‹ A LamartineChapitre 7 sur 27 · DÉPUTÉ DU NORD · texte numérisé non relu

DÉPUTÉ DU NORD

Messieurs,

De grandes voix se sont fait entendre sur cette place, au nom du Parlement, de FAcadémie, des lettres françaises, pour saluer le monument que la ville de Bergues élève à la mémoire de Lamartine, son député.

Député depuis vingt ans moi-même de quatre des cantons qui Tout élu, j'ai le devoir à mon tour de le saluer, et de remercier les hôtes illustres, venus de loin parmi nous : — le président de la Chambre française, qui, par une rare rencontre, réunit aux plus hautes vertus civiques, aux plus précieuses quahtés de Torateur, celle du penseur et du lettré ; — le délégué de TAca-

demie, ce collègue dont l'ainitié fraternelle me défend de publier l'éloge, — le représentant du gouvernement de la République, — tant d'autres encore.

La Flandre française est noblement récompensée de la confiance qu'elle a faite, voilà quatrevingts ans, à Lamartine. Elle lui doit en retour une grande reconnaissance. Il répand sur elle un reflet de sa gloire. Tel est le bienfait du poète : il fait naître la poésie sur ses pas. Voyez cette ville antique qui nous reçoit aujourd'hui : Bergues était là avec ses vieilles demeures, ses tours, son beffroi, les remparts, les eaux dormantes, gracieuse parmi ses prairies, — charmante sans doute, mais sohtaire et un peu oubliée. Tous les yeux se tournent vers elle et sa beauté se révèle.

Chacune de nos villes reçoit sa part du bienfait. Toutes se sentent parées de quelque dignité : Hondschoote, premier berceau de la fortune politique de Lamartine ; Bourbourg qui l'accueillait à ses passages, par des cortèges de joie; Gravelines, qui lui doit son écluse et son port; Wormhoudt, où il avait de si chères amitiés. Et les villages des cantons, jusqu'au plus petit, ressentent leur honneur.

Quel bien Lamartine n'a-t-il pas dit des Fia-

mands! Il les a comblés de louanges. Il a comparé la Flandre, acquise par la France et unie à son cœur, aux peuples vaillants que la Rome antique s'était assimilés : « La Flandre, c'est le Latium de la France ! » — Les Flamands sont des hommes « admirables, sublimes! » — en style familier « fidèles à pendre », — et en langage noble « du bronze plutôt que des hommes ». Cet arrondissement de Dunkerque, où nous sommes, qui s'avance dans la mer du Nord comme un coin, pointe avancée de la patrie, Lamartine en redoute un peu les brumes : « C'est YUltima Thule », mais il ajoute : « C'est le plus bel arrondissement de France ! »

Ces douces paroles résonnent au cœur des Flamands. Il leur a toujours paru certain que Lamartine les aimait. Qu'avaient fait cependant nos anciens de Flandre pour mériter un tel amour, exprimé dans la langue du poète? Tout simplement, ils l'avaient aimé.

Par-dessus toutes choses, il aimait être aimé. Plaire, conquérir les cœurs, c'était son délice. Ses ennemis et ceux qui l'aimaient mal, lui en ont fait un reproche. On sait comme Proudhon l'en a bafoué. Dargaud, l'amer ami qui troubla sa vie, raille ses grâces de candidat et ce qu'il

appelle « ses souplesses familières » . Il dit : « Il me faisait Teffet d'un roi aspirant au conseil municipal de sa commune ». — Ils Font considéré en gens de lettres et en citadins.

Le Lamartine qui nous a conquis, c'est le rural et le provincial, qu'il ne faut jamais oublier, si l'on veut connaître au complet cette âme multiple. C'est celui qui voulait être appelé « le premier cultivateur de France », — et qui professait « le respect de l'àme du paysan ». Les Flamands ne le surprirent pas, et il ne les a pas surpris. Il sentit sans peine, car cet ordre de sentiment ne lui échappait pas, comment dans l'amour de la grande patrie, la France, ils font place à l'amour de la petite patrie, la Flandre.

C'est ainsi qu'arrivé depuis deux jours dans cette contrée au caractère si fier et si individuel, il sut, dès le début, lui plaire. S'il plut à nos honnêtes ancêtres, c'est aussi, bien entendu, qu'il s'en donna la peine. Mais la peine n'était pas très grande. Il était à eux tout naturellement, avec sa courtoisie et son charme, et sans y mettre plus qu'un peu de coquetterie. Nous avons eu ici un Lamartine bien à nous. Son image, direz-vous, n'a fait que passer? Cependant, elle nous reste. Il ne faut pas un grand effort pour la revoir,

pour animer ce marbre et lui rendre la vie.

Ce décor, cette place, ce ciel, tout nous porte à rêver, à voir se dresser à nos yeux la figure vraie, sincère, vibrante, d'un passé éteint d'hier, et dont nous avons encore connu les derniers témoins.

Celui que ces lieux ont vu est un Lamartine bon enfant, simple, gai, cordial. Il a toujours sans doute quelque majesté dallure; il aime les cortèges, les discours, les musiques, les gardes nationales en armes, les cloches sonnantes : mais toujours avec un sourire. Il aime aussi les dîners familiers, les soirées aimables, les causeries, à l'occasion une partie de cartes. Il embrasse les petits enfants, il plaisante les servantes, il égaie tout de saillies éclatantes, de rires, de quohbets et d'innocents calembours!

Ce mélange de gaieté et de solennité n'était pas pour déplaire à nos anciens de cette ancienne contrée.

Et puis, il leur parlait. L'enchantement de sa parole venait à eux jusque dans leurs villages. Que leur disait-il? Tout justement ce qu'ils avaient désir d'entendre. Lorsqu il affirmait : « Votre député, c'est vous-mêmes! » leur cœur répondait : « C'est vrai! »

Comme il ne trompait aucune de leurs traditions, il ne les effrayait pas par ses audaces.

Dès alors il aimait à se dire « l'homme social ». Le mot et la chose n'étaient pas pour leur déplaire. C'est ici la contrée du travail, où personne jamais n'est resté indifférent aux préoccupations sociales et aux problèmes de la souffrance humaine.

La politique de Lamartine se résumait en un mot : « la paix ! » Ce mot était et il est resté tout son programme, à travers même les drames où la suite des jours allait le jeter. La paix ! C'est le mot qu'il répondra à la question anxieuse de son père expirant : « Mon fils, quel est ton but? — La paix. » Cest elle qu'il appellera, en 1848, à l'aurore de la République, dans les phs du drapeau tricolore. C'est en désespoir de l'atteindre qu'il se laissera tomber en 1850 dans l'abîme du découragement.

La paix! Ce mot retentissait comme une sublime promesse aux hommes de ce pays, hommes de bonne volonté, de sagesse et de travail; car de leur mémoire à peine s'effaçait le souvenir récent des gloires douloureuses de la guerre, mêlé à celui des atroces luttes civiles. Ils étaient las de la haine.

Il semblait à Lamartine que la plupart du temps les haines naissent de causes futiles, d'absurdes malentendus. Aux chimères des passions il prétendait opposer les forces d'un simple raisonnement; c'est ce qu'il appelait en 1831 la Politiqm rationnelle.

Il expliquait à ses électeurs que ce raisonnement de logique patriotique est tout pareil à celui qu'un honnête homme applique à la conduite de ses affaires et de sa famille. Il cherchait des arguments dans l'exemple même de leur vie.

Il leur dit un jour :

« Vos opinions ne sont que du patriotisme, de la conscience et de la raison. C'est la morale de votre vie privée appliquée aux affaires politiques. »

Et un autre jour :

« Aider tous les gouvernements à bien faire ; empêcher tous les gouvernements de faire mal;

« Arracher la France aux passions de tous les partis, et appeler toutes les opinions loyales à l'œuvre du bonheur commun.

a Cette politique est la mienne! Si c'est la vôtre, comptez sur moi ! »

Ah! certes oui, c'était la leur! C'est resté la leur! Ils l'ont consacrée en réélisant Lamartine en

1834 et 1837, en Facclamant en 1848, alors qu'ils le voyaient déjà chef de l'État, et prêt à réaliser dans la République sa politique de paix et de liberté. Pensez-vous qu'ils aient changé? Ce pays de Flandre change peu. Dans la solidité des vigoureuses races, la tradition se continue comme la sève d'un arbre antique qui monte pure du tronc aux branches. Je vois là autour de moi les fils, les petits-fils des anciens amis flamands de Lamartine.

Je sais leur cœur : c'est celui des ancêtres.

Tout à l'heure, je cherchais à évoquer Lamartine lui-même, ici vivant et présent. Il m'est plus aisé encore de revoir par l'imagination ses électeurs de 1833. Ils sont là, tous, par la froide journée de janvier; ils sortent de l'hôtel de ville; ils poussent des cris de joie ; ils applaudissent.

Vous les voyez bien. Il suffit pour cela que vous vous figuriez seulement la mode un peu solennelle du costume de nos grands-pères, la grande redingote, la cravate à trois tours, les cols aux pointes menaçantes et, par-dessus tout, le chapeau, haut, velu, monumental. Dans mon village, c'est par la forme de ce chapeau que la mémoire populaire se représente l'électeur d'alors de Lamartine. Comme il ne manquait jamais,

quand il quittait sa ferme, déchanger son bonnet de soie pour le majestueux couvre-chef, on l'avait surnommé Grand capiau.

C'était le chapeau gris de Lamartine !

Voyez-les sur cette place, tous les « grands capiaux ». Voici M. Ferrier, l'ancien directeur des douanes du blocus continental; le notaire De Laroière, dont le frère est en Orient avec Lamartine; M. Torris de Gravelines, M. Dewintre de Bourbourg, M. Blanckaert de VS^ormhoudt, M. Ackein d'Hondschoote , l'excellent docteur Morael, que Lamartine embrasse à la fin de ses lettres. Mon cher maire de Bergues, votre grandpère est là! — A la tête de tous, voici le grand électeur du grand homme, M. Debuyser, celui à qui il dira : « Je pense à vous chaque fois que je descends de la tribune. »

Nous apercevons aussi Bernard de Coppens, le héros des grandes guerres, l'homme modeste et bon que Lamartine aima tant, le mari de sa sœur Eugénie.

Quelle allégresse! Il est élu! Il est notre député ! Une allégresse à laquelle vont prendre part eux-mêmes les concurrents, ceux d'hier et ceux d'aujourd hui, car demain il n'y en aura plus; M. Paul Lemaire, M. Colombier-Batteur,

qui vont devenir les amis de Lamartine, et dont les descendants seront longtemps de bons serviteurs du pays. La paix! C'est une élection de paix! Et les mécontents, s'il y en a (et il y en a toujours), se cachent et ne disent mot.

Mais voici pour nous toucher plus encore : devinez-vous, ici près, les femmes tendres et dévouées, dont l'œil se mouille de douces larmes? Voici Mme Angebert, petite, délicate et jolie, éprise du plus pur des sentiments. Enfin, voici Eugénie, grande, mince, souple, la plus belle, la plus aimée des sœurs d'Alphonse, la plus semblable à lui. C'est elle qui a tout fait, qui a amené son frère, pour le faire aimer, parmi ces hommes du Nord dont elle était aimée. Voici Eugénie, et derrière elle, dans l'ombre, plane l'esprit de sa mère, de la sainte, unique, sans pareille mère, de qui est venu partout et toujours tout ce qui, dans la vie d'Alphonse, est absolument grand.

Braves gens du passé, vous êtes près de nous! J'entends vos voix joyeuses! Je n'oublie rien, cependant, des sentiments qui vous animent. Sur cette place, où vous êtes aujourd'hui au triomphe, vous avez connu, un autre jour, l'amertume de la déception.

Car, il faut bien le rappeler, les électeurs flamands nommèrent Lamartine en 1833; ils ne l'avaient pas élu en 1831; ils ne s'étaient pas tous laissé séduire du premier coup.

Dirons-nous, par excuse, que l'Académie française avait fait comme les électeurs de Bergues, et qu'elle s'y était, elle aussi, prise à deux fois, pour donner au grand homme la majorité nécessaire?

Nous ne cherchons pas d'excuse. Nous éprouvons quelque confusion de l'échec de 1831 ; et pourtant, chose étrange, de cet échec nous ne voudrions pas, pour beaucoup, effacer le souvenir. Félix cul-pal La faute fut une faute heureuse, sinon pour notre gloire, du moins pour celle de Lamartine. Les dix-sept électeurs qui lui ont fait défaut en 1831, pour l'envoyer au Palais-Bourbon soutenir Casimir Périer, ces dixsept là, sans s'en douter, ont été cause d'un grand événement dans l'histoire littéraire de la France.

Je dis : sans s'en douter. Et, sur-le-champ, qui s'en douta? J'ai eu dans la main la dépêche qu'a transmise le sous-préfet de Dunkerque au ministère, pour annoncer la défaite de Lamartine. Elle se termine par ces mots : « Pas d'incidents. »

Un poème, joie de notre langue et de notre pensée, avait jailli tout d'un coup, comme du cerveau d'un dieu une Pallas armée... C'était un incident électoral : mais il passa inaperçu. Nous le fêtons aujourd'hui comme une fête du génie français.

Amis de la poésie, recueillez-vous! C'était là! Vous voyez bien ces deux fenêtres, là, à gauche, au premier étage de cet ancien hôtel de la Téted'Or"

C'est la chambre n° 1 1 . La tradition est constante et s'est transmise depuis ce jour entre les patrons de l'hôtel. Dans cette chambre donc, derrière cette fenêtre, Lamartine est assis; il avait mis à tout hasard ses pistolets sur la table et écoutait le bruit de la bagarre ; on lui apporta vers midi la feuille du pamphlet Némésis, où il était insulté, bafoué avec une verve mordante, 011 on lui défendait d'aimer la liberté! 11 avait devant lui une feuille de papier : « Je pris une plume, et j'écrivis tout dune haleine. »

C'est bien là! Ce soir du 8 juillet, en repartant pour Hondschoote, Lamartine avait bien dans sa poche, et il sentait sous sa main, ce qu'il appelait sa « vengeance », le poème improvisé à l'hôtel de la Tête-dOr, la Réponse à Némésis. Les

jours suivants il Fa retouché, a changé la date; il a tenu à lui ôter le caractère d'àpreté spontanée, que le premier jet avait eu, sous le coup de l'injure. Il a voulu que ce fût, non la réplique à une calomnie, mais un appel à Tâme universelle.

L'autre jour, à Paris, M. le président du Conseil Barthou me faisait voir, dans sa magnifique collection, quelques-uns de ces précieux fragments retouchés par Lamartine, et la lettre par laquelle il indiquait les dernières corrections à faire, avant que Montalembert fît imprimer le poème dans r Avenir.

L'histoire est parfaitement claire. La maison que désigne cette plaque de marbre, c'est le lieu de l'élan du génie, et de la naissance des stances immortelles!

Ces stances, il me semble qu'elles nous soient adressées. Dans la première version — celle de Bergues — Lamartine nous disait :

Oui, je sais que le temps est fidèle au ge'nie, Et mon cœur croit à l'avenir !

Nous sommes cet avenir, auquel il faisait appel, l'avenir fidèle au génie! — Mais j'en ai trop dit. Taisons-nous : écoutons!

Entendez Lamartine lui-même. Et dans la

noble voix de femme qui va, quatre-vingts ans après, faire résonner ces vers, sur cette place même où il les a conçus, reconnaissez Taccent de la Muse qui les lui a inspirés!

Page 1