‹ A LamartineChapitre 9 sur 27 · PRÉPARATIFS · texte numérisé non relu

PRÉPARATIFS

Les sublimes échos de la lyre de Lamartine, pour un temps étouffés par les cris passionnés de Musset et les claironnées épiques de Hugo, se réveillent de toutes parts vibrants et harmonieux. A l'aurore du vingtième siècle, rien de ce qui touche au poète ne nous est plus étranger. En même temps, le souvenir du grand homme politique, sinon oublié, du moins quelque peu endormi, passionne de nos jours nombre de bons esprits (1) et semble apporté aux générations nouvelles par une irrésistible « vague de fond » de la conscience nationale.

Le livre de M. Henry Cochin sur Lamartine et la Flandre et les succès qu'il recueillit furent une des manifestations les plus importantes de ce renouveau lamartinien. Il apprit à beaucoup de Français une étape presque ignorée de la vie de l'immortel passant et rappela aux Flamands celui qui, semblant délaisser la poésie, s'était présenté à leurs suffrages et, dans de merveilleux discours,

(1) Cf. les études de E.-M. de Vogûé, de J. Lemaitre, le beau livre de R. Doumic, les articles de Maurice Barrés, les ouvrages de MM. Quentin-Bauchart, baron de Chamborant, J. des Coguets, P. de Lacretelle, Christian Maréchal.

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avait, avec une surprenante entente des affaires, défendu leurs intérêts et leurs libertés.

Lamartine et toute la vie flamande de son temps revivent dans ces pages, et, comme le dit un critique érudit : « Sous la plume de l'élégant écrivain, toute une génération et toute une « geste », hier encore obnubilées par soixante-dix ans de silence, sortirent radieuses de la crypte des journaux et de la nuit des Archives (1) ».

L'ambiance étant créée, les « impondérables » firent le reste, et, un jour, l'idée de commémorer Lamartine, député flamand, sortit « tout armée » du cerveau d'un groupe de Berguois.

L'idée en marche, il fallait aviser aux moyens de la réahser. Un comité d'action, présidé par M. Sapelier, maire de Bergues, se forma (2) et, puissamment aidé par les sympathies que sait attirer à lui M. Henry Cochin, recueillit, dès les premières ouvertures, les adhésions les plus hautes et les concours les plus flatteurs.

M. Paul Deschanel, de l'Académie française, président de la Chambre des députés, accepta le haut patronage des fêtes, et, lamartinien fervent comme son père Emile Deschanel, il promit de prononcer un discours à l'inauguration du monument.

(1) 0. Havard.

(2) Le comité d'action se composait de MM. Sapelier, maire; H. Cochin, député; Claeys, conseiller général; Blanckaert, conseiller d'arrondissement,' et de MM. Claude Cochin. conseiller général; Dewulf, adjoint au maire; Chocqueel. Barbez, Lefebvre, Demeunynck, Ringot, Debaecker, Vandroy et Galloo, conseillers municipaux.

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L'Académie française, par un choix d'une délicatesse charmante, délégua M. Denys Cochin, frère du député de Bergues, successeur de Lamartine, pour parler au nom de l'illustre Compagnie.

M. Louis Barthou, président du Conseil des ministres, assura le comité de toutes ses sympathies et chargea M. Féhx Trépont, préfet du Nord, de représenter le gouvernement à la cérémonie d'inauguration.

Le comité d'honneur est constitué au début de l'été. Les représentants élus du pays s'empressent d'y adhérer. La famille de Lamartine y est inscrite, elle aussi. De Saint-Point, M, de Montherot envoie au Comité berguois l'expression de son entière sympathie ; Mgr de Ligonnès, évêque de Rodez, propre neveu du poète, écrit : « Bergues tient une grande place dans nos souvenirs de famille » ; Mme de Féhgonde, petite-fille d'Eugénie de Coppens d'Hondschoote, la sœur bien-aimée de Lamartine qui fut pour lui, en Flandre, le plus charmant et le plus irrésistible des agents électoraux, loue et encourage hautement l'initiative du comité.

La large subvention de l'État fut suivie d'une lettre gracieuse de M. Léon Bérard, sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts : « Lamartinien fervent », il regrette de ne pouvoir assister aux fêtes et ajoute que le livre de M. Henry Cochin lui « dit assez de quelle émouvante et poétique journée il sera privé ».

Les souscriptions ne tardèrent pas à affluer. Les

plus généreuses comme les plus modestes apportèrent un hommage également précieux à la mémoire du grand homme.

De Toulouse, au retour des grandes manœuvres, M. Raymond Poincaré, Président de la République, annonce au comité une souscription personnelle. M. Louis Barthou (1) adresse son offrande « en témoignage d'admiration ancienne et fidèle ».

A côté de ces gerbes opulentes, voici le bouquet de violettes représenté par les souscriptions anonymes : « Une humble admiratrice de Lamartine, Le Havre », ou « une admiratrice de Lamartine à G. (Charente) ». Parfois deux initiales sans adresse accompagnent seules la souscription.

Le mandat ou le billet parvenaient bien souvent au trésorier accompagnés d'une lettre ou d'une carte prouvant que les dons n'étaient pas faits avec ennui et par pohtesse nécessaire, mais étaient joyeux et spontanés.

M. Léon Bourgeois, ancien président du Conseil, nous écrivit : « Je suis très touché des termes de votre lettre. Vous avez raison de penser que je ne voudrais pas rester étranger à l'hommage que Bergues va rendre au grand poète ; je n'oubhe pas que j'ai eu, en 1890, le redoutable honneur d'inaugurer le monument de Mâcon. » M. Ribot, de l'Académie française, ancien président du Conseil, fait espérer sa présence. Plusieurs anciens préfets du

(1) On a vu plus haut comment, pour ajouter à la reconnaissance des Lamartiniens, M. Barthou les a fait profiter des trésors de sa magnifique collection.

Nord, sollicités par le comité, en profitèrent pour joindre au témoignage de leur dévotion lamartinienne celui du souvenir qu'ils avaient conservé de la ville de Bergues. M. Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, écrit : « Je regrette beaucoup de n'être pas libre à la fm de septembre et de ne pouvoir assister aux fêtes de Bergues. Je le regrette d'autant plus que j'ai gardé de cette charmante ville un très agréable souvenir. » M. Jules Cambon, ambassadeur de France à Berlin, M. L. Vincent, M. Vatin, le baron Seguier souscrivent avec empressement; ce dernier, qui fut préfet en 1871, dit dans sa lettre : « Je compte le temps que j'ai passé dans le grand et beau département du Nord comme un des meilleurs de ma vie. »

De jour en jour le courrier de M. Lefebvre, trésorier, et des actifs secrétaires, MM. J. Chocqueel et G. Barbez, devient de plus en plus abondant. Les amitiés lamartiniennes ne connaissent pas de frontières. S. E. M. Athos Romanos, ministre de Grèce à Paris, télégraphie : « Votre invitation m'a profondément touché, j'aurais été heureux et fier d'assister aux fêtes de Bergues et d'honorer avec vous la mémoire du grand poète et grand philhellène. »

De Suisse, M. Remsen Whitehouse, d'Italie, le commandeur Novati, ancien recteur de l'Université de Milan, de Belgique enfin, l'homme d'État, ami des lettres, « social » comme Lamartine, M. Carton de Wiart, s'inscrivent sur le Livre d'Or des souscrip leurs.

Les adhésions flamandes furent innombrables. Ce fut un élan d'amour et de ferveur sans égal. Il

nous vint même des contrées flamandes de Belgique et de Hollande. La Vlaamsche Zangersgilde Pro Westlandia répondit à notre appel, ainsi qu'un nombre considérable de communes flamandes. Dans la Flandre française et tout le nord de la France, ce fut un enthousiasme général. Les conseils municipaux des villes, des bourgs et des villages, sûrs du consentement joyeux et unanime de leurs habitants, prélevèrent sur les fonds publics le denier de l'art et de la poésie.

Parmi les lettres précieuses que la ville de Bergues conservera avec orgueil dans ses archives, il en est une, celle de l'illustre Mistral, qui restera le plus beau joyau de ce trésor lamartinien.

Au comité pour V érection à Bergues d'un monument à Alphonse de Lamartine.

Messieurs,

Je m'associe de tout mon cœur, je m'unis finalement au légitime hommage que la ville de Bergues va rendre à Lamartine.

C'est un très grand honneur pour le pays de Bergues d'avoir avant tout autre, d'avoir d'instinct, par pure admiration, choisi, pour le représenter, le plus divin de nos poètes, le poète qui venait d'ouvrir à la pensée moderne le renouveau de l'idéal, la vision de l'harmonie, la réalisation des rêves les plus généreux, et ce fut un grand malheur pour la France aveuglée de n'avoir

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pas donné, en 1852, sa présidence politique à rhomme génial, au héros qui l'avait, au péril de sa vie, sauvée de la guerre civile et lui avait épargné les plus terribles catastrophes.

Au nom de la Provence, qui avait, elle aussi, en 1848, élu pour député Alphonse de Lamartine, et pour la gratitude que je dois au parrain de ma fille Mireille qu'il revêtit de sa gloire, je salue le monument que la ville de Bergues, aux applaudissements de la France una nime, va élever au cher grand homme.

F. Mistral.

Maillane (Provence), 3 août 1913.

La lettre du maître Barrés annonce la belle préface qu'il a inscrite au frontispice de cette anthologie laraartinienne.

Mme Henri de Régnier, fille de l'immortel Hérédia, et elle-même écrivain et poète digne de lui, écrit :

M. de Lamartine est un des premiers cultes de mon enfance. Mon père avait connu le grand poète dans sa v^ieillesse hautaine, divine et d'une majesté si mélancolique.

Il me le décrivait souvent tel qu'il l'avait vu, entouré de ses lévriers fidèles, ainsi qu'un chevalier déjà presque au tombeau et se survivant encore une heure au milieu de ses compagnons emblématiques.

Parmi les premiers vers que j'appris, tout enfant, furent les vers de Lamartine. Et, toujours, l'auteur des Méditations est resté un des poètes qui m'émeut le plus par la grandeur religieuse et pourtant si humaine de son émotion sacrée, par la noblesse de son inspiration, par la beauté de ses larmes, l'harmonie et le rythme presque divins de ses strophes, qui volent et

planent vraiment de leurs puissantes et lumineuses ailes dans l'azur le plus près du ciel.

M. Stephen Liégeard, président de la Société d'Encouragement au bien, auteur d'une ode éclatante à Lamartine immortel :

Compatriote de Lamartine et son admirateur passionné, je ne saurais demeurer indifférent quand il s'agit d'honorer une fois de plus le grand homme qui daigna jadis encourager mes premiers essais.

M. Georges Lecomte, président de la Société des Gens de Lettres :

J'aurais été fort heureux d'aller à vos côtés glorifier celui dont le grand nom sert de drapeau au lycée de Mâcon, où j'ai fait mes études. Si j'ajoute que toute ma jeunesse s'est passée dans le décor lamartinien, au milieu des souvenirs de Lamartine (j'ai entendu le récit du fameux banquet de Mâcon à moi fait par des vieillards qui y avaient assisté et des anecdotes du voyage en Orient par des serviteurs de Lamartine qui l'y avaient accompagné), vous sentirez mieux toute la sincérité du regret que je vous exprime.

M. Gilliodts van Severen, le conservateur des archives de Bruges :

Je suis heureux et fier de pouvoir offrir ma modeste obole comme un hommage de reconnaissance respectueuse envers celui qui fut votre député, il y a quatrevingts ans, mais qui fut encore un historien hors ligne et un grand patriote, profond politique, qui, porté au faîte du gouvernement dans un moment de con-

vulsion générale, sauva la France de l'invasion et l'Europe entière d'une conflagration.

M. Charles de Pomairols, l'excellent poète :

Je suis heureux de contribuer à une glorification nouvelle de Lamartine. Admirant chez lui la beauté de l'âme autant que le génie politique, je saisis avec empressement toute occasion de manifester ce culte intime. Il serait bon, à mon avis, de grouper toutes les études, toutes les recherches inspirées par ses œuvres et par ses actes, et de les publier en des fascicules qui paraîtraient à des intervalles plus ou moins réguliers. La Société des Lamartiniens, dont je fais partie, était entrée dans cette voie sous la présidence et sous l'impulsion du regretté M. Cheramy. Le décès de ce dernier a arrêté notre action, mais nous devrions bien la reprendre.

M. Claeys de Thielt, de Bruxelles, membre de la Société des Gens de Lettres :

Le culte que depuis ma prime jeunesse je professe pour celui qui fut aussi grand homme de cœur que grand poète me fera un devoir et un bonheur de venir, perdu dans la foule de ses admirateurs, assister à ces fêtes.

J'étais encore un modeste étudiant à l'université de Louvain lorsque, délicieusement ému par les vers de Lamartine, je fus frappé en plein cœur par un deuil de famille. A cet âge, on ne doute de rien et on obéit à des impulsions que la vie classe plus tard sous la rubrique : démarches audacieuses ou, pour le moins, hasardeuses.

J'écrivis à l'homme illustre déjà aux prises avec un labeur ingrat. Il daigna me répondre par quelques hgnes, que je conserve parmi mes plus précieux souvenirs.

A près d'un demi-siècle de distance, il m'arrive de relire ces lignes, et c'est comme un regain de jeunesse, de foi et d'enthousiasme qui me revient.

M. le contrôleur général Demeunynck, commandeur de la Légion d'honneur :

Je ne puis oubher que mon grand-père, Ignace Demeunynck, qui lors des élections de 1831 et de 1834 était maire de Coudekerque et président de la quatrième section des Waeteringues, fut un des premiers et des plus fidèles partisans de Lamartine, et qu'il eut plusieurs fois l'honneur de le recevoir à sa table avec le docteur de Laroière, leur ami commun.

Je ne puis oublier non plus que mon père, Charles Demeunynck, maire de Bergues, eut au plus haut degré le culte de notre grand poète national, et qu'il eut soin de m'apprendre lui-même dès mon enfance à lire et à goûter ses vers immortels.

L'élan de sympathie gagnant de proche en proche, il fallut songer au monument. Sous l'inspiration de l'amateur d'art si déhcat et si averti qu'est M. Henry Cochin, et après une entrevue avec MM Dameron, architecte, et Croix-Marie, sculpteur, tous se ralhèrent au projet d'un buste faisant corps avec quelque monument. Quel monument choisir, sinon l'hôtel de ville qui vit se dérouler les phases mouvementées des élections lamartiniennes (1)?

(1) L'idée fut approuvée par tous les gens de goût, dont le critique d'art de V Illustration se (it l'interprète : « Bergues a donné à toutes les villes qui brûleraient dorénavant du désir de gloi ilier quelque illustre, une leçon précieuse de tact, de bon goût, de mesure : au lieu de la banale statue en redingote et pantalon à

En outre, on décida qu'une plaque de marbre serait posée sur cet ancien hôtel de la Tête-d'Or, où, dans une journée émouvante, Lamartine, indigné, improvisa son ardente réponse aux attaques de la Némésis.

Cette plaque porte l'inscription suivante :

DANS CETTE MAISON A l'enseigne de la TETE d'OR

AU SOIR d'une Élection malheureuse LAMARTINE

IMPROVISA, POUR RÉPLIQUER AUX ATTAQUES DU POÈTE BARTHÉLÉMY, l'immortelle RÉPONSE A NÉMÉSIS LE 6 JUILLET 1831

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