‹ A LamartineChapitre 20 sur 27 · MONSIEUE ET EXCELLENT AMI · texte numérisé non relu

MONSIEUE ET EXCELLENT AMI

Pourquoi votre lettre m'arrive-t-elle trop tard? Pressé par trois demandes en sens opposé, j'ai écrit deux mots à M. Méchin, non contre M. Desanais (?), mais pour un autre prétendant. Je regrette bien ma démarche, d'après tout ce que vous me dites. Au reste, elle n'aura pas, je pense, grand effet. Ne faites nul usage de ma confidence très confidentielle. Mais assurez, si l'occasion s'en présente, M. Desannais (?) que je ne demande pas mieux que de me rapprocher d'un homme dont l'esprit et le libéralisme neuf et jeune

m'avaient séduit et que j'ai été aussi fâché que surpris de voir parmi mes opposants (1).

Mille remerciements de vos bons soins pour les chances d'une élection plus honorable. Si vous y découvrez des difficultés sérieuses, avertissez-moi à temps, car on me tourmente ici pour me mettre sur les rangs dans deux collèges. Cela me répugne, tant que vous me restez bienveillant, comme je vous reste moi-même attaché par tant de reconnaissance et de souvenirs.

Mille et mille amitiés.

Lamabtine.

Mâcon, Saint-Point, 23 juilet^(sic) 1837.

Après cette lettre, la correspondance s'était poursuivie entre Mâcon et Bergues. La candidature de Lamartine était posée dans le Nord et elle prospérait. Mais le candidat ne se décidait pas à arriver. Il finit par ne pas venir du tout. Il avait des malades chez lui ; le fait est certain. Pourtant on sent qu'il n'est pas fâché d'avoir une excuse, sans se l'avouer tout à fait à lui-même. Mais en écrivant, il donne encore à la Flandre un de ces témoignages dont elle est si fiére.

MoNSIEtTB ET CHER AMI,

Je vais, je l'espère, arriver avant l'élection. Cependant une épidémie de fièvres pernicieuses qui règne chez moi et qui m'a mis cinq personnes sur le grabat dans ma maison, me fait craindre d'ajourner jusqu'au dernier moment, et peut-être même, si ma femme, déjà un peu attaquée, n'était pas mieux, de ne pouvoir aller que quelques jours après l'élection (ceci entre nous). Cependant, j'espère bien y être quelques jours avant. En attendant, ne croyez rien de ce qu'on vous dit de mes soi-disant candidatures ici ni ailleurs. Je ne [me] mets sur les rangs que sous les bons auspices de

(1) J'ignore qui est ce M. Desanais ou De.sannais.

votre amitié et de nos excellents amis d'Hondschoote. J'écris un mot aux électeurs pour la forme. J'ai prié de vous le communiquer.

Je vous écris à la hâte entre tous ces soins de malades» dont celui qui nous intéresse le plus est à l'agonie. Pardonnez mon griffonnage et soignez mes intérêts politiques, car c'est vous qui les avez implantés dans votre sol d'honneur et de raison.

Mille amitiés et respects autour de vous.

Lamartine.

Saint-Point, 12 octobre 1837.

Voici une lettre dont l'autographe se trouve dans les archives de la Caisse d'épargne de Dunkerque, et dont je dois la connaissance à M. Georges Dumont, président du conseil des Directeurs de la Caisse d'épargne. C'est la lettre par laquelle, en 1834, Lamartine envoya sa souscription et celle de sa femme à la Caisse d'épargne. Il y a lieu de rappeler quelle part il a prise au développement de l'institution des caisses d'épargne, et comme il en appréciait l'utilité sociale et morale.

Quelques années après (15 avril 1845), il prononcera deux courts discours, mais substantiels et émus, sur les caisses d'épargne. Il les a définies « le Grand-Livre des prolétaires ». Et toujours heureux dans les formules qu'il donnait à sa pensée, il a prononcé cette curieuse phrase : « Chaque fois qu'un ouvrier jette son épargne à vos caisses, il y jette un vice avec son écu ! »

La caisse de Dunkerque était de récente création. Les caisses d'épargne s'étaient multipliées lentement en

France depuis le jour où d'intelligents philanthropes en avaient importé d'Angleterre le modèle (1). La souscription de Lamartine avait une valeur de propagande. Au moment où il l'a donnée, il était, dans toute la France, au comble de la gloire ; en Flandre il n'avait jamais été plus populaire. Il venait de traverser tout le pays, d'ovation en ovation pendant vingt jours de tournée électorale dont il était ravi. C'est en quittant ses amis, à Hondschoote, avant de retourner à Paris, qu'il laissa sa lettre à remettre et la somme à verser. Un détail à noter : avant que la lettre et le don fussent enregistrés à la caisse d'épargne, ils étaient portés à la connaissance de la presse locale. La Feuille cT Annonces du 31 mai reproduit même quelques mots de la lettre de Lamartine, et elle les reproduit d'ailleurs inexactement, comme si son rédacteur citait de mémoire. Je vois là, comme toujours, la main discrète et attentive de Mme Angebert, chargée, comme on sait, des soins de la publicité. Elle avait vu sans doute la lettre à Hondschoote, mais elle ne l'avait plus sous les yeux en rédigeant la note (2).

(1) M. Benjamin Delessert et le comte de La Rochefoucauld- Liancourt en 1818. — La Caisse d'épargne de Dimkerque fut créée par ordonnance royale du 1" novembre 1833, approuvant l'acte notarié du 10 octobre. Parmi les signataires de cet acte, on rencontre les noms les plus notables de Dunkerque : Darras, Dupouy, Benjamin Morel, celui de M. Angebert, commissaire de la marine, le mari de la dévouée amie de Lamartine, — et ceux aussi de quelques-uns de ses adversaires devenus ses amis, M. Buffin, le général Thévenet, et son vainqueur de 1831, M. Paul Lemaire.

(2) La lettre a été collée sur le registre de la Caisse d'épargne avec cette mention : « Souscriptions de Monsieur de Lamartine député, et de madame de Lamartine, le huit juin 1834 ». On y a joint l'enveloppe, qui a dû être remise à la main et porte ces indications (non autographes) « Monsieur Artaud, substitut du Procureur du Roi, à Dunkerque » ; et plus bas : « Ci-joint 200 fr. dont M. Delamartine (sic) prie Mons. Artaud de donner reçu au porteur ». La note insérée dans la Feuille avait paru le 31 mai.

Une phrase de la lettre n'est pas claire Lamartine quand il écrit : « Uarrondiss kerque qui m'avait adopté »? Je rappelle qii le mot arrondissement signifiait circonscr raie. Or Lamartine était et restait député c sèment de Bergues. La phrase ne peut que f. aux projets de candidature formés jadis d .- la circonscription de ville (1), qui, virtuellement alors, l'avait adopté.

Voici la lettre :

J'ai l'honneur d'envoyer à M. Artaud et à M. Darras ma souscription de cent francs pour la Caisse d'épargne de Dunkerque et de cent francs pour Mme de Lamartine, qui sera heureuse aussi de concourir à cette œuvre. Je remercie vivement MM. Artaud et Darras d'avoir bien voulu me fournir l'occasion de me joindre aux efforts philanthropiques des hommes les plus recommandables de l'arrondissement qui m'avait adopté, et je les prie d'agréer l'assurance de ma considération la plus distinguée.

Lamartine.

Hondschoote.

Ci-joint deux cents francs.

Les dernières lettres m'ont été communiquées par mon obligeant ami et ancien collègue, M. le docteur Théodore Barrois, professeur à la Faculté de médecine

(1) Voir dans mon livre ce que j'ai appelé le « coup d'essai », la tentative de candidature de 1830. à l'iastigalion de Michel Chevalier.

de l'Université de Lille. Il les a découvertes au cours d'heureuses explorations dans une importante collection privée récemment léguée à la ville de Lille (1).

Ce qui m'amuse dans ces lettres, c'est qu'elles complètent pour moi ce que j'avais cru pouvoir qualifier le chapitre des Muses du département. Il était d'avance bien aisé à supposer que Lamartine, dans ses campagnes électorales, trouverait l'assentiment de ses modestes confrères épars (2). Il le rencontra en effet, et la poésie a telle vertu, qu'il obtint d'eux quelque appui et une fidèle admiration. Il est vrai qu'en échange, il les nourrit de cette manne des éloges, dont il n'a jamais été avare avec aucun confrère. Tel est, d'ailleurs, le cas de la plupart des grands poètes. La générosité, qui rend leurs humbles émules si heureux, leur coûte à eux-mêmes très peu. Car, du haut de leurs sommets, ils voient à peu près sur le même rang l'humanité tout entière des rimeurs.

Quelques mots donc sur les deux « poètes » qui ont eu la chance, entre 1830 et 1840, de se placer sous le vent de Lamartine.

J'avais déjà, dans mon livre, distingué Henri-Auguste Gouttière ; il était professeur « de langues » au collège d'Armentières, mais on l'appelait le « poète dunkerquois », et, en fait, il était né à Dunkerque (3). Mais ce que je ne savais pas, c'est qu'il avait assuré Lamartine de son admiration et de son culte dès l'élection malheu-

(1) La collection Gentil-Descamps, qui comprend 243 cartons; elle provient d'un remarquable collectionneur et amateur d'art lillois.

(2) Il va sans dire que je ne fais pas rentrer dans la catégorie de ces personnages un peu falots la charmante et si distinguée Mme Angebert, à laquelle, très heureusement, quelques jours après les fêtes de Bergues, im monument a été élevé à Dunkerque. (Cf. Léon Séché, les Amis de Lamartine.)

(3) Le 21 janvier 1800.

QUELQUES LETTRES INEDITES DE LAxMARTlNE 187

reuse de 1831. A l'heure où le candidat malheureux se débattait dans les pièges que l'on sait, où il se voyait sommé de choisir entre sa conscience et le succès, où il avait la main plongée dans « le nid de vipères », — c'est à cette heure-là qu'il reçut d'un brave homme inconnu l'hommage de strophes naïves. C'était le 5 juillet, la veille même de l'échec. Lamartine était dans l'attente énervée d'une veille de bataille. Il fut charmé de l'offrande, si charmé qu'il répondit sur-le-champ.

Les Muses, dans cette afîaire-là, ne paraissaient pas jusqu'ici à l'historien bien favorables à leur grand nourrisson. Elles sont contre lui et sifflent avec les serpents. Elles lui font jeter tous les jours à la figure, comme une injure, le nom de poète et, à la fin du combat, il va les rencontrer devant lui dans les strophes venimeuses de Barthélémy. Les strophes de M. Gouttière n'ont certes pas le style de celles-là. Il est probable cependant que le candidat, à l'heure où il les reçut, leur trouva plus de charme. Si les vers sont médiocres, quelques-uns même tout à fait mauvais, l'accent en est touchant. Et puis ils méritent d'être conservés à titre de document électoral lamartinien !

Strophes adressées à M. de Lamartine le 29 juillet (1) 1831.

Lamartine ! en ce jour, reçois mon juste hommage. C'est ton admirateur qui t'ofTre ses transports ! Son cœur reconnaissant te doit ce témoignage : Il s'enflamme, il s'enivre au son de tes accords.

Souvent ton livre en main, rêveur et solitaire, Dans le calme des bois j'erre et je m'attendris ; Souvent ta voix, au sein de lombre et du mystère. De saints pressentiments vient frapper mes esprits I

(1) Il faut lire : juin. L'élection aura lieu le 6 juillet.

Le pouvoir enchanteur qu'offre ta poésie Sait transporter une âme à la voûte des cieux. La douceur de tes chants, c'est la pure ambroisie Qu'Hébé versait jadis dans la coupe des dieux.

Oui, l'âme par tes chants se repose et s'épure Dans le fleuve sacré de l'immortalité, Tel le flambeau du jour, pendant la nuit obscure. Dans l'abîme des mers retrempe sa clarté.

Pour prix de tes talents, on dit, ô Lamartine !

Que Dunkerque (1) t'appelle à défendre nos droits :

Ah ! si l'on rend justice à ta muse divine.

Honneur au grand poète! Honneur aux Dunkerquois!

Je ne toucherai point, audacieux atome,

Aux politiques traits de ton opinion :

Les nobles sentiments que respire un grand homme

S'élèvent au-dessus de toute passion !

Ainsi lorsque l'été règne sur nos rivages. Le soleil, entouré d'orages menaçants, Par sa brûlante ardeur traverse les nuages. Et fait briller au loin ses rayons bienfaisants.

Ton subhme génie, ornement de la France, Pour la hberté sainte est un gage assuré ; Le bien de ton pays et son indépendance. Voilà, j'en suis certain, ton vœu le plus sacré!

Ta voix éclatera du haut de la tribune Pour affermir chez nous les droits de l'équité ; Et, fuyant de l'erreur la route trop commune, Tu feras triompher l'auguste vérité !

(1) Tout Dunkerquois qu'il fût, M. Gouttière n'était pas bien au courant. Au moment où il écrit, Lamartine n'était plus candidat qu'a Bergues. Mais il avait été un instant question de Dunkerque.

Un esprit de grandeur, digne de ta patrie, Respire dans ton âme ainsi que dans tes vers, La gloire est Taliment de ta muse chérie. Et tu lui dus toujours tes plus heureux concerts.

Immortel écrivain dont la verve m'inspire, Accepte le tribut d'un poète naissant ! Pour mon cœur plein de toi, ton bienveillant sourire Est plus cher que celui d'un monarque puissant (1).

Voici la réponse de Lamartine :

J'ai reçu, monsieur, les belles strophes que vous avez bien voulu m'adresser.

La veille d'une lutte électorale est un moment bien peu poétique ! Aussi je vous réponds en vile prose ; mais je n'en relis pas avec moins de charme et de reconnaissance vos beaux vers.

Il est doux de penser que la sympathie poétique nous fait ainsi rencontrer des amis inattendus, dans les lieux mêmes où les antipathies poHtiques nous font trouver tant d'adversaires !

L'un compense amplement l'autre ; c'est une goutte de miel dans une coupe d'amertume.

Demain, monsieur, je serai hbre de ces soucis d'élection, et vainqueur ou vaincu, je reviendrai à mes idées habituelles.

J'espère alors faire connaissance avec un ami inconnu et vous répéter de vive voix ce que j'ai éprouvé hier de plaisir, de reconnaissance et d'admiration en vous lisant !

Lamabtine.

5 juillet 1831.

A la suite de cette correspondance, le « poète dunkerquois » avait vu Lamartine ; des relations s'étaient

(1) Archives communales de Lille. Fonds Gentil. Carton u« 41. — La réponse de Lamartine est dans le même carton.

nouées, si bien que quelques mois après, quand Lamartine préparait son voyage en Orient, il avait proposé à Gouttière de l'emmener avec lui. Le brave homme avait refusé ; mais de loin, pas à pas il suivait sur les mers le glorieux pèlerin. « Que de fois... alors que l'illustre auteur des Méditations errait sous le ciel d'Orient, j'appelais les secours de la Providence sur le vaisseau qui le portait et qui dut me porter aussi ! 0 tempête ! Tu lui épargnas les horreurs du naufrage, et j'ai béni mille fois la main divine qui le protégea dans ses courses lointaines (1)... »

En 1833, on sait comme Lamartine revint en France, élu député de Bergues en son absence, et brisé de douleur par la mort de sa fille. Gouttière crut devoir se mettre à l'unisson de sa souffrance. Il lui envoya un poème sur l'immortalité de l'âme qu'il avait jadis composé et fait imprimer à l'occasion de la mort d'un être aimé (2). Lamartine trouva sans doute l'envoi de Gouttière, lorsqu'il revint à Mâcon à la fin d'octobre, dans le courrier arriéré, ce paquet de « plus de soixante lettres » qui l'y attendait. Le 9 novembre il répondit :

Monsieur,

J'arrive de Paris, je suis accablé du contre-coup de la douleur qui a retenti jusqu'à vous, malade et dans un état d'abattement physique et moral qui me permet à peine de tenir ma plume. Mais mon cœur souffrirait plus du silence que je ne souffre à vous tracer ces deux lignes.

Sachez donc au moins que j'ai reçu, que j'ai lu votre poème de r Immortalité de Vâme, et que j'ai pleuré en vous lisant.

(1) Dans un poème en prose intitulé : Hymne à la Tempête et dédié à Lamartine. Journal la Feuille d'annonces, l" avril 1837.

(2) Ce poème eut une première édition en 1822 (Lille. Leleux, in-8, 12 pages), une seconde en 1826 (Paris. F. Didot. in-8«, 16 pages). Nous allons voir qu'il y eut une 3« édition.

Sachez que vos beaux vers ont atteint le but de toute poésie, celui de toucher et de consoler. Je vous en dirais plus, s'iLs ne touchaient à la partie la plus douloureuse de mes souvenirs.

Recevez, monsieur, en excusant la brièveté de ces lignes, sur mon impuissance absolue d'écrire, l'assurance de mes sentiments les plus affectueux.

J'espère que, si des temps meilleurs renaissent pour moi, je pourrai vous les exprimer mieux et comme je les ai éprouvés.

Alp. DE Lamartine.

Màcon. 9 novembre 18.33.

Le 9 novembre ! Cette date nous frappe. C'est un de ces jours du début de novembre que Lamartine a qualifiés un « rêve horrible ». Il était revenu conduire Mme de Lamartine à Saint-Point. Puis il était reparti seul à Marseille pour chercher le cercueil de sa fille, le ramener, le déposer dans la tombe de sa mère. Nous avons le récit poignant de ces jours-là dans des lettres à Mme de Girardin et à Aymon de Virieu. La chronologie qui ressort de ces lettres douloureuses est, comme il arrive, incertaine. Quel jour a-t-il conduit Julia au cimetière? Le 5 novembre il écrit à Mme de Girardin : « C'est hier » ; et le 7, il écrit encore « c'est hier », à Virieu. Il n'est pas très étonnant que quelque confusion règne en un pareil moment (1). Ce qui pourrait à première vue nous surprendre davantage, c'est de voir, au lendemain d'un tel deuil, le père infortuné prendre la plume pour écrire à un homme qui, après tout, ne pouvait que lui être indifférent. Mais au contraire que faire dans l'inaction forcée du lendemain de

(l) A la même coafusion j'attribue cette contradictioa : Lamartine dit à Gouttière : « J'arrive de Paris ». et il dit à Mme de Girardin, au même moment : « je n'ai été ni à Paris, ni prés do Paris ». Est-ce une erreur, ou bien y avait-il quelque chose à dissimuler?

la douleur, sinon s'occuper à remercier les amis, à répondre aux lettres de sympathie?

La lettre à Gouttière n'est pas absolument inédite. En 1837, Gouttière l'inséra dans la troisième édition de son poème (1). En dehors de cette publication, les œuvres de Gouttière sont peu abondantes. La France littéraire de Quérard déplore que la plus grande partie de ses productions, consistant en odes, élégies, épîtres, idylles, soit restée inédite (2). On en retrouve cependant des débris épars dans les curieux petits bouquins (assez rares) qui s'intitulent Muses dunkerquoises, et aussi dans les journaux de la région, surtout la Feuille.

M. Gouttière avait un ami, et, semble-t-il, un ami très cher. Car sur l'exemplaire de V Immortalité de Vâme qui se trouve aux Archives à Lille, on lit ces mots naïfs :

Pour avoir un autographe de M. Henri- Auguste Gouttière, s^adresser à M. Cunningham, son ami, cour des Innocents, rue des Urbanistes, à Lille.

€«t ami si précieux, ^L Cunyngham (3), est justement le second rejeton de la muse locale que réveilla le passage de Lamartine. Il ne tient pas dans l'histoire

(d) Imprimée à Lille (Vanackere) et éditée à Paris (Derache), avec l'addition d'un poème sur la Providence.

(2) La Littérature française contemporaine de Bourquelot et Maury. qui est la suite de Quérard. nous révèle en plus une méthode de grammaire française (Lille et Paris, 1833).

(3) C'est ainsi qu'il orthographie lui-même son nom. que l'on rencontre sous d'autres formes. Il était fils d'un Antoine Cunyngham, époux de Henriette Roche de Bitterlay, qui s'intitulait « gentilhomme anglais » et s'était étahli, en 1790, rue Saint- Pierre, à Lille. (Ces renseignements ont été trouvés par M. Théodore Barrois à Lille, aux Archives départementales : Fonds du Tabellion, 2164, n. 86.) Après la rue Saint-Pierre, Cunyngham habita Cour des Innocents, puis à Esquermes.

littéraire une place plus notable que Gouttière ; mais il imprima davantage. Il croyait au sacerdoce de la poésie. Son origine anglaise faisait de lui un apôtre de la littérature anglaise ; et c'était chose pour plaire à Lamartine. Mais il ne se bornait pas à cette propagande. Il voulait répandre le goût de la poésie en elle-même dans la France, et surtout dans la région du Nord. Il ne semble pas qu'on y fût rebelle. Dans notre province alors, de même que dans les autres, tout le monde faisait des vers. Cependant M. Cunyngham se plaignait de la presse. Je rencontre un document violent, signé de lui, une lettre à VEcho du Nord, par laquelle il déclare se désabonner, parce que le journal a eu l'audace de dire ce blasphème : que la France en général et le département du Nord en particulier n'étaient pas poétiques. Et pour cette mauvaise raison Y Echo du Nord avait refusé d'insérer des vers ! des vers peut-être de M. Cunyngham. Genus irritahile!

C'est, sans doute, par Gouttière que Cunyngham fut rapproché de Lamartine et probablement après l'élection manquée de 1831 et avant le départ pour l'Orient. Il est certain en effet, et le fait est assez singulier, qu'en novembre 1833, pendant même les cruels jours de deuil dont j'ai parlé, nous trouvons Cunyngham sur le chemin de Lamartine. Et je dis bien : « sur son chemin ». Qu'on lise le billet suivant :

Je serai au rendez-vous le 25, à trois heures, et je me logerai à l'hôtel du Parc, dans votre voisinage, pour être sûr de ne pas vous faire attendre.

Mille compliments.

Lamartine.

Mâcon, 23 novembre 1833 (1).

(1) Cette pièce et la suivante provieiment toujours du fonds Gentil, mais du cartou 89.

Ce billet est évidemment la suite d'une correspondance. En quel lieu Lamartine acceptait-il le rendezvous que Cunyngham lui avait offert? Nous pouvons le savoir. Une autre lettre de ce même 23 novembre 1833, qui se trouve dans la Correspondance, porte ces mots : « Je vais demain à Lyon (1). » Donc c'est à Lyon que Cunyngham attendait Lamartine. Pourquoi faire? Nous n'en savons rien. A chaque pas presque de l'histoire de Lamartine il y a un petit mystère. Celui-ci a peut-être, comme plusieurs autres, une banale explication. On se rappellera que la douleur, à ce retour du coûteux voyage d'Orient, n'était pas seule à charger l'âme de Lamartine. Il y a encore, comme il disait, « des affaires importantes ». Il en a eu toute sa vie ! M. Cunyngham à Lille appartenait au monde du commerce. Lamartine ne l'avait-il pas mêlé à quelquesunes de ses difficultés ou de ses entreprises?

Ce n'était pas pour parler vers que l'on se donnait rendez-vous à Lyon. Il y avait sous roche autre chose que la poésie. Mais la poésie bientôt reprenait sa place. Un peu de temps après l'énigmatique entretien de Lyon, Cunyngham dépêchait à Lamartine deux volumes de ses œuvres, insigne rareté, puisque l'auteur avait, dit-il, anéanti toute l'édition : il n'en restait plus que quelques exemplaires. Hélas, ce trésor est parvenu jusqu'à nous, et la Bibliothèque nationale possède un des exemplaires échappés à la destruction. La littérature française n'y a rien gagné.

Cunyngham est passionnément royaliste (2). Il est non moins anti-romantique et son classicisme est si pur que l'on a la surprise de constater ceci : quand il

(1) A Yirieu. DLXXIX.

(2) Ses odes les plus retentissantes sont destinées à fêler le retoiir de Louis XVIII en 1814 et à honorer les mânes de Malesherbes.

salue « le sublime Rousseau, cet immense génie », cela ne veut pas dire Jean-Jacques, mais bien Jean-Baptiste. Cependant il a pris de son temps le genre troubadour :

Près de quitter sa patrie et sa belle. Pour suivre au loin la bannière du preux, Au pied d'un chêne un troubadour fidèle Chantait ainsi sur un luth amoureux...

Voilà-t-il pas une jolie lithographie de romance? Cela finit par avoir un petit caractère ! Mais il n'en faut pas abuser. Le plus souvent les vers de Cunyngham se tiennent au niveau des chansons les plus plates de Déranger. Il s'agit sans cesse, comme il convient, de quelque tendre objet.

Cet objet, c'est le cœur de la jeune Sylvie.

Sylvie n'est pas le seul objet. En voici un autre :

Près de mon Euphémie Combien j'étais heureux.

Lamartine n'était pas très sévère pour ces sortes de choses-là. Il avait été nourri dans son jeune âge de cette poésie, dont Banville (je crois) disait qu'on ne la conçoit bien qu'en spirale. A aucune époque de sa vie il ne l'a détestée. Il trouva donc à louer dans les volumes de Cunyngham, et il semble bien que ce iùt avec quelque sincérité.

MONSIETJK,

J'ai reçu les deux volumes de belle poésie que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer. C'est avec un vif plaisir que je les ai lus, comme toute œuvre où l'on retrouve la belle expression des grands sentiments qui agitent l'âme humaine et la font vibrer longtemps. La découverte du nouveau monde, le nom de Colomb si justement grand devaient vous inspirer les strophes brillantes qui commencent votre premier

volume. J'ai admiré votre traduction de Byron et vous avez pleuré la mort de ce grand génie des temps modernes en vers dignes de lui. La grande et sainte poésie des psaumes a trouvé dans vous, monsieur, un heureux interprète ; c'est le premier et le dernier livre de toute poésie humaine. Le Voyageur et le Village abandonné de Goldsmith, deux pièces où éclatent toute la naïveté et la mélancolie de son beau talent, ont justement attiré votre attention. Enfin la traduction du Messie et de V Essai sur l'homme de Pope est faite en vers que Delille pourrait envier.

Les beaux vers sont assez rares, monsieur, pour que ce soit une bonne fortune d'en rencontrer comme les vôtres.

Je vous en remercie et vous prie d'agréer l'assurance de ma considération distinguée.

Lamaetinb.

1" février 1834.

A la suite de cela, Gunyngham se laissa emporter par l'enthousiasme jusqu'à composer des stances à Lamartine sur son retour d'Orient. Elles sont imprimées dans un volume qu'il publia un peu plus tard (1), et je n'y relève aucun trait qui mérite d'être reproduit ici. Quand il offrit à Lamartine le volume qui les contient, il en reçut le remerciement suivant :

J'ai lu, monsieur, avec un vif intérêt, le nouveau recueil de poésies que vous avez bien voulu m'envoyer, et je m'empresse de vous en adresser mes félicitations ; tous les genres vous semblent également famihers, et vous chantez avec une grâce et une facilité beaucoup trop rares aujourd'hui. Il n'appartient qu'à un Français et surtout à un poète d'écrire avec cette pureté et ce charme qui caractérisent vos vers. Je suis heureux, monsieur, de la sympathie que vous daignez me témoigner, et je vous prie d'agréer, avec mes remerciements, l'assurance de mes sentiments d'estime et de considération distinguée.

Lamaetinb.

Saint-Point, 19 novembre 1837.

(1) Odes et poésies diverses, Paris, Arthur Bertrand, 1837.

Il y a encore dans le dossier de Lille un dernier document adressé à Cunyngham. Il ne pouvait pas ne pas s'y trouver. C'est un prospectus d'une de ces lamentables souscriptions qui se renouvelèrent au long de la vieillesse déplorable de Lamartine. Celui-ci est de 1849. Au verso on lit une lettre datée du 1^^ fé\Tier. Cunyngham la recevant ainsi avec le prospectus, put-il la croire personnelle? Elle ne l'est évidemment pas ; on n'y remarque aucune allusion à des relations passées. Elle est analogue à nombre d'autres de ce genre que l'on trouve annexées à des prospectus semblables, lettres qui pouvaient parfois être écrites par Lamartine, le plus souvent par sa femme ou quelque autre « secrétaire de la main ». Je ne crois pas devoir la publier.

Il suffit que les huit lettres précédentes aient fait apercevoir quelques détails précis des mouvements et de l'action d'une vie, que la curiosité de notre temps veut désormais connaître au complet.

Henry Cochin.

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