LES TOASTS
Les convives rentrés dans la salle du banquet, les yeux remplis de ce spectacle grandiose et joyeux, eurent la joie d'assister ensuite à une véritable joute oratoire, dont la sténographie nous a permis de conserver le souvenir (1).
M. Paul Deschanel donna d'abord la parole à M. Trépont, préfet du Nord, qui prononça le discours suivant :
Monsieur le Président, Messieurs,
A l'issue de cette belle cérémonie, vous voudrez bien me permettre d'adresser des compliments au comité qui a pris l'initiative de fêter Lamartine à B argues. La population de la Flandre maritime a répondu à son appel avec un empressement, je pourrais dire avec un enthousiasme tel, que M. le sous-préfet Gaspard, Melchior-Balthazar, dont M. Henry Cochin a esquissé si spirituellement la silhouette au début de son délicieux livre, pronostiquerait sans hésitation le succès de la candidature de Lamartine. {Rires,) Je gage même que,
(1) Grâce au concours de M. Lazard, sténographe au Sénat, dont nous avons appris avec regret la mort récente.
LES FETES L AiM ARTINIENNES 133
porté par l'élan populaire, il donnerait une allure plus vive et plus légère au style administratif, à l'ordinaire circonspect et pesant « suivant la formule », et, par conséquent, peu goûté par le délicat historien qu'est M. Cochin. {Applaudissements.)
L'arrondissement de Dunkerque est justement fier d'avoir ouvert au poète la carrière politique, à laquelle, hélas ! le coup d'État de 1851 mit fin.
L'hommage qu'elle lui a rendu ce matin a valu à la ville de Bergues l'honneur de recevoir des hôtes illustres et le rare privilège d'entendre de magnifiques discours et d'applaudir de grands orateurs, également éminents dans les lettres et la politique.
Au nom du département du Nord, je suis heureux de saluer M. Paul Deschanel, président de la Chambre des députés ; S. Exe. M. Carton de Wiart, ministre de la Justice du gouvernement belge, dont la présence au milieu de nous atteste les liens d'amitié, j'allais dire de parenté, qui nous unissent à nos voisins. {Applaudissements prolongés.)
Je suis heureux de saluer M Denys Cochin, délégué officiel de l'Académie française, et M. Auguste Dorchain, représentant de la Société des Gens de Lettres.
Je suis convaincu que tous nos hôtes emporteront le meilleur souvenir de cette journée passée dans cette hospitalière ville de Bergues, qui, avec son beffroi, ses vieilles demeures et ses remparts édifiés par Vauban, évoque à l'esprit l'image de la vieille France. Le souvenir en sera particulièrement cher à M. le Président de la Chambre.
Comme nous conserverons l'harmonieux écho de sa parole éloquente, il gardera la vision, très douce à son cœur de répubhcain, d'une vieille ville de Flandre élevant un monument au poète inspiré qui, en fondant la République, avait pressenti les renaissances promises à une démocratie éprise d'un idéal de progrès, de
liberté, de justice sociale et de grandeur nationale. {Applaudissements prolongés.)
C'est au plus haut représentant de cet idéal que je vous convie, messieurs, à lever vos verres.
Je vous prie de porter la santé de M. Raymond Poincaré, président de la République, qui, avec un geste d'une élégante spontanéité, a bien voulu s'associer à cette fête, et la santé de M. le Président de la Chambre, qui, avec une bonne grâce dont nous lui sommes profondément reconnaissants, a bien voulu la présider. {Applaudissements prolongés et répétés.)
M. LE Président. — La parole est à M. Louis Sapelier, maire de Bergues :
Je lève mon verre à M. Raymond Poincaré, président de la République française. Je le fais dans un sentiment de profonde gratitude et surtout dans un sentiment d'hommage respectueux, d'admiration et de dévouement patriotique, envers l'homme éminent en qui la France a placé l'honneur et le fardeau de la plus haute magistrature. (Applaudissements.)
Nos hôtes voudront me permettre de boire à leur santé.
Monsieur le Président de la Chambre des députés, votre présence à cette fête, au miheu de nous, est un charme et un honneur. Vous êtes venu parmi nous, parce que nous honorions un grand poète et que chez vous les qualités du lettré déhcat rivahsent avec les grandeurs de l'homme politique ; c'est ce que nous a prouvé le magnifique discours qui nous a émus ce matin. Le poète, dans Lamartine, a pour vous un attrait spécial ; votre esprit, si bien fait pour le connaître, y était préparé dès l'enfance par l'heureuse influence d'un père lamartinien convaincu, à une époque où il y avait quelque mérite à l'être. Ce n'est pas là, d'ailleurs, le seul
souvenir de jeunesse que réveille votre visite parmi nous. Vous avez bien voulu nous dire, en acceptant notre invitation, que des liens de famille très chers, du côté d'une mère aimée et vénérée, vous rattachent à notre Flandre.
Cette pensée nous a émus, mais cependant vous êtes venu, avant tout, comme président de la Chambre des députés, car nous honorons un parlementaire et nous célébrons une élection, désormais historique, comme un acte de haute conscience nationale !
Vous ne pouviez pas manquer au rendez-vous. Je bois à vous, dont l'action énergique, spirituelle et courtoise, l'éloquence et le jugement contribuent tous les jours à la sauvegarde des droits de la liberté et de la conscience, dans les débats passionnés, où s'agitent à la tribune française les intérêts de la France, les devoirs de ses enfants, la vie en un mot de notre vénérée patrie. (Vifs applaudissements.)
Je bois à la santé de M. Félix Trépont, préfet du Nord, le magistrat distingué, l'habile, ferme et si aimable administrateur qui dès les premiers jours, dans notre grand département du Nord à la vie si intense, aux besoins si multiples et si divers, a conquis par son exquise urbanité les plus unanimes sympathies. Je n'oublie pas ce que Bergues lui doit pour le succès des fêtes lamartiniennes, dont il a bien voulu accepter la présidence d'honneur, et auxquelles il a donné son précieux et constant concours. (Applaudissements.) Par son entremise, j'adresse l'expression de notre reconnaissance au gouvernement de la RépubHque et notamment à M. le président du Conseil des ministres et à M. le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts, à la bienveillance desquels notre petite cité a dû une généreuse subvention. A votre santé, monsieur le préfet, vous me permettrez de joindre la santé de M. le sous-préfet de
Dunkerque, retenu loin de nous par un deuil cruel et récent ; celle de vos collaborateurs les plus immédiats et celle de tous les fonctionnaires, dont l'obligeance et l'empressement nous ont facilité cette belle fête.
Monsieur Denys Cochin, vous êtes ici le représentant de l'Académie française, cette noble compagnie d'hommes qui sont les gardiens vigilants de notre admirable langue française, les délégués permanents de la gloire et de l'honneur du pays. De cette société, un souverain étranger ami disait récemment avec envie qu'elle est chose unique au monde.
L'Académie nous fait un grand honneur en vous envoyant dans notre ville. De cet honneur nous prenons notre part, quoiqu'il soit dû au grand homme que nous célébrons, car de ce grand homme quelque chose nous appartient par nos pères qui lui ouvrirent le Parlement. Vous nous avez dit avec un talent charmant, profond et délicat, fait de finesse et de simplicité française, ce que fut Lamartine à l'Académie, quel honneur il en reçut et quel honneur il lui donna.
Laissez-moi vous dire que le choix que l'Académie a fait de votre éminente personne était pour nous toucher singulièrement. Parmi vos illustres confrères, que nous révérons tous, il en est un que nous regardons comme un peu plus spécialement nôtre : c'est vous. Vous le savez bien, car c'est par un lien fraternel que nous nous rapprochons de vous. C'est donc avec une cordiale effusion que je vous adresse nos vœux. (Applaudissements.)
Je bois aux élus du pays, sénateurs, députés, conseillers généraux et conseillers d'arrondissement, que je suis heureux de voir si nombreux à cette table, et en particulier à M. Georges Vancauwenberghe, président du conseil général du Nord, dont la présence ici nous
apporte la preuve de la sympathie du département tout entier. (Applaudissements.)
Parmi ces élus, vous trouverez juste que je distingue plus spécialement le successeur de Lamartine comme député des cinq cantons de l'arrondissement de Bergues en 1833. J'aurais voulu, en portant sa santé, dire à M. Guillain qui a représenté un de ces cinq cantons, celui de Gravelines, combien notre arrondissement lui est toujours reconnaissant de ses si éminents services, (Applaudissements.) Je bois à son successeur M. Alfred Dumont, auquel la bonté, le talent, l'esprit et jusqu'à l'aimable et joviale gaieté de nos campagnes, jointe à un rare mérite, ont fait une si belle popularité. (Applaudissements.)
Quant à M. Henry Cochin, il est aujourd'hui, et il l'est depuis vingt ans, député de Bergues. Maire de Saint- Pierrebrouck où des liens de famille l'avaient amené, il fut, en 1893, appelé par ses amis à briguer le mandat de député dans notre circonscription ; il conquit véritablement les électeurs par le charme de son caractère, sa grande bonté, plus que par tout argument politique.
Aussi, je veux oublier l'homme politique, pour ne saluer ici que l'ami très cher, dont personne mieux que moi ne connaît le grand cœur, la charité inépuisable, et aussi le fin et délicat lettré, le peintre de l'Italie et par un singulier contraste le peintre de notre Flandre, le peintre de nos moissons, le peintre de nos mœurs et de notre âme flamande. (Vifs applaudissements.)
Je ne puis oublier ce tableau charmant de nos mœurs, où, se laissant aller à la rêverie dans nos brumes du Nord, il exaltait, après les rudes et durs labeurs du jour, le repos calme et bienfaisant du soir dans nos campagnes. Mais les brumes se lèvent, un soleil plus radieux inonde nos campagnes, où s'étalent les horizons toujours plus verts de nos moissons...
Oserai-je en formuler le vœu pour vous, cher ami?...
J'avais cru avoir la joie de saluer ici mon éminent et si sjTnpathique collègue, M. Charles Delesalle, maire de Lille : une raison de santé l'a retenu au dernier moment ; qu'il me permette de lui exprimer de loin tous mes regrets, et qu'il reçoive, ainsi que ses collègues de Valenciennes et de Cassel, d'Hondschoote et de Watten, tous nos meilleurs remerciements pour le prêt si gracieux qu'ils nous ont fait de leurs musiques et de leurs énormes mais très paisibles citoyens, les Géants. (Bravos.)
J'ai le bonheur encore, parmi les élus de l'ancienne circonscription de Lamartine, de voir ici la plupart des maires des quarante-neuf communes qu'il a représentées. Mes excellents collègues sont ici au même titre que nous. Comme le nôtre, Lamartine a été leur député. Chacune de leurs communes a sa part d'honneur dans le souvenir de notre grand homme. En répondant à notre invitation, ils prouvent à nos hôtes illustres que notre Flandre française garde encore et toujours la vertu d'antan, la concorde et l'union dans l'amour de la patrie. (Applaudissements.)
Ce mot de patrie me fait me retourner vers vous, MM. les généraux, MM. les officiers, et, avec le cœur rempli du plus patriotique et ardent amour, nous saluons en vos honorées persormes notre admirable armée nationale, cette grande artère de notre patrie, où coule généreux le sang jeune et vermeil de ses enfants ; qu'ils soient, avec vous et sous vos ordres, le rempart toujours plus fort, toujours plus inébranlable de notre défense, et que désormais notre France demeure la plus grande et la plus respectée des nations. (Vifs applaudissements.)
Il m'est doux de remercier les Sociétés littéraires et savantes, ici représentées : la grande Société des Gens
de Lettres qui, pendant les cinquante ans dont elle célébrait récemment l'anniversaire, a réuni dans son sein tout ce que les lettres françaises ont eu de plus glorieux. Elle nous a fait un grand honneur en déléguant ici, à cette fête de la poésie, un poète exquis qui est en même temps le président de la belle Société des Lamartiniens. Les sociétés savantes de notre région, qui elles aussi ont répondu à notre appel, nous les en remercions ; c'est le Comité flamand de France, gardien de notre histoire et de nos traditions, la Société dunkerquoise, aux efforts si variés et si utiles, 1' « Union Faulconnier » qui s'applique à l'étude de l'histoire de Dunkerque, les Antiquaires de la Morinie, nos bons voisins, une des plus anciennes et des meilleures sociétés savantes de France. Et plus loin, au pays de Lamartine, l'Académie de Mâcon. J'adresse un salut de sympathie à nos associations agricoles de l'arrondissement, la Société d'agriculture de Dunkerque dont nous fêterons bientôt le centenaire, le comice agricole de Bergues, le syndicat agricole. (Applaudissements.)
Je serais un ingrat si je n'exprimais tous nos sentiments de reconnaissance à tous ceux qui, ici à Bergues, ont travaillé au succès de l'entreprise, mes chers collègues, adjoints, conseillers, tous les membres du comité d'action, qui se sont tous multipliés avec une activité et un dévouement au-dessus de tout éloge, et parmi lesquels je ne veux en désigner aucun, car tous se sont consacrés du même cœur à l'œuvre commune ; laissezmoi faire une exception, car c'est justice, pour le meilleur et le plus zélé des trésoriers, mon ami, M. Emile Lefebvre. (Applaudissements.)
Je dois un remerciement à la presse, au Journal de Bergues, à la presse locale, à la presse de Paris, de Lille, de Dunkerque, des environs. Leurs grands quotidiens, leurs modestes hebdomadaires ont bien servi notre
cause et promené dans tous les coins de France le nom de notre grand homme et de notre petite cité. Et avec la presse je remercie de tout cœur les amis du dehors qui ont apporté une aide nécessaire et notamment la Compagnie du chemin de fer du Nord, qui a facilité la réception de nos hôtes et l'accès de notre ville à nos innombrables visiteurs.
Je remercie les artistes qui ont si bien réussi à unir à notre hôtel de ville, par un indissoluble lien, l'effigie glorieuse de notre héros.
Que dirai-je de l'incomparable artiste, Mme Monnier- Wissocq, qui a bien voulu faire profiter son pays natal de son magnifique talent de diseuse? Elle a été la voix de la Muse qui s'élève et, grâce à elle, notre place a retenti des accents de la poésie lyrique. (Applaudissements.)
Enfin, comme c'est un devoir de courtoisie, nous mettons à part et au-dessus de tous, dans nos remerciements et nos vœux, les amis étrangers, qui sont venus aujourd'hui prendre part à cette fête française. Leur présence nous honore et nous est précieuse.
Nous voyons parmi nous un représentant éminent de l'Université de Milan, un membre de l'aristocratie italienne. Nous les saluons avec joie comme des hôtes de choix et des amis de notre pays. (Bravos.)
Quant à vous. Monsieur Carton de Wiart, ministre de la Justice du royaume de Belgique, votre visite de bon voisinage nous touche profondément et plus que je ne pourrais vous le dire. Tous les jours, nous côtoyons avec une sympathie toute fraternelle votre patrie, qui est celle du travail, de la liberté, du bien social.
Nous regardons comme un grand bien le lien de relations cordiales qui la tient à la nôtre. Nous savons aussi quel attrait spécial vous appelle vers nous : c'est l'amour des belles-lettres françaises. Nous saluons en
VOUS l'ami, l'homme d'État, le brillant écrivain. (Vifs applaudissements.)
Messieurs,
Mon rôle serait bien ingrat, si mon remerciement ne devait oublier personne : ce serait impossible ; car nous avons été entourés de tant d'amitiés et de bonnes volontés, que les reconnaître et les distinguer toutes serait au-dessus de toutes mes forces. Il me faudrait parler des souscripteurs : de M. le Président de la République, de M. le Président du Conseil des ministres, de tous ceux parmi lesquels nous rencontrons les noms les plus fameux des lettres, du Parlement, de la France entière, et aussi les plus humbles et les plus obscurs, tous admirateurs de Lamartine, dont l'obole généreuse et gracieuse était accompagnée souvent de lettres, toujours touchantes, parfois magnifiques.
Leurs noms à tous seront inscrits sur notre Livre d'Or ; nos archives les garderont, nous les pubherons aussi pour que chacun les connaisse. (Bravos.)
Je dois exprimer cependant les vœux et la gratitude de notre cité à tous les descendants de Lamartine, ses neveux, ses petits-neveux, en particulier les descendants de sa sœur Eugénie de Coppens d'Hondschoote, à qui est due la première pensée de son élection à Bergues. Leur adhésion nous a été un encouragement bien précieux. Nos pères ont admiré et aimé le grand homme pour lui-même. Nous sommes fiers de penser que nous demeurons en cordiales relations avec les honorables familles, qui restent liées à lui par les hens du sang. Quelle pensée eût été plus agréable à Lamartine luimême que de prévoir qu'un jour, ici, on saluerait en son honneur les descendants de ses sœurs tant aimées? (Bravos.)
Messieurs,
J'ai fini, pardonnez-moi, j'avais le devoir de dire les sentiments qui animent tous les cœurs des enfants de la ville de Bergues. Notre cité est petite, mais fîère de son passé glorieux et de ses souvenirs, grande par son patriotisme. Elle est convaincue qu'elle a accompli aujourd'hui une œuvre digne de la France, qui sait honorer les grands hommes. (Applaudissement répétés.)
M. LE Président. — La parole est à M. Alfred Dumont, député du Nord :
Monsieur le Président,
Mesdames,
Messieurs,
A la période où nous sommes parvenus du tournoi littéraire qui s'est poursuivi depuis ce matin avec tant d'éclat, je ne me dissimule pas que mon intervention paraîtrait au moins présomptueuse si, très aimablement, M. le maire de Bergues n'avait pris la précaution de vous en indiquer le motif.
Je lui en suis très reconnaissant, malgré les termes beaucoup trop élogieux dont il s'est servi à mon égard.
Vous savez maintenant pourquoi je serais inexcusable de ne pas prendre la parole dans cette fête de la reconnaissance au nom du canton de Gravelines, compris actuellement dans ma circonscription, et de le laisser à l'écart de ceux avec qui il formait en 1833 le collège électoral de Bergues lorsque Lamartine fut investi de son premier mandat législatif.
A cette époque, plus encore qu'à la nôtre, les laborieuses populations du nord de la France avaient l'ha-
bitude instinctive de se préoccuper presque exclusivement du côté positif de toutes choses.
Les électeurs censitaires de Gravelines n'échappaient pas à la règle commune. Ils étaient loin de demeurer insensibles au prestige qui s'attache à un grand talent de parole, mais ils se demandaient non sans inquiétude quels résultats pratiques il fallait espérer de l'action parlementaire de leur nouvel élu. Ils étaient donc su le point de se repentir de l'imprudence commise en choisissant, pour les représenter à la Chambre des députés, un demi-dieu (on dirait aujourd'hui un surhomme), nullement préparé à descendre des sommets où se complaisait son génie pour s'abaisser jusqu'à l'humble sphère des intérêts purements matériels.
Mais leurs appréhensions ne tardèrent pas à s'évanouir lorsqu'il eut occupé la tribune avec autant d'autorité que de précision pour discuter le projet de loi concernant le régime des sucres.
La poésie lyrique et le régime des sucres ! l/antithèse est piquante. {Sourires et applaudissements.) Il en fut de même à la suite de ses interventions sur l'organisation des caisses d'épargne, sur les servitudes militaires, et enfin sur la question des chemins de fer qui passionnait, à juste titre, l'opinion publique et qui lui fournit l'occasion de remporter une brillante victoire sur les adversaires du progrès, bien qu'ils eussent à leur tête l'illustre homme d'État que vous savez.
Dans le même ordre d'idées, mais à un point de vue plus régional, j'ai l'agréable devoir de mentionner les immenses services qu'Alphonse de Lamartine rendit, en 1836, au port de Gravelines, dont l'envasement allait jusqu'à menacer l'existence, en même temps qu'il compromettait le dessèchement et, par conséquent, les intérêts agricoles de tout le pays environnant.
Cette lamentable situation lui avait été exposée avec
le plus grand soin par des délégués gravelinois appartenant à des familles encore représentées aujourd'hui parmi nous. C'étaient : M. Charles Torris et MM. Joseph et Pierre Lesur. En dépit de toutes les mauvaises volontés, Lamartine réussit à obtenir pour les travaux indispensables un supplément de crédit, considéré alors comme très important.
Il faut d'ailleurs tenir compte de ce que les budgets de ces temps lointains étaient établis avec un esprit de sage économie, qui, si je suis bien renseigné, n'avait rien de commun avec les procédés financiers aujourd'hui en faveur. (Rires et applaudissements.)
Disons aussi que, dans ces différentes circonstances, l'éloquence de Lamartine a su donner du rehef aux débats les plus arides en apparence. Il y apportait une hauteur de vues et de superbes envolées rappelant le vers devenu proverbial :
Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.
Messieurs,
Dans la relation écrite jour par jour de son voyage en Orient, on lit dès la première page, datée de mai 1833, cette phrase vraiment poignante :
« Dieu, Amour et Poésie sont les trois mots que je voudrais qui fussent seuls gravés sur ma pierre, si je mérite jamais une pierre. »
Vous avez bien entendu : « Si je mérite jamais une pierre. » Comment concevoir un pareil manque de confiance de la part du poète déjà célèbre, l'auteur admiré des Méditations et des Harmonies? Et pourquoi ce doute plein d'amertume après son élection à l'Académie française, qui venait de donner, deux ans auparavant, une consécration définitive à sa jeune renommée?
En tout cas, personne n'ignore que ses sombres près-
sentiments ne se sont pas réalisés. L'humble pierre que Lamartine n'était pas certain de mériter recouvre le tombeau où il repose dans le cimetière familial de Saint-Point.
Et, par surcroît, des monuments lui ont été élevés depuis lors, l'un à Mâcon, qui fut son berceau, l'autre sous les ombrages de Passy, dernier asile de sa vieillesse.
Je n'oublierai pas, messieurs, le groupe lamartinien, représenté parmi nous avec tant de distinction, qui a voué à notre bien-aimé poète un culte pieux, qui s'est affirmé au mois de juillet dernier par l'apposition d'une plaque commémorative sur le très modeste hôtel de l'avenue Henri-Martin, témoin des années de lutte où la vieillesse du grand homme, aux prises avec une lamentable détresse, s'était efforcée en vain de l'apaiser en lui jetant en pâture les dernières miettes de son génie. {Applaudissements.)
Quant à nous, messieurs, nous venons de nous associer noblement aux hommages décernés à sa mémoire, et d'en compléter le tribut par la double inauguration destinée à perpétuer sous une forme élégante les événements auxquels la ville de Bergues est redevable d'avoir été mêlée intimement à la carrière pohtique d'Alphonse de Lamartine, c'est-à-dire ses succès électoraux ininterrompus de 1833 à 1839 et, par contraste, la nuit enfiévrée de 1831, où le poète, sous le coup d'une légitime indignation, improvisa sa foudroyante réponse aux attaques passionnées dont il avait été injustement l'objet, comme homme public, de la part d'un détracteur qui, cette fois, joignit à la facilité de sa versification celle de l'invective et de la calomnie.
En terminant, messieurs, je ne puis me dispenser de faire une allusion discrète à la déception éprouvée par nos devanciers de 1839 lorsque, à la suite de sa double élection à Bergues et à Mâcon, ce ne fut pas en faveur de Bergues que Lamartine déclara opter, contrairement
à l'attente de ceux qu'il s'était plu à appeler ses bons et fidèles électeurs de Flandre.
L'explication qu'il leur en donna un peu tardivement révèle la contrition imparfaite d'un enfant gâté certain de son pardon, quoi qu'il arrive. « Eh bien, oui, leur dit-il assez allègrement, j'ai opté pour Mâcon. Que voulez-vous, c'est une affaire de cœur. »
Soit, messieurs, c'était une affaire de cœur, et c'est le cas de répéter, après un illustre philosophe, que le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas.
En cette occurrence, les bons et fidèles électeurs de Flandre firent mieux que d'essayer de comprendre ; ils préférèrent oublier. Ce fut un beau geste d'affectueuse indulgence dont nous voyons aujourd'hui la continuation, grâce à l'initiative prise par la municipalité de Bergues. Je la félicite de grand cœur et aussi tous les amis connus ou inconnus qui ont tenu à honneur de la seconder. La grandiose manifestation due au concours de tant d'efforts généreux trouvera des échos sympathiques dans toute l'étendue de l'univers qui pense. Nous pouvons dire en effet, messieurs, avec une légitime fierté, que la gloire de notre grand Lamartine ne connaît pas de frontière et qu'un aussi beau génie appartient non pas seulement à la France, mais à l'humanité. {Applaudissements répétés.)
M. LE Président. — La parole est à M. Vancauwenberghe, président du Conseil général :
Messieurs,
La région du Nord, comme la France, comme tous les pays qui ont le culte des belles-lettres, a suivi avec le plus grand intérêt les préparatifs de la belle fête d'aujourd'hui ; invité par le comité organisateur à repré-
senter ici le Conseil général du Nord, j'ai accepté de grand cœur.
Messieurs, je n'ai pas à rechercher d'une façon spéciale quelle fut l'action économique de M. de Lamartine dans cette région : je sais, par le beau livre de M. Henry Cochin, qu'il ne s'en est pas désintéressé, qu'il a fait doter Gravelines des instruments nécessaires à la prospérité de son port et qu'il a soutenu les revendications du commerce dunkerquois ; je sais qu'il s'est préoccupé du régime des wateringues dans la région d'Hondschoote. Mais ce n'est pas à ce point de vue particulier qu'il faut juger Lamartine : il n'a pas été, à proprement parler, le député d'un arrondissement. Lamartine fut le député de la France, il fut le défenseur enthousiaste des droits de l'humanité. (Applaudissements.) Et c'est pour avoir voulu faire revivre ce souvenir que je remercie le comité d'organisation. Il a voulu que l'image de Lamartine restât d'une façon permanente dans ce pays flamand qui avait vu commencer sa fortune politique ; il a confié à la ville de Bergues le beau marbre qui perpétuera les traits du grand homme et qu'elle conservera avec une pieuse reconnaissance. (Vifs applaudissements.) Je félicite le comité d'organisation de l'initiative qu'il a prise en entretenant chez nos populations le culte du souvenir. (Applaudissements prolongés.)
M. LE Président. — La parole est à M. Henry Cochin, député du Nord.
Messieurs,
Je n'entreprendrai pas de remercier les amis qui m'entourent de toutes les choses trop gracieuses qui m'ont été dites ; l'émotion, je l'avoue, serait trop grande. Notre désir à tous, dans ce jour de joie, est de
ne pas sortir de la note joyeuse. Vous venez de jeter un regard, du haut du balcon de cet hôtel de ville, sur la place de cette charmante ville. Vous avez vu une foule immense, animée de la gaieté la plus aimable. Cette journée a été couronnée par une fête populaire, comme les Flamands savent en faire. Lamartine, qui aimait les fêtes, le peuple et les Flamands, eût été ravi d'y songer. Vous avez même vu les géants défiler, ces antiques symboles de la hesse flamande... On me dit même que j'ai eu l'avantage de servir de parrain au dernier né d'entre eux. On m'assure qu'en souvenir des images du temps passé que j'évoquais ce matin, on l'a déjà nommé : Grand capiau. {On rit.)
Au milieu des rires, des chants et des danses de cette rayonnante après-midi, et sans meuiquer en rien à sa gaieté, il faut que je revienne en quelques mots à la pensée profonde qui a fait naître cette fête unique en son genre. Ainsi que le disait tout à l'heure mon cher Président, ce que nous avons voulu fêter ici, c'est l'image d'un grand citoyen qui se donne à la patrie, c'est le dévouement au bien public, c'est le devoir civique. Nous avons été récompensés. Notre fête n'aurait pas éveillé tant de sympathies spontanées, généreuses, actives, s'il n'y avait pas eu au fond de nos cœurs cette noble pensée. C'est ainsi que nous avons pu voir s'unir à nous, avec les représentants des lettres, des arts, des grands corps sociaux, du gouvernement de ce pays, les représentants aussi de l'armée et de la marine. Je les salue particulièrement. C'est un honneur pour nous, je veux en fixer le souvenir, que M. le ministre de la Marine ait voulu déléguer aujourd'hui un éminent officier supérieur de son cabinet pour nous apporter l'expression de sa sympathie. A l'heure même où Dunkerque honore la visite du cuirassé qui porte le nom de son héros Jean Bart, la marine s'est associée aussi à la
fête d'honneur national que nous célébrons ici. Nous en sommes fiers. Il vient jusqu'ici, le vent de la mer du Nord, si dur aux navigateurs : nous nous vantons d'être une contrée maritime. (Applaudissements.)
Maintenant, jetant les yeux autour de moi, j'ai la joie de voir, assis à cette table, les maires de presque toutes les communes des cinq cantons qui ont élu Lamartine en 1833. Je les salue : ce sont tous des serviteurs du bien public. Pour la plupart, ils descendent de ces antiques familles de cultivateurs flamands, qui depuis des siècles fécondent le sol de ces contrées ; ils ont reçu de leurs pères cette tradition sacrée qu'un bon citoyen ne s'asservit pas en égoïste au seul soin de son travail et de ses affaires, mais doit à ses concitoyens une part de son temps et de sa peine. Je me sens une sympathie toute personnelle pour ces serviteurs désintéressés de la patrie... Je suis moi-même un vieux maire rural, qui a fêté cette année ses vingt-cinq ans de mairie.
Laissez-moi rappeler que notre héros, Lamartine, a fait ses débuts dans la vie publique comme maire de son village. Puisque nous honorons en lui aujourd'hui le devoir civique, levons notre verre, je vous y convie, messieurs, à tous ceux ici présents qui pratiquent ce devoir sur un grand comme sur un petit théâtre. En honorant l'homme de génie qui s'est dévoué, voilà quatre-vingts ans, au service du pays, trouvons force et courage pour le servir à notre tour, dans ses petites comme dans ses grandes affaires, car rien n'est petit quand il s'agit de l'honneur et de la prospérité de la patrie ! {Applaudissements prolongés et répétés.)
M. LE Président. — La parole est à M. Denys Cochin, délégué de l'Académie française.
Deux mots, messieurs, si vous le voulez bien, pour
remercier du fond du cœur tous ceux qui m'ont fait ici un accueil si aimable. Je le fais, non pas seulement en mon nom, car ce serait bien peu de chose, mais au nom du corps illustre qui m'a fait l'honneur de m'envoyer
J'ai déclaré tout à l'heure, la Chambre des députés étant si bien représentée, ne pas vouloir faire allusion à cette Chambre dont j'ai l'honneur aussi de faire partie. Je ne puis cependant l'oublier tout à fait, ni résister à dire combien j'ai été, à titre de député, touché de certaines des paroles que je viens d'entendre, notamment de celles de mon collègue M. Alfred Dumont.
Oui, Lamartine fut le grand homme que tout le monde connaît et salue ; mais tout le monde sera content de savoir qu'il fut aussi un excellent député, s'occupant des intérêts locaux de son arrondissement. Ainsi que le disait mon frère, là est le premier devoir d'un bon député. Le bien du pays, dans l'ensemble, doit assurément être sa passion dominante, mais ce bien se compose du total des prospérités locales ; et le député manque à ses devoirs, si, uniquement occupé de politique générale, il oublie qu'il est l'homme d'une région.
Lamartine, Flamand d'adoption, était devenu un très bon Flamand ; l'amitié fraternelle ne m'empêchera pas de dire que le portrait de Lamartine, habitant de Bergues, a été tracé devant vous avec des traits tout à fait charmants. (Applaudissements.)
Mon ami Deschanel, notre éminent et aimé président, nous a parlé de Lamartine national avec une éloquence et une intelligence des grands devoirs que le culte de la nation impose, auxquelles vous avez rendu hommage. Pour moi, j'aurais été tenté de vous parler de Lamartine parisien, mais je ne veux pas essayer d'esquisser un troisième Lamartine qu'on aurait tort, d'ailleurs, d'opposer aux autres.
Lamartine flamand, c'est le vôtre ; Lamartine national c'est celui dont Deschanel a fait un si magnifique portrait ; Lamartine parisien, c'est celui qui, dans les temps terribles que son discours à l'Académie a prévus et décrits, a su entraîner tout un peuple à sa suite. Mais j'aurais tort de dire que c'est Paris seulement qui doit s'en souvenir, car à Paris se jouait le sort de la France. Je n'esquisserai donc pas un troisième portrait de Lamartine, et je me contenterai d'applaudir les premiers. (Bravos.)
Mais je ne puis me taire sans avoir rempli deux devoirs.
D'abord je m'associe de tout cœur aux vœux qui ont été exprimés de toutes parts ici en faveur et en l'honneur de M. le Président de la République. Je le fais en ajoutant aux sentiments qui animent toute cette assemblée, un sentiment particulier que Paul Deschanel partage avec moi : nous buvons, lui et moi, à la santé d'un très aimé confrère. (Vijs applaudissements.)
Ensuite je lève mon verre en l'honneur de la ville de Bergues.
Pourquoi l'Académie, déjà représentée avec tant d'éclat, m'a-t-elle spécialement désigné? afin sans doute de m'envoyer faire une visite dans une maison très chère et assister à un spectacle qui me touche profondément.
J'ai pu voir que, successeur de Lamartine à Bergues, mon frère a hérité de la pensée intime de ce grand député : faire son devoir et se faire aimer. J'espère et je vois bien que les héritiers des électeurs de Lamartine ont hérité de leur côté des sentiments d'amitié que leurs grands-pères avaient pour l'illustre prédécesseur de mon frère.
Je les en remercie. {Applaudissements prolongés.)
M. le Président Deschanel se lève alors pour prononcer le discours chaleureux et charmant que l'on va lire.
Mesdames,
Mes chers Concitoyens,
Je suis profondément touché de votre accueil et confus de tout ce que je viens d'entendre. Je dirais volontiers à M. le préfet du Nord, à M. le maire de Bergues, à M. le président du Conseil général, à M. Emile Lefebvre, à mon ami Auguste Dorchain, à mes éminents collègues MM. Alfred Dumont, Denys et Henry Cochin, ce que Louis XIV disait à un prédicateur illustre : « Je vous louerais davantage si vous m'aviez moins loué. » {Applaudissements.)
Cependant je ne puis résister au plaisir de leur exprimer la joie que m'ont donnée leurs discours, si éloquents, si variés, si ^Taiment dignes du grand homme qu'ils célébraient.
Je vous remercie également d'avoir bien voulu rappeler mes origines flamandes. Oui, mon père, exilé, épousa à Bruxelles une Flamande, dont tous les aïeux étaient Flamands; je ne suis donc pas un étranger pour vous, et votre exquise hospitalité me l'a bien fait sentir. {Applaudissements prolongés.)
Je suis heureux de saluer à mon tour l'hôte éminent qui est assis près de moi, l'homme d'Etat qui fait tant d'honneur à son pays. {Applaudissements.) Je suis heureux de lui exprimer, en notre nom à tous, l'amitié profonde de la France pour la Belgique. {Applaudissements prolongés.) Je le prie de vouloir bien, après le voyage si utile qu'il va faire en Espagne, porter nos hommages à S. M. le roi et à S. M. la reine des Belges, à ce prince séduisant et sage, à cette reine charmante, lettrée et
LES FETES L AMARTINIENNES 453
libérale, qui ont laissé à la France d'impérissables souvenirs. {Acclamations.)
Permettez-moi d'ajouter, messieurs, que si quelqu'un a gardé fidèlement le culte du pays voisin, ce sont les fils de ceux qui ont reçu du roi Léopold pr et de la Belgique une si généreuse hospitalité, au lendemain du coup d'Etat de 1851. {Applaudissements.)
De votre admirable département du Nord, qui contribue si puissamment à la richesse, à la force et à la gloire de la France, je connaissais déjà plusieurs villes : Lille, Roubaix, Calais, Dunkerque, d'autres encore ; je ne connaissais Bergues, je l'avoue, que par les livres et par la peinture qu'en a faite, dans ses Tableaux flamands^ l'écrivain sincère et délicat qui est devenu son fils adoptif et qui en a parlé avec une si vive tendresse. {Applaudissements.) J'aurai désormais toujours devant mes yeux, en même temps que les aimables visages de mes hôtes d'aujourd'hui, votre pittoresque cité, enchâssée dans ses vieux remparts, d'où elle émerge avec ses tours aiguës, son élégant et noble beffroi et ses grands arbres. Surtout, je n'oublierai jamais cette place, cet hôtel de la Tête-d'Or., où Lamartine, dès son premier pas, Lamartine, qui traversa la vie sans une heure de haine, rencontra la haine, se heurta à l'attaque brutale de la Némésis et lui lança son immortelle riposte. {Applaudissements.) Ah ! messieurs, tous les hommes publics devraient venir ici en pèlerinage, car il semble, en vérité, que, par son poème vengeur, Lamartine les ait, en quelque sorte, armés d'avance contre ce qui les attend : la calomnie et l'injure. Mais quoi ! messieurs, Barthélémy, lui, au moins, signait ; la calomnie et l'injure ont fait bien des progrès depuis cette époque! {Applaudissements.)
M, Henry Cochin, et après lui M, Alfred Dumont, dans son spirituel discours, ont exprimé l'avis que, si
Lamartine, en 1839, était resté fidèle à ses électeurs de Bergues au lieu d'opter pour son pays natal, sa politique eût été autre. Certes, s'il eût été Flamand au lieu d'être Bourguignon, sa vie eût été différente ; mais je crois bien qu'il y aurait toujours eu incompatibilité entre la politique de ce grand idéaliste et le régime de Juillet. De même que sa poésie avait été une réaction contre la poésie réaliste de Parny, de même sa politique était une réaction contre la politique des intérêts purement matériels et de l'égoïsme, et tôt ou tard, sous une forme ou sous une autre, la mésintelligence eût éclaté.
Mais ce qui est vrai, c'est que ce grand libéral était bien fait pour représenter un pays de liberté tel que le vôtre. {Très bien.) La Flandre a été le berceau des libertés communales, qui ont engendré les libertés politiques. Nul pays n'était plus digne de l'élire, nul n'est plus digne d'entretenir dans la postérité le culte de sa gloire. {Vifs applaudissements.) Cette fête est bien celle que sa mémoire mérite : tout y est harmonie, noblesse et beauté. Ce peuple flamand, dont il disait que « tout est cœur en lui, quoique tout soit raison », ce vaillant peuple a respiré aujourd'hui l'air des cimes en vivant avec un des plus grands génies et des plus grands cœurs qui aient enchanté la terre, et demain, après avoir rafraîchi son front à la source limpide, il reprendra sa course, avec plus d'allégresse, vers l'avenir.
Mes chers Concitoyens, je bois à la ville de Bergues, au département du Nord et à leurs élus ; et, pour employer les expressions mêmes de Lamartine au banquet de Mâcon, je bois à l'accomplissement pacifique et régulier des destinées de la démocratie française. {Acclamations prolongées.)
Après que les applaudissements se furent apaisés, une joie nouvelle fut donnée à l'auditoire. L'éminent
LKS FETES LAM ARTINIENNES 155
ministre de la Justice de Belgique se leva pour répondre à tous les orateurs qui avaient salué sa présence.
M. LE Président. — La parole est à M. Carton de Wiart, ministre de la Justice de Belgique. {Applaudissements prolongés.)
Mesdames,
Monsieur le Président,
Messieurs,
Lorsqu'un chef d'État va présider quelque cérémonie officielle dans une région proche de la frontière, il est d'usage que le pays voisin et ami lui envoie des délégués pour le congratuler. C'est affaire d'étiquette et de courtoisie. Ici il ne s'agit pas d'étiquette. Dès que j'ai su qu'en cette charmante ville de Bergues, à quelques kilomètres du pays belge, des Français, illustres par leur situation et leur mérite, se proposaient de rendre un solennel hommage à celui qui fut une des plus belles expressions du génie de la France, j'ai considéré comme une très grande joie de pouvoir m'associer, en dehors de tout souci protocolaire, à une manifestation qui, par son objet même, ne peut demeurer strictement nationale. Car il existe, cher monsieur Cochin, un quatrième Lamartine qui complète ceux que vous nous avez si éloquemment décrits, et ce quatrième Lamartine appartient à l'humanité tout entière! {Applaudissements.)
Comme si l'objet même de cette manifestation n'eût pas suffi à justifier l'intérêt que vos voisins doivent y prendre, une heureuse fortune a voulu que la Belgique retrouvât ici, pour commémorer dignement l'admirable figure de Lamartine et dégager la leçon de cette noble existence, de grands citoyens français dont les noms
rayonnent chez nous depuis plus longtemps qu'euxmêmes : car la Belgique n'a pas oublié et elle confond dans un même sentiment de gratitude profonde les noms d'Emile Deschanel et d'Augustin Cochin. [Bravos et applaudissements répétés.)
C'est d'ici, de cette calme cité qui fut sa patrie d'élection, que Lamartine est parti pour vivre sa destinée orageuse. Elu au Parlement, il entendait y siéger au plafond, suivant un mot fameux. En politique, à voir les choses de plus haut, on les voit mieux et à leur vraie mesure. Voyant les choses de plus haut et d'un coup d'œil d'ensemble, il a compris avant d'autres et mieux que d'autres la nécessité d'harmoniser les intérêts de tous en les embrassant dans un même souci de justice et de bonté ! [Applaudissements.)
Tout à l'heure, Monsieur le Préfet du Nord, dans des paroles qui m'ont été profondément au cœur, vous avez fait allusion non seulement à l'amitié qui unit la France et la Belgique, mais aux liens de parenté qui unissent vos administrés et nos populations. Ces liens apparaissent étroits et solides dans cette région où nous sommes, parmi ces descendants des électeurs de Lamartine, chez qui nous retrouvons l'amour d'institutions et de traditions qui nous sont chères, ces qualités de simplicité et de bon sens robuste, et aussi cette ténacité dans la décision et le travail qui faisait dire à Charles de Bourgogne : « Vous, Flamands, avec vos dures testes... » [Rires.)
Vous comprenez donc quelle joie multiple c'est pour nous de fêter ici avec vous celui qui éleva si haut la pensée humaine, qui sut faire de sa vie politique un poème d'action, qui prouva que la poésie et la politique ne sont pas, tant s'en faut, inconciliables, car la politique, pour être bien faite, doit être doublée — et vous l'avez prouvé, monsieur le Président — de beaucoup d'idéal !
Il me reste à vous dire, monsieur le Président, combien j'ai été touché des sentiments que vous venez d'exprimer pour les Souverains en qui la Belgique indépendante se plaît à personnifier ses destinées. Je voudrais y répondre dignement en vous faisant sentir combien, en même temps que la pensée française dont Lamartine demeurera toujours une des plus pures et des plus glorieuses incarnations, nous admirons et nous aimons la France elle-même. Laissez-moi lever mon verre en l'honneur de cette patrie française, de ceux qui la servent avec tant dedévoûment, de M. le Président de la République, de votre Parlement, de vos armées de terre et de mer qui sont ici dignement représentés, et, pour me résumer, en l'honneur de ce drapeau français que Lamartine a si bien glorifié et défendu et que, dans une heure tragique, il a sauvé! {Acclamations et applaudissements prolongés.)
M. LE Président. — La parole est à M. le baron Joseph du Teil, maire de Saint-Momelin, délégué de l'Académie de Mâcon.
Monsieur le Président,
Monsieur le Préfet, Monsieur le Maire,
Messieurs,
En entendant tout à l'heure M, le Président de la Chambre des députés, — qui me pardonnera de me placer ainsi sous son égide, — citer un mot très spirituel de Louis XIV, il m'en est revenu à la mémoire un autre qui peint si parfaitement ma situation présente que je ne puis mieux faire, en vérité, que de le prendre pour exorde. A la fin d'un carême ou d'un avent, je ne sais, le roi donc, qui était passé maître dans l'art des compliments cornéliens, dit à son prédicateur : « Si j'ai tou-
jours été, jusqu'ici, très content de vos prédécesseurs, je suis aujourd'hui très mécontent de moi-même... » J'ai été si content des orateurs éminents qui viennent de se faire applaudir dans ce brillant tournoi littéraire et je pressens que je vais être si mécontent de ma modeste personne que je renoncerais volontiers à descendre dans la lice, si je ne devais y porter des couleurs que je ne saurais déserter sans trahison.
Deux alliances familiales contractées en Maçonnais, il y a quelque trente-cinq ans, valent, en effet, au maire de l'une des plus petites communes de l'arrondissement de Dunkerque l'honneur immérité et inattendu de prendre ici la parole, au nom des compatriotes de Lamartine, devant les représentants autorisés de son ancienne circonscription flamande, en évoquant le souvenir de la Terre natale (1) du poète dans le premier pays d'élections — j'écris le mot au pluriel — de l'homme politique.
J'appartiens de si loin à l'Académie de Mâcon, dont je suis simplement l'un des très nombreux membres associés, qu'il me sera permis d'en dire du bien, sans être suspect de travailler pour mon compte : ne vientelle pas, au reste, de se signaler à l'attention, — je pourrais même dire à la reconnaissance, — du monde des lettres en organisant le Centenaire de Lamartine en 1890 et le Millénaire de Cluny en 1911? D'ailleurs, si je soulève un coin de ce « rideau de modestie (2) » qu'au dire de notre héros lui-même, ses collègues se plaisaient à tirer sur eux, ce sera pour mettre en scène non nos contemporains, mais leurs anciens : des administrateurs, MM. le comte de Rambuteau et le baron de Roujoux ; des poètes, MM. Trambly et Vitalis ; un pré-
(1) Milly ou la terre natale, Harmonies, livre troisième, II.
(2) Nouvelles Confidences.
lat, Mgr Blampoix ; des savants, MM. le docteur Cortambert, Mathieu, l'abbé Sigorgne, et quelques « hommes d'autrefois », MM. le marquis Doria, de Larnaud et François-Louis de Lamartine de Monceau, un ancien chevau-léger qui avait partagé entre l'agronomie et l'archéologie les loisirs d'une retraite hâtive : tout ce monde-là « se réunissait en séance tous les mois dans la bibhothèque de la ville, lisait des rapports, des projets d'améhoration agricole, se donnait des motifs de discours, de compositions littéraires, quelquefois même de poésie (1) ».
Lorsqu'elle ouvrit ses portes, le 19 mars 1811, à celui que nous célébrons aujourd'hui, cette compagnie s'intitulait « Société des sciences, arts et belles-lettres », mais je préférerais, comme à l'époque de sa fondation remontant à 1805, la dénommer plus simplement encore « Société d'Encouragement » pour l'influence qu'elle devait exercer sur le rimeur juvénile, prématurément accueilh par elle, grâce à la présentation de son oncle de Monceau. Celui-ci, avec l'autorité inhérente à sa qualité de chef de famille, allait favoriser, par cet aimable parrainage, les débuts d'une carrière littéraire que les parents de son neveu étaient fort loin de contempler d'un bon œil ; sa mère s'inquiétait même de le voir « vivant dans des livres et quelquefois écrivant des vers qu'il ne montre jamais », et elle ajoutait : « A quoi lui servent ses talents ensevelis, à supposer qu'ils soient réels? D'ailleurs qu'est-ce que c'est que cette poésie rentrée et sans écho pour un jeune homme dévoré du besoin d'une vie active (2)? » Lamartine devait trouver en ses nouveaux collègues, plus compétents que ses amis Aymon de Virieu et Louis de Vignet, des défen-
(1) Nouvelles Confidences.
(2) Manuscrit de ma mère.
seurs contre ces appréhensions maternelles, en même temps que des auditeurs avertis, dont l'admirative bienveillance ne tempérait pas toujours les franches critiques : s'ils ne furent pas ses maîtres qu'il convient de voir dans ses auteurs préférés, ils se firent ses conseillers, et ce titre seul suffit pour leur donner droit à notre plus sincère reconnaissance.
Avec M. Félix Reyssié, qui s'est fait le consciencieux historien de la jeunesse de Lamartine à Mâcon (1), comme M. Henry Cochin celui de ses campagnes électorales àBergues, il suffirait de dépouiller pieusement les procès-verbaux de l'Académie pour rencontrer de cette action tutélaire des preuves multiples ; je me contenterai d'en rappeler ici deux, dont l'une est tirée des annales de la compagnie : « Vous n'avez pas entendu sans un sentiment d'orgueil, écrivait, le 25 avril 1820, le secrétaire perpétuel en enregistrant l'hommage des Méditations poétiques, applaudir au loin des chants qui vous avaient charmés les premiers, comme, dans le sein des familles, on se glorifie des talents qui brillent ailleurs, mais que l'on a vus naître et grandir (2)... » L'autre émane de l'auteur lui-même, quand, s'adressant à son oncle de Monceau en qui s'incarnait pour lui l'Académie entière, il disait :
Vous m'avez ouvert la carrière, Vous présidiez vous-même à mes premiers essais. Votre main, à la fois indulgente et sévère. Portant devant mes pas le llambeau qui m'éclaire, Corrigea mes erreurs, prépara mes succès (3)...
N'est-ce pas la collaboration qu'il apporta si jeune à
(1) La Jeunesse de Lamartine, d'après des documents nouveaux et des lettres inédites; Paris, Hachette, 1892. 1 vol. in-12 de xii-386 p. ; passim.
(2) Archives de l'Académie de Mâcon.
(3) Correspondance, t. II.
ses collègues de Mâcon qui permit à Lamartine de donner à ses précoces talents poétiques l'allure d'une vocation irrévocable et irrésistible? A peine interrompue par deux stages dans la garde du roi avant et après les Cent jours et par deux missions diplomatiques à Naples et à Florence, elle fut bientôt couronnée en 1830 par son élection à l'Académie française.
Mais, pour lui, «le but atteint n'est jamais qu'un nouveau point de départ (1) » et il songe aussitôt au Parlement, car il croit que « l'heure serait venue d'allumer le phare de la raison et de la morale sur nos tempêtes politiques, de formuler le nouveau symbole social que le monde commence à comprendre et à sentir : le symbole d'amour et de charité entre les hommes, la politique évangélique (2) ». Tel était le fond de sa pensée, quand il se jeta, comme l'on dit, dans l'arène électorale : « Toute sa vie politique, a écrit de lui SuUy-Prudhomme (3), fut un poème en action, où la générosité désarma la prudence et transfigura la misérable réalité » ; on le lui a trop souvent reproché autrefois pour ne pas l'en féliciter aujourd'hui. Après tout, c'était le propre de sa nature impressionnable de conserver indéfiniment les empreintes une fois reçues : le secrétaire d'ambassade n'accompagna-t-il pas le voyageur en Orient pour lui faire étudier sur place, quatre-vingts ans d'avance, le redoutable problème de la liquidation balkanique (4), et le mousquetaire n'apparut-il pas sur le perron de l'Hôtel de Ville de Paris, derrière le représentant du peuple s'enveloppant dans les plis du drapeau national ?
(1) Résumé politique du voyage en Orient.
(2) Voyage en Orient, 10 juillet 1832.
(3) Académie de Màcon; le Centenaire de Lamartine, célébré à Mâcon les 18, 19, 20 et 21 octobre 1890; Mâcon, Protat frères, 1891, 1 vol. in-8 de niv-222 p.; p. 195.
(4) Résumé politique du voyage en Orient.
Mais il tira sa sentimentalité parlementaire plus peutêtre de ses souffrances que de son génie :
Je fus dès la mamelle un homme de douleur (1)...
et c'est dans l'histoire de son âme, frappée
... d'un coup certain Dans chacun des êtres qu'elle aime (2),
qu'il faudrait chercher le secret de sa philanthropie législative.
Quoi qu'il en soit, il a été l'un des premiers à comprendre et le premier à dire que les changements amenés dans l'utilisation de la main-d'œuvre au dixneuvième siècle, par la transformation de l'atelier en usine, par le développement ou la création de grandes entreprises économiques, mines et voies ferrées, en nécessitant d'immenses agglomérations de prolétaires et en acheminant la pauvreté vers le paupérisme, mposaient au gouvernement des devoirs nouveaux, dont on ne pouvait s'acquitter par la rédaction de vagues circulaires administratives : c'est pour cela qu'il fonda le parti social ; il ne fut pas compris, — et combien de maux eussent été conjurés s'il avait été écouté, — mais, si le politicien ne réussit pas à améliorer, comme il l'eût désiré, le sort des classes laborieuses, le poète les glorifia en jetant ce cri du cœur :
0 travail, sainte loi du monde (3) !
Voilà pourquoi nous aimons tous Lamartine... Mais
(1) Gethsémani ou la mort de Julia; voir aussi : Hymne à la douleur, Harmonies, livre deuxième, Vil :
Frappe encore, ô douleur, si tu trouves la place !
(2) Eugène Mancel, l'Histoire d'une âme.
(3) Jocelyn, 2« époque (janvier 1836); « les Laboureurs ».
il me faut m'arrêter, en vous remerciant de votre aimable invitation, Messieurs, au nom de mes distingués collègues de l'Académie de Mâcon, de mes excellents amis de Saône-et-Loire, en vous félicitant de l'empressement avec lequel, sans attendre le siècle, vous avez tenu à célébrer leur grand compatriote dans la région où il est né à la politique. Comme on lui a pardonné là-bas d'avoir opté pour Bergues en 1834, vous avez consenti à oublier qu'il avait choisi Mâcon en 1837, parce que vous avez compris qu'attaché au sol comme il l'était, vigneron, pâtre ou laboureur dans l'âme, Lamartine ne pouvait longtemps tenir rigueur d'un premier échec à son Maçonnais, l'acclamant dans deux circonscriptions à la fois ; qu'il ne pouvait longtemps délaisser la modeste maison de campagne de Milly, le lourd et imposant château de Monceau, la pittoresque gentilhommière de Saint-Point, ses coteaux couverts de vignes, ses collines tapissées de prairies, ses montagnes coiffées de bois, ses roches célèbres de Solutré et de Vergisson, d'où l'on découvre parfois, au lever du soleil, le mirage du massif du mont Blanc, tous les lieux où il savait retrouver les échos de ses chants de joie et d'espérance, comme la trace de ses larmes de douleur et de découragement (1) ; il avait goûté sans doute la poésie particulière à nos paysages flamands, avec leurs ciels immenses, peuplés de nuages argentés, qui devaient évoquer en lui le souvenir des neiges et
(1) Lamartine a chanté par deux fois le «^ Retour », dans les Harmonies, livre troisième, IV :
Cependant il est doux de respirer encore Cet air du ciel natal où l'on croit rajeunir...
et dans les Poésies diverses (Recueillements poétiques), IX :
Vallon rempli de mes accords.
Ruisseau dont mes pleurs troublaient l'onde,
Prés, collines, forêts profondes, Où l'habitude me ramène
des glaciers alpestres, avec leurs riches plaines, aux horizons réguliers, où ondulent, à perte de vue, les moissons les plus variées, où çà et là se dresse la silhouette d'une flèche gothique ou la masse d'un beffroi Renaissance, où serpentent les rubans moirés de canaux bordés de splendides alignements d'arbres... Mais, il l'a dit lui-même.
Si je vois des champs verts qu'un ciel pur entretienne, De doux vallons s'ouvrant pour embrasser la mer, Je passe, et je me dis avec un rire amer : Place pour le bonheur, hélas! et non la mienne (1)...
Pour le conserver davantage, Bergues était une trop heureuse cité! {Vifs applaudissements.)
Après les toasts, un vivat flamand est entonné en l'honneur du Président par cent gosiers sonores. Puis viennent les poésies. Mme de Wissoeq dit avec son magnifique talent la belle pièce de vers qu'elle a composée à l'occasion des fêtes lamartiniennes.
Poète, quand Jésus accomplit ce miracle D'émouvoir l'univers par son Verbe immortel. Les faux dieux, pour jamais délaissés par l'oracle. Désertèrent l'Olympe en maudissant leur ciel !
Loin de l'autel païen, les Muses restaient veuves ; Et, plus infortunés que les Hébreux captifs. Les aèdes, sans harpe, erraient au bord des fleuves. Ne trouvant pas un son pour leurs soupirs plaintifs l
(i) Gethsémani ou la mort de Julia.
C'est que ton Créateur cherchait dans le mystère Un poète croyant pour notre âge chrétien ; Aussi, lorsqu'il te vit prier près de ta mère : « Il est trop pur, dit-il, pour n'être pas le mien >».
Et, t'indiquant dans l'ombre une invisible lyre
Dont il tendit pour toi les fils aux quatre vents,
Miséricordieux, il permit ton délire.
Pourvu qu'il lui donnât les plus beaux de tes chants !
Ah ! Comme la nature eut une belle aurore, Quand, tout ému, la tempe chaude et l'œil en feu. Une première fois, sur la corde sonore, Ta main vint se poser pour un hymne à ton Dieu !
Ce matin-là, le Verbe épousa l'Harmonie Au milieu d'un concert inconnu des oiseaux ; Et l'antique forêt fut toute rajeunie D'ouïr voler ton rêve à travers ses rameaux !
La nef eut plus de grâce à balancer ses voiles ; L'abeille fît son miel en dansant sur le thym ; Et, pour te reconnaître, au balcon des étoiles. L'on vit s'ouvrir, le soir, l'œil bleu d'un séraphin.
Les vents qui revenaient de leurs courses lointaines, Pour répondre à ton luth, prirent une autre voix ; Puis, cette voix changea le rythme des fontaines Qui partent vers la mer dans le manteau des bois 1
Ton lyrisme laissa vibrants les rocs des plages ; Et, pour avoir reçu tes sanglots de rancœur. Les lacs disent encore aux grands oiseaux sauvages Le poème enchanté qui coula de ton cœur !
Tu préféras le goût des pleurs au goût du rire, Sachant que la douleur marque un noble destin :
C'est pourquoi le premier, le seul, tu sus nous dire Ce qu'enferme d'espace un amour féminin !
Aimer, prier, chanter suffit à ton génie,
De même qu'aux aïeux qui fouillèrent ce sol ;
Il fallait au Pays cette double harmonie :
Sa chanson de travail, ton chant de rossignol !
Sur son enclume d'or, pourquoi donc, Lamartine, Un ange eût-il forgé ton poétique nom, Sinon pour que l'écho répondît : « Marceline ! » Lorsqu'un clocher flamand égrène un carillon?
Aussi, pour voir ce nom aujourd'hui dans son livre, Aspirer ton parfum de gloire et de vertu. Et, dans un bruit sonnant de grelots et de cuivre. Attacher sa couronne à ton beau front d'élu,
La vieille Flandre, à l'aube, a quitté les vallées Où ses petits moulins agitent leurs grands bras ; Elle a dit à ses fils, dans les longues veillées. Que son champ de héros fut sacré par ton pas ;
Que tu mis dans ta main sa lourde main calleuse ; Que tu pris sur ton cœur son cœur qui bat si fort Chaque fois qu'on lui dit : « Je te sais généreuse ; Je te sais, dans la paix, jalouse d'un beau sort. »
Son histoire, pour toi, ilotte avec ses bannières : Et, dans son mâle orgueil du combat coutumier, Elle a mis, sur ses chars parfumés de bruyères. Son Lion accroupi près des Géants d'osier !
Sa gloire est dans la tienne, aujourd'hui, Lamartine ! Ton nom harmonieux, elle l'a respiré Avec le vent du nord qui gonfle sa poitrine Sur la colline verte où ta Muse a pleuré !
Pour réveiller le siècle endormi sur ta tombe, Elle chante à plein cœur du haut de son beffroi ! Elle ne se taira devant le soir qui tombe, Que si tu lui permets d'entendre un vers de toi !
L'auteur de ces lignes récite ensuite les strophes suivantes :