = en 5;

ayant quinze cents cadavres anglais pour Monter la garde autour de son cercueil virginal. Tout avait été perdu dans la Catastrophe, et les quelques bâtiments chargés de blessés et de survivants, n'avaient pu même remporter le lourd trésor de la flotte que le geôlier ébahi avait vu enterrer sur l’île, au milieu d’un morne qui, d'après ses calculs, ne devait pas être loin de l'endroit nommé aujourd'hui la Pointe-aux-Anglais,

Ces causeries du geôlier aidaient à tuer le temps, lorsqu'un beau jour un choc infernal ébranla la cale où gisait l’arrièregrand’père de Jean, Il perdit connaissance, et à quelques jours de là, il se retrouvait dans une maisonnette bâtie sur les bords de la Tamise, Tont ensanglanté, il avait été ramassé sur le rivage par des pêcheurs qui avaient eu pitié de lui et l'avaient porté jusque-là,

Le pauvre amiral Walker, paraît-il, en revoyant les côtes de son Pays, avait songé à la réception que lui ferait la reine Anne, Prenant une résolution bien triste,

‘lais pour cercueil dans la

âtiments

rvivants, le lourd er ébahi ieu d’un

e devait

aujour-

it à tuer an choc l’arrièreconnaislà, il se le bâtie t ensan- > rivage pitié de

ît-il, en It songé à reine n triste,

il s’en était allé mettre un tison dans les Poudres de la sainte-barbo, et s'était fait sauter, Le Capitaine Paradis et une Couple de matelots furent seuls sauvés,

Paradis parvint à Passer en France, et à trouver Jà le Commandement d’un Vaisseau, l'Espérance de Nantes, en partance pour le pays.

La traversée fut extraordinaire à cet ne rencontra au de Terreneuve.

heureuse, et, chose te saison avancée, il cune brume sur les bancs

Ce navire filait Comme s'il eût été béni Par le pape, et déjà il était arrivé à la hauteur des Sept-Isles, lorsqu'une accalmie

se fit, et le Capitaine se trouva Saisi par le brouillard qui le forca à

anc de quart, l'oreille et l'œil au guet, il cherchait à

interroger ce vague gris qui absorbait l'horison, Peut-être songeait-il à l'angiais, lorsqu'il entrevit Ja silhouette d'un vais.

seau, puis de deux, puis de huit, puis

de vingt, qui s’avançaient à travers l'im.

Pénétrable banc de brume, Le père

Fe ne

Paredis croyait rêver, et pourtant il n’y avait pas à douter, c'était L'Edgar qui glissait silencieusement sur le flot, suivi de son convoi. A mesure que les navires filaient, le brouiliard semblait courir dans leur sillage, et bientôt, à l'exception de L'Edgar et de quelques autres, tous doublèrent la Pointe-aux-Anglais, entrèrent dans la passe et allèrent s’évanouir sur les récifs de l’Ile-aux-Œufs.

C'était Walker.

Depuis, chaque fois que sur le Golfe la brume s'étend froide et serrée, “ l'amiral du brouillard” revient croiser en ces parages.

Derrière lui voguent les vaisseaux surpris dans ces endroits désolés, Sans que les matelots le sachent, il les entraîne à sa suite, —et c’est ainsi que chaque année il y a tant de navires qui périssent dans le Golfe Saint Laurent,

nt il n'y

Igar qui ot, suivi s nayires ir dans tion de ous dountrèrent ouir sur

Golfe la l'amiral en ces

aux sur” ans que itraîne à te année nt dans

Page 1