LE BANQUET ET LA FÊTE POPULAIRE
M. Paul Deschanel pénètre dans le grand salon blanc de l'hôtel de ville, où les deux cents invités évoluent à l'aise et prennent contact.
Ils sont conviés tout d'abord à apposer leurs signatures sur le Livre d'Or des fêtes lamartiniennes : c'est un petit chef-d'œuvre de reliure en parchemin dû à Sévin, qui porte sur les plats les armes de Bergues enluminées à la main : d'argent à un lion contourné de sable, lampassé de gueules, parti aussi d'argent à une fasce de sable et un franc quartier d'or bordé de gueules et chargé d'un lion morné de sable.
Sur la première page, un dessin à la plume, représentant le beffroi, est très artistiquement exécuté par M. J. Dezitter, professeur de dessin, à Bergues.
Le banquet a lieu dans l'antique salle des fêtes de l'hôtel de ville. Cette salle, lambrissée de vieux chêne sculpté, décorée de guirlandes et de médaillons Louis XVI dorés en divers tons, offre, avec son couvert dressé sur une vaste table en fer à cheval, un cadre superbe aux convives.
Ces agapes lamartiniennes n'ont rien de la roideur guindée des dîners officiels, car le succès de cette
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belle fête a mis au cœur de tous une noble allégresse. Chacun se réjouit d'échapper un moment aux contingences de la vie quotidienne pour communier dans l'idéal.
Le ciel, bleu comme aux jours d'été, apparaît au travers des clairs vitraux losanges de plomb, et de temps en temps un rais de soleil vient caresser les vieilles dorures et fait sein tiller les cristaux et les fleurs.
Au moment où, vers la fin du banquet, le Champagne versé dans les coupes invitait les orateurs à célébrer cette heureuse journée, le bruit de la liesse populaire vint déferler en vagues joyeuses contre les murs de l'hôtel de ville.
La fête populaire, vers quatre heures, était à son apogée. Toute de plein air, par son caractère original et historique, elle sut intéresser à la fois l'élite et la foule (1).
Une promenade de géants ou Reuzen, divertissement traditionnel et essentiellement flamand, réunit en une sorte de congrès ces immenses personnages, que, d'ordinaire, les villes gardent jalousement chez elles, comme un palladium de la cité.
Cette fois, les deux géants de Lille, Lyderic et Phinaert, baptisés du nom des anciens Forestiers de
(1) La commission municipale des fêtes déploya un zèle et une activité qui contribuèrent pour une large part au succès de cette belle journée. Elle se composait de MM. Ch. Demeunynck, président, Beirnaert, Berteloot, Carbon et Delabaere.
Flandre, le géant Reuze Papa de Cassel, et Binhin de Valenciennes, se déplacèrent pour rendre visite au géant de Bergues, dernier né de la race.
A rencontre de la coutume qui revêt généralement les géants d'un harnois guerrier, le Reuze de Bergues représente tout uniment un électeur de Lamartine, habillé à la mode du temps, depuis le haut chapeau de castor et la cravate à trente-six tours jusqu'au parapluie du bourgeois prudent.
Les Reuzen ou géants sont de tradition dans les Flandres depuis le moyen âge. Ce sont des mannequins d'osier de cinq à huit mètres de hauteur, revêtus d'ordinaire d'une cotte de mailles à l'antique et d'une jupe dissimulant sous ses plis les hommes qui les portent.
A part Saragosse, Valence et Barcelone, qui possèdent également des Gigantes taillés sur le même type, cette coutume n'existe que dans les Flandres.
M. Edmond de Coussemaker leur attribue une origine septentrionale et spécialement Scandinave, VEdda mettant en présence les Reuses et les Ases dans ses antiques récits. Les géants d'osier représentent la race conquérante, d'où leur attirail guerrier (1).
C'est cet original cortège qui se déroule dans le cadre de la vieille cité de Bergues. Sous un radieux soleil éclate en plein ciel l'appel clair et harmonieux d'une sonnerie de cuivres. Ce sont les trompettes d'Hazebrouck, hérauts et buccinateurs de la fête,
(1) Cf. J. Beck et BoccHET, Bulletin de l'Union Faulconnier, années 1900 et 1908.
qui en donnent le signal du haut du campanile ajouré du beffroi.
Aussitôt les cloches se mettent en branle ; sur les graves coupetées du gros bourdon, le carillon brode ses fusées d'arpèges et, parmi les cloches sonnantes, le cortège bariolé se met en marche.
L'une de ces cloches jette sur la foule un souvenir lamartinien : c'est la Cloche du Ban qui, refondue trois fois depuis 1383, porte, gravé sur ses flancs en 1782, le nom du grand bailh Jacques Coppens, beau-père d'Eugénie de Lamartine.
Aux pieds du beffroi, parmi les joyeux remous de la foule défilent les géants et leurs cabriolantes escortes, sur les airs joués par les musiques de Bergues, Hondschoote, Cassel et Watten.
Les trompettes ouvrent la marche, précédant un original beffroi ambulant et tintinnabulant, orné de son guetteur. Puis viennent :
Le géant de Cassel Reuze Papa, revêtu d'une étincelante armure et entouré d'une escorte endiablée et farandolante qui danse sur l'air traditionnel du Reuzelied :
AU de groote Klokke luyd
De Reuze komt uyt (bis)
Keere u e's om, de Reuze, de Reuze
Keere u e's om
Reuzekom (1).
(1) « Quand la grosse cloche sonne, le Reuze sort. Retournetoi, Reuze. Reuze, retouruc-toi, gentil Reuze. » Ce texte se chante sur un air dont la première partie est la reproduction exacte, avec un mouvement plus vif, du chant de l'hymne chrétienne : Creator alvie siderum.
Le géant Binhin de Valenciennes est précédé de Texcellente musique de la filature Vandesmet à Watten. Ce géant est déguisé en bébé. C'est un paradoxal enfant de sept mètres de hauteur et de cent six ans d'existence. La musique d'Hondschoote encadre les superbes Reuzen de Lille : Lyderic et Phinaert, dont l'un, le faucon au poing, tourne majestueusement la tête de droite et de gauche. Le géant de Bergues et sa musique ferment la marche. Sur la foule oscillent son immense chapeau et sa bonne tête souriante et mahcieuse (1).
Quand le cortège tout entier est massé sur la place, la musique militaire se fait entendre ainsi que la « Jeune France », laquelle, avec la superbe cantate du matin, chante V Invocation de Lamartine, harmonisée par Soubre (2).
A ce moment paraissent au balcon de l'hôtel de ville M. Paul Deschanel et les principaux invités, qui ont quitté le banquet pour admirer le cortège.
C'est un inoubliable instant : la vaste place est noire de monde et de la foule compacte émergent, sous un radieux soleil, les géants, qui dansent en l'honneur du président dans un poudroiement d'apothéose.
Le spectacle est tout à fait digne de la vieille Flandre et évoque les festivités du dix-septième
(1) Ce géant estl'œuvTe de M. M. Ringot, l'habile sculpteur, qui, avec son frère M. J. Ringot, entrepreneur, a apporté aux fêtes le concours le plus dévoué.
(2) Pour l'organisation du cortège, de grands éloges sont dus à M. A. Debril, commissaire général, ainsi qu'à MM. Ips commissaires qui ont assuré avec lui le succès de la fête.
siècle, dont la peinture flamande nous a conservé tant de témoignages pittoresques.
L'enthousiasme est à son comble ; la foule applaudit frénétiquement les invités, qui lui répondent par de véritables acclamations. C'est au cri mille fois répété de : « Vive le Président ! » que les convives rentrent dans la salle du banquet, tandis que M. Deschanel, dans un dernier salut à la foule assemblée, s'écrie d'une voix vibrante : Vive Bergues! Vive la République!