A PROPOS DE NOËL
Charles Dickens a beaucoup écrit pour les enfants et à l'occasion des étrennes. Le moment est donc bien choisi pour nous parler de lui, et nous le montrer en famille, dans ces fêtes de Noël qu'il aimait tant à peindre pour en avoir exprimé et savouré toute la poésie. Christmas de l'enfant, qui tend joyeusement ses petites mains potelées aux merveilles de l'arbre enchanté; Chrislmas des pauvres, oubliant leur misère devant l'oie rôtie, si péniblement souscrite, trois mois à l'avance et penny par penny, chez l'épicier du coin ; Christmas du bourgeois, chaudement retranché dans son home contre le froid ou les affaires, fêtant la nouvelle année autour du roastbeef classique, sous les girandoles de cristal et les guirlandes de houx ; sauleries au piano, interminables cotillons, douces flirtations de la seizième année, naïfs baisers pris entre deux portes, petits événements du retour dans la neige ou des nuits blanches dans les chambres d'invités : — toute cette gaieté du Noël
anglais, un peu voulue, un peu traditionnelle et monochrome, mais aimable pourtant, n'est-elle pas pour une bonne part dans l'impression d'intimité domestique, de douceur quasi nazaréenne et d'humaine sympathie que laisse après elle, comme un arôme subtil, l'œuvre du grand romancier ?
La fille aînée de Dickens nous donne de lui, dans le Cornhill Magazine, un portrait plus complet et plus satisfaisant peut-être qu'aucun autre, précisément parce qu'elle nous le restitue dans son cadre naturel et comme on aime à se le représenter : au milieu de ses enfants et de ses bêtes favorites, dans cette maison de Gad's Hill, à Ghatham, qu'il avait ambitionnée tout petit, qu'il put acheter une fois célèbre, et qu'il ne se lassait pas d'embellir, d'agrandir, de perfectionner.
Ce fut d'abord pour lui simplement une maison de campagne. Mais, au bout de trois ou quatre ans, il en fit sa résidence unique, et dès lors elle fut le grand intérêt de sa vie. C'était tantôt un chemin souterrain qu'il faisait creuser pour mettre en communication le verger et le jardin, et dont il suivait le percement avec la même anxiété que les ingénieurs du Saint-Gothard ont pu apporter à leur œuvre ; tantôt un salon, un chalet ou une aile qu'il faisait ajouter aux bâtiments primitifs, une salle qu'il faisait décorer à neuf. 11 avait une passion désordonnée pour la couleur verte, pour les miroirs et pour les géraniums rouges. Un jour qu'il avait fait garnir de glaces tous les murs de sa salle à manger, il demanda à sa plus jeune fille, d'un air profondément satisfait de son œuvre :
— Eh bien, Katil, que dites-vous de ceci?
— Ma foi, papa, répliqua l'enfant, je pense que quand vous serez devenu un ange, vous aurez sûrement des ailes de miroirs et une couronne de géraniums.
Quant au vert, il en faisait mettre paitout, en pelouses dans le jardin, en peinture sui- les volets, les portes, les barreaux. Son biographe remarque avec raison que par ce côté comme par beaucoup d'autres, et notamment par son amour de l'ordre, de la propreté, de l'exactitude rigoureuse, il ressemblait à un marin de profession. Ses allées étaient toujours aussi bien ratissées que celles d'un capitaine au long cours en retraite, et, circonstance plus singulière, comme un véritable capitaine au long cours, il y avait fait planter un mât toujours garni de pavillons plus éclatants les uns que les autres. Son goût pour les miroirs s'explique peut-être par un détail tout à fait caractéristique et que personne encore n'avait donné.
Un jour que sa fille aînée était malade, il avait exigé qu'on la transportât dans son cabinet de travail , pour l'avoir auprès de lui sur une chaise longue, pendant qu'il se remettait à l'ouvrage. C'était naturellement aux yeux de l'enfant un privilège inestimable, et, pour s'en rendre digne, elle se tenait si tranquille que le père finit par oublier sa présence. Assez longtemps on n'entendit dans le cajjinet de travail que le bruit léger de la plume courant sur le papier. Tout à coup Dickens sauta sur ses pieds, alla se planter devant la glace de la cheminée et revint précipitamment à son bureau. Puis, il se leva encore, cette fois pour s'adresser à demi-voix à sa propre image, que lui présentait le miroir, en cherchant à en définir l'expression sous une forme qu'il se hâtait de revenir fixer sur le papier. Ce manège se
répéta deux ou trois fois. Enfin, après un assez longintervalle, il se mit à marcher de long en large, en s'adressant à sa petite fille, mais évidem.ment sans la voir. L'enfant, surprise et ravie, suivait avec une attention passionnée cette espèce de transuhstantiation du grand artiste dans le personnage même qu'il était en train de créer. Elle ajoute qu'elle a rarement conté cette anecdote, car elle aurait pu trahir en quelque sorte la confiance de son père, mais qu'elle croit pouvoir aujourd'hui lui donner place dans ces souvenirs. Rien ne peut, en effet, mieux témoigner de la conscience que Charles Dickens apportait dans ses moindres œuvres et mieux nous faire pénétrer au cœur môme de sa méthode.
Il était habituellement absorbé dans sa tâche au point de ne pas dire un mot de tout le diner, quand il avait passé la matinée à écrire. Il mangeait mécaniquement, les yeux fixés devant lui, sans rien voir de ce qui l'entourait, et, le repas dépêché, se hâtait de se remettre à l'ouvrage. Le moindre bruit accidentel, une fourchette qui tombait, un plat qu'on heurtait, le faisaient alors sursauter comme un somnambule. Aussi avait-il en horreur tous les vacarmes de la rue. Cet homme si doux faisait une guerre acharnée aux crieurs ambulants et aux orgues de Barbarie.
En re^■anche, quand il avait pris son parti de mettre L'ouvrage de côté, il se donnait tout entier à ses amis et à ses enfants. C'était le plus tendre des pères et le plus charmant des hôtes. Par dessus tout, il aimait à orgaliser, aux dates traditionnelles, quelque grande réunion "amihale avec dîner, bal ou représentation dramatique, ît là il brillait de tout son éclat. Son théâtre de famille
surtout l'occupait. On sait que Charles Dickens avait joué la comédie dans sa jeunesse, après avoir rincé des jDOuteilles dans son enfance, et n'a fait dans Nicolas Nic- Idehy, comme dans David Copperfield, que d'écrire certaines phases de sa vie. Il en avait gardé un goût très vif pour la scène et, pour satisfaire ce goût, s'était amusé à former chez lui une compagnie d'amateurs. Sa fille assure que cette compagnie était de premier ordre, supérieure à aucune autre qu'il y eût alors sur les théâtres de Londres et l'on peut aisément l'en croire, quand on sait qu'avec un imprésario et un grand premier rôle comme Dickens elle comptait dans ses rangs des artistes tels que Daniel Maclise et Fechter. Les décors étaient habituellement brossés par Clarkson Stanfield, le grand peintre de marines. Les pièces avaient pour auteur soit Charles Dickens en personne, soit son gendre Wilkie Collins.
Tout le monde apportait à ces représentations une ardeur et une émulation incroyables. Mais le maître du logis y apportait quelque chose de plus, la passion avec laquelle il se jetait corps et âme dans son œuvre. Quoique toujours courtois etgai avec les membres de sa compagnie, c'était, nous dit sa fille, le plus exigeant et le plus impitoyable des régisseurs. Il ne s'agissait pas de plaisanter, aux répétitions, ou de laisser percer la moindre négligence. Il fallait mettre à l'ouvrage la même énergie, la même conscience qu'y apportait le maître. Les moindres détails étaient surveillés avec un soin jaloux; celui qui avait dans la coulisse à remuer des pois secs dans une boîte, pour faire la pluie, ou à traîner une brouette sur le plancher, pour imiter le tonnerre, était condamné à
DICKENS CHEZ LUI. 3a.Q
la perfection, exactement comme le jeune premier ou la grande coquette. Dickens, se montrait si féroce dans ces occasions que plus d'une fois les larmes jaillissaient des yeux de ses justiciables. Mais aussi l'excellente, l'incomparable troupe qu'il avait formée ! .. . Et, le travail achevé, les joyeux soupers, les bonnes parties de rire !...
Les enfants, eux aussi, avaient chez Dickens leur compagnie théâtrale, et ce n'était pas la moins bien conduite. Il leur faisait en personne répéter leurs rôles, souvent après avoir écrit pour eux les comédies enfantines ou les pantomines qu'ils devaient jouer. Et là, non plus, ce n'était pas pure affaire de forme !
Il fallait travailler d'arrache-pied, comprendre chaque mot et chaque nuance, apprendre à l'exprimer, se mettre, pomme on dit, dans la peau du bonhomme. Dickens Ipensait avec raison qu'il n'y a pas de meilleur exer- ;:ice. Mais la tendresse qu'il portait à ses enfants entrait issurément pour une bonne part dans la patience inéjuisable avec laquelle il se faisait successivement pour !ux auteur, directeur, professeur, régisseur de la scène !t môme souffleur.
Il n'était rien, au surplus, qu'il ne fit pour les amuser. ;a fille raconte qu'il avait graduellement appris un grand lombre de tours de passe-passe et de prestidigitation. îne de ses joies était tous les ans à la fête de son fils îné, qui tombait le jour des Rois, de revêtir une robe e magicien et d'exhiber son répertoire, en l'agrémenmt de réflexions comiques, d'imitations, de changelents de voix, d'allusions directes à l'histoire domes- -que de sa maisonnée. Personne ne savait comme lui |iire sortir d^m chapeau le plum-pudding ou le gâteau ! 20
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à fève. — et non pas un plum-pudding de théâtre, mais un bel et bon plum-pudding sucré, flambant, qu'on se partageait sans plus tarder, avec des cris de joie. Puis venait le souper, où il fallait que chacun, même les plus petits, portât son toast, dit sa chanson ou récitât sa fable. Puis le bal d'enfants, où Dickens valsait comme un enragé, avec son ami John Leech, qui avait six pieds de haut — apprenant la polka à quarante-huit ans poui servir de cavalier à ses fillettes, et la dansant comme od la dansait alors, les deux poings sur les hanches à la manière des Polonais de mélodrame.
Ce n'était pas seulement pour ses propres enfanU qu'il était toujours bon et doux, c'est pour tous les petits qui l'adoraient, et d'emblée, reconnaissaient er lui un ami sincère. Des bébés habituellement sauvages ou timides, qui se refusaient à répondre aux étrangers ou seulement à les regarder, se laissaient d"aborc conquérir à ses caresses, aux choses qu'il trouvait î leur dire, aux petits moyens infaillibles qu'il inventai pour capter leur confiance ; on les voyait au bout d'ui instant lui sourire, tendre leurs menottes, s'abandonne) corps et biens au charmeur. Il avait d'ailleurs, en ma,tière d'éducation morale, des principes dont il ne s'écar tait jamais. Notamment il croyait à l'absolue nécessiU d'être toujours parfaitement juste avec les enfants. Rier de plus criminel, à son sens, que les abus de pouvoii ou les actes de caprice et de bon plaisir auxquels s( laissent inconsciemment aller tant de pères ou de mères, si ce n'est pourtant l'habitude stupide de recourir à k terreur pour dominer ces tendres cerveaux. A ce sujet il faut citer ses propres paroles :
ce Dans le petit monde où vivent les bébés, a-t-il écrit, rien n'est aussi accessible à leur intelligence, rien n'est aussi finement perçu par eux que l'injustice. Injustice appliquée à de bien petits intérêts, dira-t-on. Mais le bébé est petit, lui aussi, et à ses yeux son cheval de bois est aussi grand que peut l'être un pur-sang pour son père... On ne saurait se faire une idée exagérée de la puissance d'observation qu'il y a chez l'enfant. A l'âge des premières impressions, ces impressions sont presque toujours durables. Si celle que reçoit Tenfant est terrible à ses yeux, peut-être sera-t-elle pour toujours associée pour lui à l'épouvante. Choisissez ce moment pour jouer au Spartiate, et, par exemple exiger qu'il reste dans l'obscurité, contre son gré : — autant vaudrait l'égorger tout uniment. »
Cette bonté, cette tendresse toujours en éveil s'étendait jusqu'aux animaux. Dickens en avait constamment autour de lui, et de tout genre. Deux grands chiens d'abord,
Linda et Turc — un Saint-Bernard et un mâtin de forte taille qui l'accompagnaient dans ses promenades. Puis mistress Bouncei\ une petite chienne poméranienne, au museau et aux yeux noirs, qu'il avait baptisée luimême. Puis un serin, Dick, qui vécut quinze ans et eut l'honneur d'être enterré sous un rosier avec une épiitaphe de la même main qui avait signé la Petite Borrit. iPuis un aigle royal, enchaîné dans une grotte spéciale- Iment construite à son usage, et un corbeau qui a son rôle dans Barnaby Rudge et à ce titre passera à la postérité. Un des plaisirs habituels de Grip, le corbeau, était |(de voler le déjeuner de l'aigle, sous le bec même de l'oiseau de proie, de se mettre tout juste hors de sa por-
tée, et, après lui avoir fait subir pendant quinze ou vingt minutes le supplice de Tantale, d'avaler gaillardement le déjeuner, pour s'en aller ensuite, fort satisfait de son exploit.
Il avait aussi une chatte blanche, Williamina, qui mérite une mention dans l'histoire des animaux célèbres. Elle avait un jour déposé dans un coin de la cuisine toute une portée de petits chats; mais jugeant après réflexion que sa petite famille serait plus confortablement installée dans le cabinet du maître, elle l'y transporta sur l'heure. Charles Dickens aimait beaucoup Williamina, mais non pas au point d'admettre une telle liberté. Il donna l'ordre de remporter les petits chats à la cuisine. Aussitôt la maman de les reprendre et de les remonter à la place qu'elle s'était choisie. Dickens les expulsa une seconde fois et pour plus de sûreté s'enferma chez lui. Cinq minutes plus tard, Williamina reparaissait par la fenêtre du cabinet, un de ses petits aux dents et bien évidemment décidée à avoir le dernier mot. Cette fois, Dickens capitula et permit à la mère dévouée de s'installer sur son tapis.
Plus tard, tous les petits chats furent distribués à des amis, à l'exception du dernier né, qui était sourd et muet, mais n'en restait pas moins le favori de la maison. Le maître aimait à conter un curieux exemple d'intelligence et d'obstination que lui avait donné ce fils de bonne mère. Il lisait un soir, à la lueur d'une bougie, quand cette bougie s'éteignit subitement et sans cause appréciable. En la rallumant, il crut remarquer que son petit chat le regardait avec une expression singulièrement pathétique. Un instant après, la bougie
s'éteignait de nouveau, mais pas assez vite pour qu'il n'eût pas vu Minet allonger sa patte sur la flamme. Cette fois, après l'avoir rallumée, il comprit le regard suppliant de son ami, et renonçant à sa lecture, il se mit à le caresser et à jouer avec lui jusqu'à l'heure du coucher.
Si puérils que puissent paraître de tels détails, ils éclairent la figure du grand novelist, parce qu'ils concordent exactement avec ce qu'on savait déjà de lui, de sa bonté, de son grand cœur, de sa bienveillance inépuisable.
Il y a tant de drôles en ce monde, même parmi les gens que leur talent devrait mettre au-dessus des misères humaines, qu'on a plaisir à rencontrer un de ces êtres d'élection, un de ces êtres rares entre tous, chez qui le caractère est vraiment à la hauteur et à l'unisson du mérite professionnel. Les ceu^'res de Dickens respirent une telle simplicité de cœur, une bonté si naturelle et si sincère, qu'on serait en quelque sorte affligé, plus encore que révolté, de découvrir chez celui qui les a écrites un sentiment bas ou simplement vulgaire. Par contre, on éprouve une satisfaction véritable, et de l'ordre esthétique le plus délicat, à trouver précisément en lui l'homme de ses livres.
Tout ce que sa fille nous conte confirme cette impression. Au nombre de ses plus aimables qualités, elle note celle du médecin-né. Il était, nous dit-elle, inappréciable dans une chambre de malade : toujours gai, tranquille, plein de ressources imprévues et de recettes précieuses, réconfortant par sa seule présence et par le rayonnement de sa douceur. Il y avait en lui une sorte de magnétisme spécial qui agissait sur vous par le simple contact de la main, par l'influence seule du regard — ce
qu'on fjourrait appeler le magnétisme de l'exquise bonté. Une de ces singularités était de ne dire adieu à un ami qu'avec la plus extrême répugnance. Il lui semblait que ce mot portait malheur. Ce sentiment se trouve exprimé avec une grande force dans un de ses premiers livres : Old curiosily shop.
ce Pourquoi, dit-il, est-il donc plus aisé moralement que physiquement de supporter la séparation ? Pourquoi avons-nous la force de réaliser la chose, même quand il nous reste pas celle de dire le mot?... A la veille d'un long voyage et d'un éloignement qui peut se proloni des années, des amis tendrement attachés l'un à l'auL'. se quitteront sans rien laisser paraître sur leur visag»^, en échangeant une poignée de main, en parlant de se revoir encore une fois le lendemain... Et tous deux savent pourtant que ce n'est là qu'une feinte, qu'ils ue se reverront pas. que leur Lut unique est d'éviter mot odieux, leurs lèvres ne pouvant se résoudre à 1 ticuler!... Les possibilités sont-elles donc jjIus lourde.^ .. porter que les certitudes?... »
La pensée que Dickens exprimait là a pu paraître i plus d'un lecteur quelque peu subtile, artificielle et quintessenciée. Nous savons aujourd'hui qu'elle était chez lui fruit de nature, et c'est peut-être parce qu'il sentait véritablement ainsi que Charles Dickens a été, restera, le romancier anglais du siècle — le grand imité, l'inimitable.