M. LOUIS BARTHOU
La Politique rationnelle, écrite en septembre 1831 par Lamartine, âgé de quarante et un ans, et adressée à Edmond de Cazalès, réalisait, avec des idées nouvelles, une intention déjà ancienne. Dès 1815, Lamartine avouait à son oncle qu'il avait écrit sur la politique « d'abord quelques petites notes générales, ensuite quelques morceaux choisis et adaptés aux circonstances ». Ces études avaient plu à ses amis. Sur leurs conseils, il les donna à un imprimeur. Mais, redoutant du bruit et même du scandale, il les retira en cours d'impression, pour « les enfoncer dans l'obscurité ». L'imprimeur avait eu plus de confiance, puisqu'il avait pris l'ouvrage à ses frais et proposé à l'auteur d'en partager avec lui les bénéfices. Même il avait formulé une prédiction singulière. On lui avait dit que Lamartine n'avait
pas encore vingt-quatre ans : « Il marquera à quarante », répliqua-t-il. (10 novembre 1815.)
Lamartine n'attendit pas cet âge pour « marquer ». Mais le poète devança Thomme politique, dont les premières tentatives ne s'éloignent guère de la date fixée par le prévoyant imprimeur. Jusqu'en 1831, les idées politiques de Lamartine s'expriment dans sa correspondance privée, sans que le public en ait la confidence et le bénéfice. Il pense et il parle avec indépendance, condamnant la corruption de l'Ancien régime, flétrissant les excès de la Révolution, également hostile à la « folie ultra-libérale » qui anime la jeunesse pensante et au bonapartisme qui semble gagner la population agissante (1828). La doctrine de Lamennais le conquiert peu à peu. M. Christian Maréchal a dégagé dans un livre fortement documenté les étapes qui, sous cette influence, conduisent Lamartine du traditionalisme monarchiste au libéralisme chrétien.
La prise est si forte qu'il essaie, à son tour, de faire des adeptes aux opinions mennaisiennes. En 1825, le poète avait rencontré Edmond de Cazalès, fils du célèbre orateur de l'Assemblée Constituante. Cazalès, ancien rédacteur du Catholique et de la Quotidienne, collaborait dans les pre-
miers mois de 1830 au Correspandant . Aux pages « ternes » de ce journal, fait « de ménagements, de concessions timides, d'incertitudes, de réticences », Lamartine opposait l'Avenir, « neuf, fort, franc, à la hauteur du siècle » . Il engageait Cazalès à rompre les liens qui le rattachaient à un passé mort et émettre sa foi intacte, son nom, son talent, ses espérances, au service d' « un avenir redoutable, mais grand ». (19 février 1830.) Cazalès suivit ce conseil.
Entre Cazalès et Lamartine les relations se continuèrent, confiantes et cordiales, pendant plusieurs années. Le poète, en juin 1830, prévoyait la révolution prochaine. Il faisait à Cazalès des confidences semblables à celles qu'il adressait à Virieu :
Eh bien ! voilà les élections, mon cher Cazalès ! Qu'en dites-vous? Ici déroute générale. Rien n'y fait ; la partie est hée, ils écoutent et ils votent. Nous allons vite au dénouement ; je le crains funeste ; l'aveuglement est sur les deux camps. Ils vont lutter dans les ténèbres, et nous qui crions aux uns : vous êtes des insensés ! aux autres, vous êtes des forcenés ! nous recevons les flèches des deux partis. Les symptômes sont terribles, je ne sais pas s'il est temps encore d'arrêter la perte du pays, il est temps au moins de crier sur les toits. Vous verrez avant peu, si le mouvement politique n'est pas suspendu par la Providence, notre unique refuge. Combien vos
mandarins, écrivains de journaux, seront foulés sous les pieds par nos tribuns populaires en sabots et en baïonnettes ; ils s'agitent et sont tout disposés à recommencer 93 et 1815. A quelle main, grand Dieu, ce pays sera livré?
Au poète, ainsi engagé dans l'appréciation et dans la prévision des événements publics, l'écrivain politique répondait par des conseils littéraires. Les Harmonies venaient de paraître. Thiers leur avait consacré un article, dont Cazalès prenait à son compte les réserves dans une lettre que je dois à l'obligeante amitié de M. Léon Séché :
Je dois avouer qu'il a raison dans ses critiques et qu'il fait fort bien de vous prêcher le travail afin que vous laissiez après vous des monuments, que vous fassiez honneur à votre patrie. Mais ne sont-ce pas d'inutiles sermons que ceux-là? Ne serez-vous pas toute votre vie plutôt un dilettante qui, dans ses heures de loisir, laisse tomber les fruits de son génie, qu'un artiste amant de la perfection, retravaillant sans cesse ses œuvres, ajoutant, retranchant, corrigeant, faisant enfin de son mieux? Vous êtes trop prodigue ; vous êtes comme cette femme d'un conte de fée qui répandait des fleurs ou des pierreries à chaque parole. J'imagine que, quand les diamants qui lui sortaient de la bouche n'étaient pas suffisamment polis, elle ne les ramassait pas pour les faire retailler, mais qu'elle recommençait à parler, sûre qu'il en viendrait de plus beaux. Vous, vous êtes doué en poésie, et c'est ainsi que vous jetez les vers pêle-mêle, sans les compter, ni les regarder.
Après la révolution de 1830, Lamartine exprimait à son ami sa confiance dans une politique d'équilibre, favorisée par l'horreur profonde de la nation pour les rechutes, entre « l'excès du pouvoir » et « l'excès bien plus périlleux de liberté ». Le 9 novembre il lui écrivait de Milly (1) :
Je n'ai encore rien terminé ; je descends en vain jusqu'à des prix ridicules pour me délivrer de ce fardeau administratif, je n'entends parler de rien. J'attends cependant une dernière résolution à la fin de ce mois, et sitôt que j'aurai touché quelque chose, je prendrai les actions ou vous remettrai à vous-même ce que vous voudrez pour en prendre pour vous et donner une allure quotidienne au journal que tout le monde vante même ici. A propos, envoyez-le-moi donc : je vous en donnerai le prix quand je vous verrai.
Nous sommes toujours à Milly très heureux et très paisibles jusqu'ici, attendant avec résignation les coups de foudre qui grondent sur Paris et dont le retentissement nous ébranlera. L'esprit des populations est partout ou presque partout plein de raison, de lumière et de modération. Je ne crois pas qu'une terreur puisse durer trois mois chez un peuple si bon. Mais la bonté aussi le rend accessible aux violences des partis. Je fais des fossés et des murs comme en pleine paix. J'aimerais cependant à savoir ma femme et ce qui m'est cher en Suisse ou en Angleterre pour trois mois, ils ne le veulent pas encore. Pour moi je resterai au poste des hommes honnêtes.
(1) Cette lettre à Cazalès et toutes celles qui suivront font partie de ma collection particulière.
Je viens d'envoyer à Paris un morceau de poésie sur le moment et la question du moment qui, peutêtre, ne vous plaira pas beaucoup, mais c'est à peu près mon opinion de conscience, aussi je la risque à tout vent. Les royalistes feront une grimace : je parle de ceux à coup d'Etat ; et les Jacobins me noteront pour leur table. Je suis résigné aux sottises des uns et aux crimes des autres. Je ne sais si on osera l'imprimer dans un journal quelconque. Je ne pense pas dans le vôtre. Je vous l'enverrai si j'ai le cœur de recopier. Je crois que c'est mâle et beau. Je puis et dois me tromper. Je vais écrire un petit poème original que j'ai en tête, puis une tragédie pour le printemps.
Le morceau de poésie « mâle et beau » était l'ode Contre la peine de mort, adressée au peuple du 19 octobre 1830, dans laquelle Lamartine, toujours généreux et courageux, défendait la tête des ministres de Charles X.
C'est à Cazalès que Lamartine envoya de Bergues, le 18 juillet 1831, au lendemain de son échec électoral, les dernières corrections à introduire dans la vibrante et magnifique Réponse à Némésis.
En septembre 1831, Cazalès fonda la Revue européenne, qui continuait le Correspondant, et dont l'objet était de concentrer dans un recueil français les résultats les plus féconds de tous les travaux contemporains. L'Allemagne savante et
l'Angleterre lui donnèrent leur coopération. Pour la France, elle se plaçait sous le patronage de MM. de Chateaubriand, Lamartine, Ballanche et d'Eckstein. Le baron d'Eckstein, qui avait passé d'abord par le poste de commissaire général de police de Marseille, puis par le ministère des Affaires étrangères, était l'un des fondateurs de la Revue.
Cazalès avait demandé à Lamartine sa collaboration au nouveau journal. Lamartine refusa. Ce n'est pas qu'il méconnût l'importance de la presse périodique. Tout au contraire, il saluait avec confiance cette « démocratie de la parole » et cette expansion de la pensée, dont il disait en termes singulièrement prophétiques : « Aussitôt conçue, aussitôt écrite, aussitôt entendue aux extrémités de la terre, elle courra d'un pôle à l'autre, subite, instantanée, brûlant encore de la chaleur de l'âme qui l'aura fait éclore. » Mais il redoutait de ne pouvoir associer à d'autres convictions politiques la sienne propre sans risquer d'être tenu de latténuer et peut-être de la dénaturer. Il voulait, pour assurer l'unité morale de sa pensée, ne compromettre son indépendance par aucun voisinage et par aucune solidarité. « Je n'écrirai jamais, disait-il, dans un journal dont je ne serais
pas seul responsable. » Cette déclaration fut la loi de sa vie.
Hostile à une coopération personnelle qui prendrait le caractère dune collaboration permanente, il accepta d'exposer, dans une sorte de profession de foi doctrinale, les principes politiques que la ïïouy eWe Revm devait, selon lui, arborer et propager. Cette lettre aurait dû passer dans le prenaier numéro. Sa longueur, qui dépassait les prévisions de Lamartine, et son caractère eurent pour résultat d'en ajourner et d'en transformer la publication. Les lettres suivantes, adressées par le poète à Cazalès, vont nous initier aux modifications subies par le projet primitif.
De Saint-Point, le 17 septembre 1831, Lamartine écrit :
Mon cher Ami,
Ma lettre politique à vous est devenue malheureusement un volume ou une brochure immense que vous ne pourriez insérer et que j'hésiterais, vu sa crudité envers les royalistes d'ordonnance, à faire paraître sans avis d'hommes forts et éclsdrés. Je ne puis donc vous l'envoyer. Je vous enverrai au premier jour le commencement, formant préambule, d'une vingtaine de pages d'impression ; si vous le trouvez bon, mais seulement dans ce cas, imprimez-le comme communication anticipée d'une lettre politique que je vous ai adressée et
qui paraîtra en son entier dans votre recueil ou autrement. Abonnez-moi à la Revue européenne. Je la prêche et la prêcherai. Je vous ai offert, si vous en avez besoin, de prendre action ; aussi je suis aux ordres de tout ce qui pourra vous servir.
Adieu, je pars pour une course, et de Mâcon où je serai lundi je vous enverrai ce commencement. Ne le publiez en conscience d'ami qu'autant que cela ne pourra me nuire littérairement ni politiquement, mais, si vous le faites, n'y laissez pas altérer une syllabe. La politique est personnelle et sacramentelle.
On voit que, si Lamartine veut prendre l'avis d'un ami dont la conscience lui est sûre, il ne Taccepte que sur le principe et l'opportunité de la publication. Il tient à garder sur le fond et sur la forme de ses idées u^e intransigeance dont la fierté témoigne de son indépendance et de son désintéressement. Il ne s'inféode à aucun parti, convaincu que, si les partis ont leur utilité et parfois même leur grandeur, il faut trop souvent payer leur concours et acheter leurs services au prix d'une discipline dont la rigueur risque de ressembler à une servitude. A aucun degré et d'aucune façon il ne se résigne à aliéner la liberté de sa pensée, de sa parole et de son action . Tel il se montre en 1831, telil sera toujours. On peutlui en faire honneur, sans dissimuler pourtant les inconvénients et les dangers d'une attitude qui ne tient
pas un compte suffisant des contingences et des nécessités pratiques. Quand on a, même sans ambition vulgaire, et par noblesse d'âme, le dessein, que l'on prend pour un devoir, de gouverner les hommes, il faut compter avec eux. Il est beau de siéger « au plafond ». Seulement, on doit parfois se résigner à en descendre. Le génie, qui plane dans les hautes sphères, ne suffit pas à tout, et la parole, môme si elle lui emprunte ses ailes, n'est qu'une des formes de l'action. Qui, plus que Lamartine, en fit, après des journées glorieuses, l'expérience décevante et injustement cruelle?
L'article de Lamartine, destiné à la Revue européenne, était donc devenu un volume. L'auteur s'inquiétait de son sort. Le 26 septembre 1831, il s'informait auprès de Gazalès.
Mon cher Ami,
Je vous envoie lundi prochain par M. Delahante, ou plus tôt si je trouve une occasion plus rapprochée, le petit volume de politique dont vous avez été le provocateur. Comme je vous l'ai mandé, ma lettre à vous pour la Revue européenne est devenue trop volumineuse pour les feuilles d'un journal. Ainsi donc, écoutez-moi et agissez pour moi dans les deux hypothèses que je laisse à votre arbitrage.
1° Si vous jugez utile pour vous et votre œuvre collective d'y insérer quelque chose de moi, insérez-y la pre-
mière partie ou le prégimbule de mon morceau politique jusqu'à ces mots : Votre théorie sociale sera simple et infaillible, y compris les huit ou dix lignes de ce paragraphe et sans le dépasser. Vous mettrez un petit avertissement disant que M. de Lamartine vous a permis d'insérer cette communication politique d'une brochure qui vous était destinée tout entière, mais que sa longueur et son importance ont déterminé l'éditeur à publier séparément en entier, et qui va paraître.
2° Avant de faire cette insertion, vous irez trouver Gosselin, qui m'a fait offre de un franc pair exemplaire, disant qu'il en vendrait trois mille, à vue d'oiseau, ce qui ferait, par conséquent, trois mille francs. Mais ce prix était dans l'hypothèse et avec la condition que rien n'en paraîtrait avant dans aucun journal ou revue, condition à laquelle je n'acquiescerai pas, puisque j'ai écrit originellement pour vous et que je vous autorise à insérer cette première partie ou préambule jusqu'aux mots cités. Vous irez donc trouver Gosselin et vous traiterez avec lui en mon nom pour la publication en brochure, avec la réserve de votre publication du préambule dans la Revue quelques jours ou immédiatement avant la sienne. Vous traiterez comme vous pourrez, soit pour deux mille francs fixe et comptant, — soit pour dix-neuf sols ou vingt sols l'exemplaire, nets pour moi ; — soit enfin, moi faisant les frais et lui me tenant compte des bénéfices avec son intérêt de commission, mais cette dernière manière me convient le moins.
Que si vous trouvez Ladvocat ou un autre vous donnant beaucoup plus et comptant, arrangez-vous avec lui ; je ne donne que préférence à peu près à M. Gosselin à trois ou quatre cents francs près.
S'il vous déplaît que la lettre vous soit adressée nominativement, mettez *** à la place de votre nom.
Le titre doit être :
Lettre à M. de Cazalès sur la Politique rationnelle. Mettez pour épigraphe :
Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît.
(Évangile.)
Ou bien ces mots de la brochure même :
Les événements ne sont jamais neutres, nous n'avons donc pas le droit de l'être nous-même.
Retenez en tout cas que cela soit imprimé sur-le-champ et sur beau papier, beau caractère in-S^, selon mon habitude. Une cinquantaine d'exemplaires en étrennes à moi.
Faites, s'il vous plaît, bien examiner les épreuves parce que je n'ai pas pu recopier, c'est mon brouillon. J'ai l'horreur de l'écriture matérielle. Lisez bien les ratures et les suppléments aux ratures. Ne laissez pas changer une syllabe au texte : c'est mon opinion consciencieuse, toute opinion est sacramentelle.
Adieu ; un mot de réponse à tout ceci.
Ne vendez que pour trois ans en tout cas.
Si mes doctrines ne s'harmonisent pas avec les vôtres, n'insérez rien dans la Revue; je ne serai pas choqué, toute opinion doit être entière et intégralement imprimée.
Adieu encore.
Lamartine.
Virieu sort d'ici : il a lu et approuvé presque tout, malgré nos divergences.
Faites toujours votre négociation avec un libraire en attendant M. Delahante qui ne part que lundi prochain. Tâchez que cela rende un millier d'écus ou deux mille francs pour les deux malhem-euses familles que vous connaissez à Paris, mais si rien, imprimez-le toujours {sic).
Cette lettre, curieuse à plus d'un titre, montre Lamartine sous tous ses aspects.
D'abord, il continuée affirmer l'intransigeance « consciencieuse et sacramentelle » de ses opinions, qu'il veut exposer telles quelles, ou pas du tout. Mais il a le souci et le respect des opinions d'autrui. L'adhésion de Virieu, son ami intime, le touche d'autant plus qu'il existe entre eux de profondes divergences. En 1825, il lui écrivait : « J'ai déjeuné l'autre jour avec Cazalès : il est plus libéral que toi. » Cette fois, Cazalès et Virieu approuvent ensemble ce que « les royalistes d'ordonnance » vont sans doute désapprouver.
D'autre part, Lamartine ne se désintéresse pas des conditions matérielles de la publication. Il veut, selon son habitude, un beau papier et de beaux caractères. Son attention ne s'arrête pas là : il se révèle homme d'affaires. On a souvent reproché à Victor Hugo l'âpreté avec laquelle il traitait les éditeurs de ses oeuvres. Il y aurait là-dessus beaucoup à dire, du moins jusqu'aux Misérctbles. Mais serait-ce un tort? Les poètes n'échappent pas plus que le commun des hommes aux nécessités de l'existence. Faut-il les blâmer de se défendre? Il y aurait un livre curieux à écrire sur les traités qu'ils ont signés, surtout à
leurs débuts. Cette histoire ne démontrerait pas, je crois, la maladresse et la détresse des éditeurs. Du moins prouverait-elle que Lamartine avait devancé Victor Hugo dans la protection de ses intérêts littéraires. J'ai montré ailleurs comment il avait essayé de placer la Mort de Sacrale aux meilleures conditions possibles en profitant de l'émulation qu'il faisait naître entre les libraires Gosselin et Ladvocat. La situation pour la Politique rationnelle se présente de la même façon. Celui-là sera choisi, par les soins de Cazalès, qui offrira les plus sérieux avantages. Ce fut Gosselin qui l'emporta. Il semble d'après la lettre suivante, datée du 2 octobre, que la Revue européenne ne publia pas le préambule dont Lamartine lui réservait la primeur.
Mon cher Ami,
J'ai porté hier ma brochure à Mâcon pour être remise à M. Delahante, rue Saint-Dominique, numéro 30, qui part lundi. Mes instructions étaient dans ma précédente lettre.
Mais voilà qu'en revenant, ma femme me fait faire la grosse réflexion que follement je n'avais pas faite, et qui change tout relativement à vous et à la Revue. C'est que vous ne paraissez pas toutes les semaines, mais tous les mois, et que par conséquent dans un mois, quand ma Lettre paraîtrait, l'intérêt de la question serait passé et vidé par la discussion de la Pairie. C'est
vrai, faites donc paraître purement et simplement avec l'avertissement ci- joint que vous remettrez à Gosselin ou à tel autre libraire avec qui vous aurez pris mes arrangements. Je vous enverrai un deuxième morceau pour la Revue de novembre ou d'octobre même, politique, philosophique ou littéraire, comme vous voudrez.
Si cependant la Revue paraissait dans dix jours, prenez, toujours à supposer qu'il vous convienne, mon préambule et ne laissez que le lendemain paraître le morceau entier en brochure ; mais il faut que d'ici à dix ou douze jours cela soit publié.
Quant aux différences d'opinion et de sentiments politiques, ne me critiquez pas en note, c'est la pire manière de critiquer un homme, c'est le montrer du doigt pendant qu'il parle, par derrière. Admettez ou n'admettez pas dans la Revue, mais si vous admettez, avouez les principes, ou dites très convenablement en tête que vous ne différez que sur quelques manières d'exprimer les mêmes idées et les mêmes sentiments...
Quelques jours après, Lamartine ne savait encore rien des dispositions arrêtées par Cazalès. Il en avait une réelle inquiétude, et sa hâte d'une publication paraissait s'accroître.
Vous avez lettre et brochure. Décidément, si vous insérez dans la Revue en tout ou en partie, arrangezvous pour qu'elle paraisse en brochure et « en totalité » le lendemain ou surlendemain, chez Gosselin ou un autre. C'est indispensable, pour raisons particuhères que je vous dirai.
Le livre parut en librairie dans le courant d'octobre, sous la forme d'un petit volume de cent
trente-deux pages, auquel Cazalès choisit pour épigraphe la citation empruntée à l'Évangile. Eut-il du succès? Le 17 novembre, Lamartine écrivait :
Je vous prie, mon cher Cazalès, de me dire un mot sur le succès ou insuccès de ma Lettre politique ; elle en a en province, autant que le silence des journaux et la ferveur des passions le permettent à une chose antipassionnée. A Paris, on me dit qu'on ne la lit pas.
Lamartine s'attendait-il à cette indifférence? 11 avait, quelques semaines avant, exprimé à Sainte- Beuve la crainte d'un échec. « On ne lira pas ma brochure; c'est de la raison, et l'on ne veut que des coups de poing et des injures homériques. »
Le 22 décembre, dans une lettre à Cazalès, il revenait sur la même idée. « De la prose, tant que vous voudrez, mais la prose dit une pensée précise qui ne serait peut-être pas exactement la vôtre, et puis, vous voyez que l'on ne lit pas ce qui n'est que de la conscience et de la raison. » Cet insuccès l'affecta, sans le décourager tout à fait. Depuis quelque temps il s'était remis à faire des vers « à la chaleur du poêle » . C'était la composition de Jocelyn...
Je fais un épisode à mon poème, qui sera fièrement original un jour. Je travaille à la terre, je soufîre, je
végète, j'espère et je maudis. J'attends l'issue du choléra et de la conquête de la Syrie par le pacha d'Egypte pour m'acheminer. Je pense que ce sera en juin ou juillet. Je ne partage que jusqu'à un certain point vos appréhensions sur les blessures de la propriété. Elle est attaquée, mais par qui? et par combien? Et que lui oppose-t-on? Si le parti carliste ne s'unissait pas au parti radical jacobin et subversif, ce ne serait rien du tout. Mais ces hommes sont bien coupables, ils tuent à plaisir la société qui est entre eux et leurs ennemis. La Providence les punira, il n'y a pas de doute, et cette punition pourra bien être une éclipse momentanée du principe social qu'ils abandonnent à ses ennemis naturels, les Jacobins. Adieu, ce monde est mauvais, mais Dieu veille et le redressera.
Deux autres lettres, distantes de trois semaines, et contemporaines de celles qu'il écrivait à Cazalès, complètent l'opinion que l'on doit se faire de sa pensée intime sur sa brochure politique.
Le 8 octobre, à l'occasion de ce « symbole rationnel » de ses idées, il sollicitait le jugement impartial de Mme Angebert, dont il appréciait la pensée mûre et réfléchie. « Je ne parle pas du style, il n'y en a pas, et je n'en ai pas, mais du fond des idées. »
Le 25 octobre, il mandait à Virieu : « Ma brochure à moi doit avoir paru incognito, comme tout ce qui est purement rationnel. Je n'en attends ni mal ni bien; c'est le mieux à en
attendre. Tout ce que j'en désire de personnel, c'est qu'après moi, si je laisse un nom et qu'on demande dans cent ou deux cents ans : Comment cet homme envisageait-il les questions surannées de son temps et entrevoyait-il l'avenir? mes pages répondent pour moi à l'oisive curiosité ou au bienveillant souvenir qui feraient cette question. »
Ce n'est pas faire injure à Lamartine que de supposer quelque affectation dans cette modestie. Il savait sa valeur et il sentait sa force. On n'a pas du génie sans s'en douter. Aussi est-il trop sévère pour son style. Certes, il y a quelque relâchement de forme dans la Politique rationnelle, et Lamartine, toujours un peu négligent, n'avait pas suivi, pour rapprocher son travail de la perfection, les sages conseils de Cazalès. Mais rien ne languit dans cette brochure, enlevée de verve, et la politique n'a rien perdu à emprunter, dans des passages qui restent admirables, la plume d'un grand poète.
Quant au fond, il surprend encore par la précision des aperçus et l'extraordinaire clairvoyance des prévisions. Non seulement, Lamartine a prophétiquement entrevu les événements historiques dont il devait être successivement le héros
et la victime, mais il a marqué en traits de feu des problèmes que la démocratie, maîtresse du gouvernement, n'a pas encore résolus. On peut laisser à l'histoire, dont ils relèvent, les jugements qu'il a portés sur la révolution de Juillet ou sur la monarchie de Louis-Philippe. Ils sont exempts de passion : c'est le seul hommage que je veuille leur rendre. Mais sur les questions fondamentales qui intéressent les destinées d'un pays, la Politique rationnelle reste d'actualité : il n"est pas un homme public qui n'en puisse faire largement son profit.
Déjà en juin 1831, dans sa belle profession de foi aux électeurs de l'arrondissement de Bergues, Lamartine avait tracé les Hgnes générales de son programme. « Nous sommes encore dans l'ébranlement d'une grande commotion pohtique, les partis y ont perdu leurs places et leurs chefs, les opinions même y ont laissé leurs noms ; mais la France reste : attachons-nous à la France. » Pour la servir, il demandait un parti sûr et fort, mais qui veut que le pouvoir ne soit que le moyen et que la liberté soit le but de tout gouvernement. Cette liberté générale et inspiratrice, entrevue comme le but suprême, impliquait et entraînait toute une série de hbertés particuhères. La profession de foi de
Bergues en faisait l'énumération : mais il était réservé à la Politique rationnelle d'en développer les conditions et d'en préciser les garanties.
D'abord, la Politique rationnelle met hors de cause la forme même du gouvernement, déterminée et imposée par les conditions de la civilisation moderne. Ce gouvernement doit trouver son point de départ et son point d'appui dans la libre discussion. Le pouvoir personnel a fait son temps. La source et le principe de l'autorité ne sont pas d'ordre divin : ils dérivent du consentement commun. Que le pouvoir suprême « se nomme président ou roi, peu importe », puisque les garanties sociales et les droits politiques doivent être les mêmes. Lamartine accepte « la royauté fictive et conventionnelle dans un chef héréditaire », mais à titre de transaction et de transition. La monarchie de Juillet, à laquelle il ne ménage pas ses critiques, détient comme un dépôt le pouvoir social, dont la souveraineté populaire reste maîtresse et libre de disposer. Au fond et déjà, il est républicain, condamnant, en particuher, la pairie avec une netteté irrésistible et une sévérité impitoyable.
Lamartine oppose à tout pouvoir aristocratique héréditaire l'élection, qu'il veut universelle.
Seulement, comme sa raison et sa clairvoyance redoutent d'en voir l'exercice remis à des « classes qui ne la comprennent pas, ou qui ne peuvent l'exercer avec indépendance », il propose d'en tempérer les dangers par l'institution de plusieurs degrés, pour donner à chacun un vote qui corresponde à son importante politique réelle et soit proportionnelle à son existence sociale. Ici encore il a le souci évident, qui prouve son esprit politique, de ménager les transitions nécessaires et de mesurer l'application des principes aux capacités reconnues du pays. La réalisation de son plan méthodique et progressif aurait épargné à ce pays les secousses et les conséquences d'une révolution. L'intuition du poète, à la fois hardie et sage, voyait et portait loin.
Lamartine se prononce pour la liberté de la presse, dont « le silence serait la mort de la liberté », et qu'il offre, en termes élevés et forts, à tous les partis comme leur suprême et commune sauvegarde.
Sur la centraHsation, il a des pages dont l'accent personnel contraste avec les banahtés irréfléchies dont le sujet offre habituellement le thème. Hostile à la « centraHsation pohtique, c'est-à-dire à l'influence oppressive d'un parti,
d'une classe, d'un homme », partisan de la « liberté délibérative et élective pour toutes les opinions, pour tous les intérêts, pour toutes les localités », il ne veut ni d'une bureaucratie tyrannique, ni de la domination exercée par une capitale ameutée. Mais il réclame, dans l'intérêt de l'unité nationale, la centralisation administrative et executive, pour assurer « l'intensité de force dans l'uniformité d'action ». Derrière ces formules il y a une pensée et un programme, surprenants chez un poète qui, au moment même où il agitait ces problèmes, méditait et composait des chants entiers de Jocelyn.
Lamartine condamne la peine de mort. Sur la législation criminelle, il devance son temps au point d'entrer dans le nôtre. Selon lui, elle est à refaire en entier, non plus sur les principes de talion et de vengeance, mais « dans un esprit de justice, de repentir et d'épuration » . Tous les progrès réalisés au cours de ces dernières années dérivent de cette idée fondamentale de V épuration.
Lamartine veut que l'enseignement soit répandu, et même prodigué partout. Il en réclame la gratuité : « Celui qui donne une vérité à l'esprit du peuple fait une aumône éternelle aux générations à venir. » Mais il ne le conçoit que
libre, sans restriction aucune, autre que celle de simple police.
Le même principe de liberté le conduit à la séparation de l'Église et de l'État, en faveur de laquelle, sous l'autorité de l'abbé de Lamennais, il écrit de fortes paroles. La conception d'un culte privilégié sous un gouvernement universel et libre ne lui paraît justifiée ni par l'intérêt de l'Église, ni par le droit de l'État. La religion est une question de conscience individuelle : « Il ne faut rien entre la foi et le prêtre, entre le prêtre et le fidèle. »
Telles sont les lignes générales du programme dont la Politique rationnelle développe l'expression. Il est, sur tous les points, plus prophétique qu'utopique. Ce poète, dont l'imagination littéraire s'envole si haut, a dans l'ordre politique le sens des réalités. Il a aussi le goût de l'action. Quand il sollicite les suffrages des électeurs, il ne cède pas aux caprices d'une ambition précoce; il est dans la pleine maturité de son esprit; il remplit un devoir, dont l'abstention, qui serait un crime à ses yeux, ferait « à sa conscience une blessure inguérissable » . 11 est armé pour la lutte. Il a du génie, un accent personnel et une doctrine. Comme Emile Deschanel l'a fortement éta-
bli dans son beau livre, « toute sa vie politique, toute sa carrière parlementaire est contenue en germe dans la Politique rationnelle ». Celui qui l'a écrite se montrera, Iheure venue, prêt à parler et prêt à agir. La Politiqm rationnelle sera la préface de sa destinée glorieuse et tragique. Mais elle lui survivra. Elle reste, en effet, comme le témoin impartial et magnifique d'une pensée assez originale et assez puissante pour dominer encore aujourd'hui nos incertitudes et s'imposer à nos réflexions.
DISCOURS