‹ A LamartineChapitre 6 sur 27 · M DENYS COCHIN · texte numérisé non relu

M DENYS COCHIN

DR l'académie française

Messieurs,

La ville de Bergues donne aujourd'hui un exemple méritoire dont un pays parlementaire doit lui être reconnaissant. Elle a élu, en 1833, un député illustre entre tous; elle ne pense aujourd'hui qu a l'honneur d'avoir été représentée par Lamartine; et ses habitants célèbrent cette grande mémoire avec unanimité.

Vous avez raison, messieurs. Les luttes de partis, les intérêts locaux, ne doivent pas uniquement décider du choix des électeurs; car alors les discussions tourneraient toujours dans le même cercle. Il importe que des idées nou-

velles soient proposées aux Chambres, et que ces idées soient entendues au loin, grâce à la clarté persuasive, à la logique, à l'émotion convaincue, à l'imagination créatrice de ceux qui les exposent. Ces dons réunis sont l'éloquence; et l'éloquence n'apporte pas aux Parlements une gloire stérile. 11 est pour les idées qui se discutent en public, comme pour les eaux qui descendent des montagnes, un certain degré d'élévation au-dessous duquel aucune action ne se manifeste, aucune force vive ne se produit. La puissance d'un grand orateur élève le niveau des discussions d'une Assemblée et en multiplie l'effet utile.

Aussi, lorsque des voisins ou des hôtes de la ville de Bergues, rappelant le siècle passé, plein de troubles et de contradictions politiques, poseront à ses habitants des questions assez habituelles, et qui ne sont aucunement indiscrètes : « Que faisait votre député d'alors? » — « Quels furent les régimes qu'il jugea à propos de soutenir ou de combattre? » — « Ses services furentils pour l'arrondissement de quelque profit? » la ville de Bergues pourra répondre avec une fierté tranquille : « Mon député, c'était Lamartine. »

A la tribune de notre Parlement, Lamartine

m'apparaît plus grand encore — et j'oserais presque dire plus grand poète — que dans ses promenades solitaires à travers les bois et les vallons de Saint-Point ou de Milly. Par la même expression, vates, les Latins désignaient le poète inspiré et le devin. Le beau renom de poète n'est pas recherché par les hommes d'État; mais le don de prophétie ne leur est pas étranger ni inutile. Aucun ne Ta possédé comme Lamartine.

Voyez-le en 1840, dessinant à grands traits le tableau de la Syrie parcourue par la cavalerie victorieuse d'Ibrahim : il ne se contente pas de cette éclatante peinture; il prévoit et salue le réveil de l'Orient, œuvre de l'Egypte aidée de la France, tandis que l'égoïsme d'autres puissances veille sur le sommeil léthargique de la Turquie. Dira-t-on qu'il s'est trompé? 11 a prévu ce qui aurait pu, ce qui aurait dû être, si nous l'avions voulu fermement.

Au sujet d'intérêts bien différents, ses vues d'avenir ont été aussi lumineuses. Quel financier a décrit avec une pareille sûreté le régime prochain des Compagnies de chemins de fer? Quel autre pohtique, lorsque M. Thiers fortifiait Paris, a aperçu les feux de l'insurrec-

tion, derrière l'enceinte continue, et les troupes du gouvernement régulier retranchées dans les forts?

Mais je fais taire ces souvenirs qui affluent dans ma mémoire. L'Académie ne m'a pas prié de parler en son nom de Lamartine homme politique. Il me semble même qu'elle a nettement marqué sa volonté contraire. Elle savait bien que je ne m'avancerais pas sur un terrain réservé aujourd'hui à deux orateurs : M. le président de la Chambre des députés et M. le député actuel de l'arrondissement de Bergues ; Paul Deschanel, mon très aimé et respecté président, et Henry Cochin, mon frère.

Je n'aurai garde de méconnaître les intentions de l'Académie ou d'oublier les circonstances qui m'ont valu l'honneur de son choix.

11 est, par contre, un jour de la vie de Lamartine qui m'appartient en entier : c'est celui de sa réception à l'Académie. Ce fut au mois d'avril 1830. Il était déjà le poète des Méditations et des Harmonies.

Dans mon enfance, j'ai vu souvent chez mes parents un autre poète, le Père Gratry. Il racontait que, étant élève à l'École polytechnique, admis un soir dans le salon de Madame de

Sainte-Aulaire, il avait entendu Lamartine, tout jeune et à peine connu encore. Dès le premier vers, disait-il, un frisson courut dans l'assistance, qu'un auteur médiocre et alors célèbre venait d'ennuyer. J'entends encore la voix du Père Gratry, répétant avec une émotion profonde ce seul vers :

Ainsi toujours poussé vers de nouveaux rivages.

Cuvier, que le nouvel élu salua poliment du nom de Pline français, répondait à Lamartine. Il touchait à la fin de sa glorieuse carrière. Son discours est triste et découragé,

« Un promeneur solitaire et mélancolique, disait-il, se laisse charmer par une voix qui chante dans le lointain. Tel est l'effet de vos Méditations sur les âmes que tourmente l'énigme du monde, dans la nuit où il a plu à la Providence de nous laisser. Les abstractions de la Philosophie ne les consolent pas. Vous êtes pour elles le chantre de l'Espérance, sœur de l'Imagination. » Il continue : « Ce que vaut votre théodicée, Job se le demandait déjà il y a trois mille ans ; Clarke, Leibnitz et Newton se sont retrouvés devant le même problème. Mais, enfin, vos intentions sont des meilleures, et vous êtes plein de talent. »

Et il passe à l'éloge du confrère défunt, M. le comte Daru.

Lamartine et Cuvier! Jamais la science et les lettres n'avaient assemblé de plus grands noms. Le mort dont on devait prononcer l'éloge laissait derrière lui la réputation la plus honorable, avec moins de gloire. C'était un intendant militaire des grandes guerres, qui, pour charmer les loisirs de sa retraite, avait traduit, en de petits vers, les odes d'Horace, exemple plusieurs fois suivi, depuis lors, dans le corps de l'intendance.

Lamartine — c'est le morceau capital de son discours — composa à larges traits, avec un éclat incomparable, la psychologie d'un patriote en temps de révolution.

D'oii vient cet admirable déploiement d'éloquence? De ce que M. le comte Daru, employé dès sa jeunesse au ministère de la guerre, emprisonné au 18 Fructidor, réintégré dans son bureau quelques mois plus tard, avait traversé cette terrible période sans trop d'encombre. C'est là le prétexte. Mais Lamartine ne pense guère au passé et à M. le comte Daru. Il sent souffler le vent de révolutions nouvelles. L'esprit prophétique s'empare de lui, et l'état d'âme qu'il décrit sera le sien, quand viendront les grands jours.

Il parle avec dédain des temps d'ordre et de règle où nous suivons notre sentier, marqué par la fortune ; nous marchons, dit-il, dans le lit social creusé devant nous, serrés par nos compagnons de droite et de gauche, poussés par ceux qui suivent; et notre carrière finie, notre épitaphe, si nous la méritons, pourra s'écrire en deux mots. « Telle est, dit le poète, la page de notre vie dans un siècle. » Voyons ce qu'elle peut devenir en quelques heures de révolution, et écoutons-le :

« Dans ces drames désordonnés et sanglants qui se remuent à la chute ou à la régénération des empires...; dans ces sublimes interrègnes de la raison et du droit... la scène est envahie; les hommes ne sont plus des acteurs, ils sont des hommes. Ils s'abordent, ils se mesurent corps à corps ; ils ne se parlent plus la langue convenue de leurs rôles. Ils se parlent la langue véhémente et spontanée de leurs intérêts, de leurs nécessités, de leurs passions, de leurs fureurs. Héroïsme, bassesse, talent, génie, stupidité même, tout sert, toute arme est bonne!

« Tout a son règne, son influence, son jour. Nul n'est à sa place , ou du moins nul n'y demeure . Le même homme, soulevé par le flot populaire,

aborde tour à tour les emplois les plus opposés. La fortune se joue des talents comme des caractères. Il faut des harangues pour la place publique, des plans pour le conseil, des hymmes pour les triomphes, des lumières pour la législation, des mains habiles pour ramasser l'or, des mains probes pour le toucher. On cherche un homme : point d'excuse, point de refus. Le péril n'en accepte pas. »

Le voyez-vous, messieurs, vingt ans plus tard, dans lïnterrègne de la raison et de la loi, Thomme dont les mains sont probes, les conseils courageux, la voix toujours prête pour les harangues et pour les hymmes? Le reconnaissez-vous?

Le portrait est vivant. Seulement, le peintre s'est peint lui-même. Il oublie son modèle. Il y faut revenir cependant, et voici la transition.

« A Theure où le despotisme, qui peut succéder à l'anarchie, se présente et cherche des appuis, dans ce que la Révolution a laissé d'intact et de pur, il voit cet homme et s'en empare, il l'élève, et se dit : Ce n'est plus l'homme de la foule, c'est l'homme de l'ordre, du pouvoir, de la réparation. Il est à moi, c'est M. Daru. »

C'est en effet M. Daru; ce n'est plus M. de Lamartine. Le mirage a cessé.

Si les prophéties avaient continué, au lieu de ce brusque retour à l'histoire, elles nous eussent montré comment Lamartine refusa, l'anarchie vaincue, de saluer le despotisme naissant. Emile Ollivier, dans les notes publiées à la suite de l'éloquent éloge qu'il ne prononça pas, a fait connaître, d'après les Mémoires du vaincu de 1848, une scène d'un beau romantisme. C'était après l'élection du prince-président. Il cherchait, non sans peine, à former un ministère. De M. Duclerc vint ce conseil imprévu : faire appel au concours de Lamartine. Cet avis obtint un succès immédiat. Le prince, la nuit tombée, monte à cheval, traverse le bois de Boulogne d'un temps de galop, et s'arrête sous de grands arbres dans une allée sombre, tandis que Duclerc va frapper à la porte d'une petite maison que le poète habitait à Saint-James. Celui-ci fait aussitôt seller son cheval, et court au rendez-vous. Des saints, des paroles s'échangent dans l'obscurité. Je n'ai retenu que ces deux mots : « La faveur populaire m'a quitté, dit Lamartine. — Oh! répond le prince, quant à la popularité, j'en ai pour deux. »

La conversation ne fut pas longue. Ce n'est pas seulement de la faveur populaire que Lamar-

tine se savait dépourvu. Mais la rigueur du sort ne pouvait fléchir sa fierté. « La raison, dit-il, me rendait aussi obstiné dans mon refus, que l'urgence le rendait pressant dans ses offres. » Et le cavalier solitaire regagna sa pauvre demeure, tandis que s'éloignait le bruit des pas, et que le prince-président galopait dans l'ombre vers Paris.

Le discours de réception de Lamartine ne se termine pas sans de nouvelles prophéties. Il loue les débuts de son siècle :

« Une jeunesse studieuse et pure s'avance avec gravité dans la vie... On dirait qu'un siècle la sépare des générations qui la précèdent. »

Il attend de la moralité et de la sincérité grandissantes un progrès dans toutes les œuvres humaines. Il salue la poésie, « dont une sorte de profanation intellectuelle avait fait parmi nous une habile torture de la langue, un jeu stérile. Elle renaît, fille de l'enthousiasme et de l'inspiration, sens harmonieux des douleurs et des voluptés de l'esprit » . Il annonce que la philosophie « rougit enfin d'avoir brigué la mort et revendiqué le néant » ; que l'histoire « s'étend et s'éclaire, écrit l'homme tout entier, voit les idées sous les faits » ; et que la politique « n'est plus

Fart honteux de corrompre et de tromper pour asservir ».

Lamartine, dont la pensée planait si haut audessus des événements journahers, ne s'est-il pas trompé de siècle, et le salut qu'il adresse au dixneuvième à ses débuts ne convient-il pas mieux à l'aurore du vingtième? Je le souhaite et, n'ayant jamais redouté le renom d'optimiste, j'ose le penser et le dire.

A la vérité, j'attache peu de prix à ce qu'il nous dit de la poHtique. Les peuples, persuadés maintenant qu'ils se gouvernent eux-mêmes, ne croient plus, cela est clair, que dans la poHtique puisse subsister un art de tromper et d'asservir.

Mais, sur tous les autres objets, combien ses formules sont précises, et comme elles s'appliquent à notre temps mieux qu'au sien !

Oui, si nous en croyons de récentes enquêtes, la jeunesse qui s'avance dans la vie semble séparée par un siècle des générations qui la précèdent : et cette jeunesse de nos jours est plus éloignée d'Auguste Comte que celle de 1830 ne l'était de Rousseau.

Oui, l'histoire a découvert et adopté des méthodes nouvelles, mais cette réforme ne vint pas avant le temps de Fustel de Coulanges et de

Taine. Quant à la philosophie, longtemps encore après Lamartine, nous l'avons vue « briguer la mort et revendiquer le néant ». Mais ce n'est pas là ce que Lachelier, Boutroux, Bergson enseignent maintenant à leurs disciples.

La poésie aussi, longtemps après Lamartine, a été profanée et réduite souvent à n'être qu'une torture de la langue et un jeu stérile.

Mais la poésie dont il donnait, dès 1830, cette définition admirable : « le sens harmonieux des douleurs et des voluptés de l'esprit », est bien celle qui charme et enflamme la jeunesse, dans les plus belles pages de Barrés ou dans les vers que Mme de Noailles consacrait hier aux Vivants et aux Morts.

Messieurs, je m'arrête après cet éloge fort incomplet. Sans l'ordre formel de l'Académie, le premier qu'elle m'ait fait l'honneur de me signifier, une pareille tâche m'eût effrayé, et devant l'imposante figure de Lamartine je serais resté muet. Cet accident est arrivé à un orateur plus éloquent que moi et qui avait moins de raisons de se laisser intimider, M. le duc d'Aumale; je tiens le récit du prince lui-même. Il revenait à Paris, vainqueur de la Smala, dans la joie et la

hâte de ses vingt ans, pressé de jouir au milieu des siens d'une gloire toute jeune et brillamment conquise. Et dans chaque grande ville, depuis Marseille, un arrêt fâcheux entravait son voyage. Les conseils généraux étaient en session. Ces assemblées votaient des adresses de félicitations au prince, et MM. les préfets exigeaient une halte et un discours. Après Avignon, Valence et Lyon, à Mâcon la scène recommence. Le jeune vainqueur s'avance, un peu impatienté... Il fallait l'entendre conter, de longues années plus tard, comment il était demeuré tout à coup immobile et sans paroles, le préfet ayant négligé de lui rappeler que M. le président du conseil général de Saône-et-Loire, c'était Lamartine.

Quant à moi, j'étais bien et dûment averti. Le député de Bergues d'aujourd'hui nous a raconté les élections de son grand prédécesseur, dans un très charmant livre. Et si quelqu'un a pris un grand plaisir à lire les descriptions de Bergues et le vivant récit des élections de 1832, c'est bien le frère de votre député.

DISCOURS

DE

M. AUGUSTE DORCHAIN

Au nom de la Société des Gens de Lettres.

Mesdames, Messieurs,

En me confiant la mission flatteuse, mais périlleuse, de venir ici, en son nom, saluer la grande mémoire de Lamartine, la Société des Gens de Lettres n'a certainement pas supposé que mes paroles, ne fût-ce qu'un instant, pourraient s'élever à la hauteur de ce sujet incomparable ; mais elle a compté, sans doute, que le président des « Lamartiniens », cette Société amicale uniquement vouée au culte du Maître, saurait du moins vous parler de lui avec une piété profonde ; et elle aura pensé enfin que le cœur d'un poète né en Flandre, d'extraction toute flamande, se trouve-

rait aujourd'hui, plus sûrement qu'un autre peutêtre, battre à l'unisson de vos cœurs.

Tout Flamand que je suis, je me garderai bien pourtant de dire un seul mot sur les rapports de Lamartine avec la Flandre : il y a là-dessus un trop beau livre (1); et s'il reste des choses à dire, c'est l'auteur lui-même, c'est votre éminent et cher député, c'est le successeur de Lamartine qui vous le dira tout à Theure, de cette voix tout ensemble éloquente et familière, spirituelle et chaleureuse, dont nos Lamartinlens, pour l'avoir entendue récemment à l'une de leurs fêtes, connaissent toute l'autorité et toute la séduction réunies.

Mais vous seriez plus surpris encore, mes sieurs, si je venais vous exposer à mon tour ce que fut la carrière nouvelle ouverte par vos bisaïeuls à leur glorieux élu de 1833, après les discours que viennent de prononcer devant vous deux parlementaires illustres, les deux hommes d'État à qui rien n'est étranger des problèmes sociaux ou pohtiques déjà posés et scrutés par Lamartine, les deux orateurs enfin qui, en même temps que la plus haute culture littéraire, philo-

(1) Lamartine et la Flandre, par M. Henri Cochin, député de Bergues.

sophique et scientifique, représentent à l'Académie française les plus nobles, donc les plus lamartiniennes traditions de la tribune française. Je ne reviendrai donc pas sur les étonnantes aptitudes du poète à traiter avec compétence les questions les plus diverses; je rappellerai seulement — car, si je ne le faisais point, la corporation qui m'envoie paraîtrait manquer à un devoir de gratitude — que, pendant la session de 1841, entre les fameux et prophétiques discours sur les fortifications de Paris et je ne sais quelle interpellation sur le rôle de laFranceàBuenos-Ayres, Lamartine rédigea, comme rapporteur d'un projet de loi sur la propriété intellectuelle, un admirable rapport où, le premier, il proposa d'étendre à cinquante ans après la mort des auteurs les droits de leurs héritiers, rapport qu'il soutint à la Chambre en trois discours, qui sont des merveilles d'élévation, de bon sens, de logique et de générosité. La loi fut repoussée, mais quand, un quart de siècle après, fut présentée celle de 1866 qui assure maintenant à nos œuvres cette protection cinquantenaire, on n'eut, pour la faire passer, qu'à reprendre les idées, les textes et les arguments de Lamartine. Ici encore il avait été un précurseur; ici encore il avait été un bienfaiteur.

Toutefois, ce n'est pas le bienfaiteur de ceuxlà seuls qui tiennent une plume que la Société des Gens de Lettres me charge de célébrer ici, c'est le bienfaiteur de tous, c'est le poète. Car le poète, en quelque pays qu'il naisse, en quelque langue quïl s'exprime, est, par excellence, le bienfaiteur de tous; car lui seul, atteignant aux limites de la vie intérieure, nous fait encore pressentir, au delà de ces limites mêmes, on ne sait quoi de mystérieux et de divin ; car lui seul donne à un homme la pleine conscience de sa vie individuelle, à un peuple ou à une race la pleine conscience de sa vie collective, de sa grandeur passée, de sa mission présente et de sa vocation éternelle. Or, comme Homère continue de l'être pour la Grèce, comme Virgile le fut pour la vieille Rome, comme Dante et Pétrarque le sont pour l'Italie, Lamartine est un de ceux-là pour notre France et, par surcroît, pour l'humanité tout entière.

Quel initiateur, quel éducateur, quel maître! C'est à seize ans qu'il faut commencer de le lire, à l'âge où l'âme encore vierge a besoin de recevoir des impressions qui ne soient que noblesse et que pureté. Et quelle œuvre est plus pure et plus noble que celle de Lamartine? L'amour y est

religieux; la nature y est invitante et amie; une Providence y veille sur les êtres et les choses ; une immense sympathie y circule ; et c'est la tendresse de l'ami pour l'ami, du frère pour la sœur; c'est l'adoration du fils pour la mère; c'est le culte du coteau natal, du lierre sur le vieux mur paternel, de la pierre tiède du foyer où se sont assis les absents, de la pierre glacée des tombes où se sont endormis les disparus ; et c'est aussi, bientôt, l'appel du devoir civique, le rêve de la fraternité de l'homme pour 1 homme, et enfin, enveloppant toutes ces amours, tous ces appels et tous ces rêves, le sentiment d'une paternité céleste donnant seule un sens idéal et sacré à l'univers, à la vie, à la famille humaine et à l'amour.

Ah! certes, quand les premiers troubles des sens se mêleront aux mélancolies du cœur, quand le vent des passions se lèvera, peut-être délaissera-t-on un peu Lamartine; peut-être sa voix sera-t-elle un moment couverte par les cris désespérés et voluptueux d'Alfred de Musset, par les chants immortels faits des purs sanglots de l'Enfant du siècle. Puis, un peu plus tard encore, quand l'oreille se sera ouverte à tous les bruits du vaste monde, nous nous donnerons au grand

Hugo, « mis au centre de tout comme un écho sonore ». Nous le suivrons dans son île, où, comme l'enchanteur Prospero de Shakespeare, il a été jeté par la tempête et où, comme lui, il a achevé de soumettre à son magique pouvoir ces esprits aériens que sont les mots, les rythmes et les images. A son commandement, ils éveilleront pour nous toutes les musiques, de la plus suave à la plus terrible : le murmure des ruisselets, le gazouillement des oiseaux, le bruissement des feuillages, et aussi la trompette de Jéricho qui renverse les 'murailles, la cloche du tocsin qui sonne lalarme, les clairons d'airain où chante l'âme des grenadiers épiques, les grandes orgues des cathédrales, les formidables grondements de l'orage, de la multitude et de la mer. Tous les instruments y sont, tous les timbres, toutes les voix...

Mais, un jour, nous rouvrons notre Lamartine. C'est à une heure de sérénité et de crépuscule où le soir ramène le silence, où la sohtude, comme dit Corneille, nous ramène au milieu de notre cœur. Alors une musique s'élève, que nous reconnaissons et qui pourtant nous semble nouvelle; ce n'est plus une symphonie, c'est une mélodie; ce n'est plus d'un orchestre entier,

c'est d'un instrument unique, d'un violoncelle à la voix humaine, dont les cordes semblent faites avec des fibres arrachées, toutes vives, à quelque cœur immense, tant elles éveillent dans notre propre cœur des vibrations harmoniques et infinies. Et voici rouverte la source des larmes, et voici que les frontières de notre sensibilité sont atteintes, et voici que nous ne demandons plus autre chose, car cette voix, à elle seule, emplit maintenant toute la nuit et toute l'âme, par elle unies l'une avec l'autre, et toutes deux par elle étoilées !

0 splendide, ô bienfaisant, ô saint poète!... Mais — avons-nous quelquefois entendu dire — que n'a-t-il été toujours uniquement ce poète? Pourquoi, au lieu de laisser aller le monde, a-t-il voulu, dans le vain espoir de le sauver et le régir, descendre dans le cirque fangeux des partis? — Oh! à cela, il avait répondu d'avance :

Du poids de son fardeau si l'humanité plie, Prêtons à son rocher notre épaule meurtrie, Servons l'humanité, le siècle, la patrie : Vivre en tout, c'est vivre cent fois.

Est-ce que l'on peut se contenter d'en exercer un seul, quand on a reçu en naissant tous les dons ensemble, celui de la pensée et celui du

verbe, celui de Taction et celui du courage? Non, non, non, nous ne voulons pas, nous autres, qu'il soit seulement le Poète, nous voulons aussi qu'il soit le Héros. Il ne nous suffit pas que la postérité l'aperçoive, drapé dans son manteau romantique, rêvant sous les sombres sapins d'un lac de Savoie ou sur les rochers de quelque golfe bleu d'Italie : il faut, pour qu'il ait toute sa taille, qu'elle le voie debout sur les marches de l'hôtel de ville, bravant les fusils braqués et les sabres dégainés, dont, entre ses habits en lambeaux, on lui faisait sentir sur la peau le froid des lames. Nous voulons qu'il y apparaisse, l'œil inspiré par l'amour du peuple et par le sacrifice, domptant les fauves, comme Orphée, avec des chants, ou, le lendemain, comme Amphion, rêvant de bâtir la cité future avec des lyres.

Le rêvant? — Mais n'avait-il pas commencé de le faire? Harmonie ! Harmonie ! . . . Le mot ne resplendit pas seulement au fronton d'un de ses anciens livres, il est celui qu'il prononce à présent sans relâche ; celui par lequel il a convié d'abord, à pied d'œuvre, tous les tâcherons et tous les architectes, tous ceux qui peinent et tous ceux qui pensent, et dont la seule union peut assurer un jour les fondements de la République

idéale. Lui-même, chaque jour, il répète « Harmonie ! » en apportant sa pierre ; Harmonie ! quand, par son manifeste aux puissances, il rassure l'Europe épouvantée; Harmonie! quand, d'un trait de plume, il abolit la plus abominable barrière entre les hommes, l'esclavage; Harmonie! quand, pour rendre impossibles à jamais les pires vengeances d'une Révolution victorieuse, il dicte le décret qui abolit la peine de mort en matière politique; Harmonie! quand, à toute occasion, il adjure les riches de renoncer à l'égoïsme et à l'orgueil, les pauvres de renier l'envie et la haine. Harmonie! quand il tente de convertir, en s'exposant aux malédictions et aux coups des uns et des autres, ceux que hantent les férocités et les imbécillités de l'anarchie, et ceux qui se préparent déjà aux abdications et aux abjections de la servitude; Harmonie! enfin, quand il veut graver à la fois dans les institutions et dans les consciences la Déclaration où sont écrits les Droits de l'Homme, et l'Évangile où sont écrits les Devoirs des hommes : Harmonie !

Vous savez la fin! Trois mois après, l'abandon, l'ingratitude, la disgrâce, la chute... N'importe, il y a désormais dans l'histoire de France,

— que dis-je? dans l'histoire universelle, — une page unique où est enregistré ce miracle : une grande nation, un peuple de trente-six millions d'âmes, a pu être, pendant trois mois, gouverné par le seul ascendant, par la seule force de la magnanimité, du génie et de la vertu.

Passons, passons vite, à présent, sur les nouveaux chefs-d'œuvre qui vont naître dans la retraite où Lamartine est entré désormais, non sans rancœur mais sans rancune, et où il se console en évoquant les souvenirs de ses jeunes et radieuses années : les Confidenœs, Graziella, Raphaël. Passons sur les œuvres hâtives qu'il écrit, penché de l'aurore à la nuit sur sa table de mercenaire, pour combler, en y entassant volume sur volume, le gouffre effrayant de la dette, « travaux forcés de l'honneur », selon la forte expression d'Emile Deschanel, et dont le dernier sera ce Cours familier de littérature où Lamartine, courbé sur le soc, laboure incessamment le champ de la poésie et de l'histoire, pour que, dans le sillon creusé, germe demain le maigre blé dont on fera le pain qui souvent lui manque. Parfois le sol est meuble et plein de fleurs, parfois il est dur et plein de pierres ; mais comme c'est le cheval ailé que le poète a attaché à la charrue, souvent Pégase

encore s"ébroue, se détache et s'envole : et ces jours-là, ce sera, par exemple, le grandiose Entretien sur Job, un chef-d'œuvre de notre prose lyrique; beau comme les pages les plus majestueuses d'un Bossuet, saisissant comme les plus tragiques angoisses d'un Pascal; ou ce seront ces « psalmodies », la Vigne et la maison, derniers vers de Lamartine et les plus émouvants peutêtre, quelque chose comme ce Requiem que Mozart, sentant sa mort prochaine, composait pour ses propres funérailles.

Mais pour Lamartine, qu'elle tardera longtemps à venir, la fin des souffrances ! Que d'affronts encore à essuyer, que de labeurs sans joie à connaître encore, et que de deuils, et d'abandons et de détresses! Elle approche, pourtant, la Hbératrice : après qu'il a, quoique dans sa propre patrie, été exilé comme Dante, après qu'il a tourné la meule comme Plante et tendu la main comme Homère, voilà enfin, trop longtemps attendue, l'agonie ! Alors, pour une suprême consolation, pour que, le temps d'un éclair, il sente sa vieillesse obscure et lamentable rejoindre, à travers le temps aboh, sa jeunesse glorieuse et enivrée, une pieuse main, selon son vœu d'autrefois, vient poser sur ses lèvres expirantes le

crucifix qu'à l'heure de la mort avaient pressé les lèvres d'EIvire.

Et il meurt. Il meurt, mais il a vécu Tune des vies les plus intenses, les plus complètes, les plus surhumaines qui aient été vécues depuis qu'il y a des hommes. Et parce quil est venu parmi nous, nous pouvons croire à la lointaine mais certaine venue d'une humanité supérieure, de cette humanité sublimée où toutes les âmes auront des consciences, où tous les cœurs auront des amours, où tous les esprits auront des ailes.

Et maintenant, mesdames et messieurs, tous ici, à cette heure de commémoration d'un grand citoyen et d'un grand poète, comme au temps où les Méditations et Jocelyn révélaient à des milliers de cœurs les immenses horizons de la poésie régénérée, — à notre tour, dilatons vers lui nos cœurs. Tous ici, comme aux heures où, sous la tente des banquets, sous le ciel des places publiques ou dans l'enceinte des assemblées il entraînait les esprits jusqu'aux plus hauts sommets de la foi sociale, de l'espérance française et de la charité humaine, — à notre tour, exaltons vers lui nos esprits. Tous ici, comme aux jours où, sur son cheval noir, à l'étoile blanche, il fendait les flots d'un peuple ivre. d'amour se ruant vers lui pour

toucher les plis de son manteau ou la crinière de sa monture, voyant incarnés en lui le salut de la République et la grandeur de la Patrie, lui dédiant, ainsi qu'à un visible dieu, son âme innombrable, — à notre tour apportons-lui, offrons-lui, consacrons-lui nos âmes. Tous ici, enfin, du pied de cette muraille, vers ce front qui couva tant de sublimes pensées, vers ces yeux où rayonna tant de génie, vers cette bouche d'où sortirent tant dïmmortelles et mélodieuses paroles, tous ici, levons nos regards, et tous à cette image de marbre, désormais gardienne et protectrice de la cité enorgueiUie, dans un geste unanime et tendre, envoyons, portant les deux mains à nos lèvres, nos baisers.

DISCOURS

DE

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