Chez Longmans, Green et G
M. Reeve, quelque peu étourdi sans doute des clameurs suscitées en 1874 par les trois premiers volumes, a attendu jusqu'à ce jour pour en donner la suite. Dans cet intervalle de onze années, le journal d'un autre Greville a paru par les soins de lady Enfleld. C'est celui d'Henry Grevillc, frère de Charles, comme lui attaché à la cour d'Angleterre et au service diplomatique, coramlui en relations directes avec une foule de personnages marquants, dans son pays et à l'étranger. Ce journal est loin d'avoir la valeur historique de celui de Charles Greville. Peut-être n'en restera-t-il qu'une page et deux couplets recueillis à Paris. La page, un peu brutale, rend bien l'impression que donnait en 1854 à l'Europe la nouvelle cour installée aux Tuileries. 11 s'agit du mariage de Napoléon III :
« Les équipages étaient splendides, les troupes superbes, la cathédrale admirablement décorée. L'empereur était ignoble comme il le sera toute sa vie. Il semblait mal à l'aise dans un uniforme si serré qu'à peine pouvait-il lever Jes bras. La face congestionnée, les yeux à demi clos, il semblait ne rien voir et marche dans un rêve. L'impératrice était admirablement mis» en velours blanc épingle... Delane (rédacteur en ch^ du Times] m"a dit qu'au moment où ils montaient !■ Champs-Elysées, en voiture à la Daumont, pour se rendi à Saint-Cloud, au milieu d'un immense concours li peuple, personne ne toucha à son chapeau, si ce n'e- •lui-même (Delane) et un autre Anglais qui se trouvait avec lui. Cet acte de courtoisie parut exciter beaucoup plus la curiosité générale que ne le faisait le cortège d couple impérial. »
Les couplets sont de 1856. On ne trouvera pas le premier dans les journaux du temps :
Par son grand-père Hollandais, Par son aïeul Irlandais, Anglais, dit-on, par alliance.
Espagnol aussi de naissance :
Vous voyez quelle étrange chance !
11 ne manque à l'enfant de France Que d'être tant soit peu Français.
Ni probablement le second non plus, fait à l'occasion du mariage de Mlle Le Hon :
Quel est donc ce visage blond Qui ressemble à la reine Hortense?
C'est la fille de M. Le Hon.
Morny soit qui mai y pense !
Le journal de Charles Greville, sans avoir une très haute portée historique, gardera pourtant une valeur locumentaire. Il vient utilement s'ajouter à la liste déjà ongue des Mémoires que nous possédons sur le Royaume- Jni pendant la première moitié de ce siècle, ceux de \almerston et d'Ellenborough, ceux de lord Malmesbury, es Crohcr papers, le journal et la correspondance de Mary i'rampton, le journal intime de la reine Victoria raconant sa vie conjugale, etc.
Charles Greville n'est pas un Saint-Simon, mais ce l'est pas non plus un simple Dangeau. Il sait écouter, |L sait voir et il sait écrire. Très mêlé à tous les mondes, ■ai compagnon, sportsman émérile (il gagna personnel- Bment, avec Alarm, la coupe d'Ascot, en 1846), il a oulu du moins relever par des services posthumes une
existence quelque peu frivole, et il l'a faiL en conscience. Plusieurs de ses portraits sont tracés avec vigueur, notamment ceux du duc de Wellington, de lord Melbourne, de lord George Benlinck, de lord Alvanley. Robert Peel, Macaulay, Brougham, Palmerston, Clarendon, Beaconsfield, lordDerby, M. Gladstone lui-même, se présentent dans son journal sous des aspects nouveaux. Il a des opinions arrêtées et des préjugés évidents. On ne peut accepter ses jugements que sous bénéfice d'inventaire. Mais ils aident assurément à se faire une idée plus juste des personnages qu'il met en scène au jour le jour, et la sincérité de l'auteur, sa véracité, sont incontestables.
Trois volumes de ces Mémoires vont de 1837. année de l'accession au trône de la reine "Victoria, jusqu'en 1852. Deux autres volumes nous conduisent jusqu'en 1860. Charles Greville donne dans son journal une place importante à l'interminable affaire des mariages espagnols, mais sans rien révéler à ce sujet de bien neuf ou de bien intéressant. Citons pourtant une conversation tout à fait caractéristique avec M. Thiers :
« Paris, 7 janvier 1847. — Hier matin, je suis allé voir Thiers, qui m'avait donné rendez-vous. Je l'ai trouvé dans un bel appartement, plein de dessins originaux, de copies d'après l'école italienne, de bronzes, de livres et de cahiers. Ces cahiers (couverts de correctif:: et de notes, comme j'ai pu le voir) étaient les feuille^ son grand ouvrage historique. Il m'a dit que ce travail est « son seul délassement » et qu'il ne s'en laisse jamais détourner par la politique. La conversation s'est naturellement portée sur les choses du jour, et il m'a beau
couiD amusé en parlant avec sa verve et sa franchise habituelle, sans épargner personne. Il m'a dit qu'il avait vu toute la correspondance échangée par Palmerston et Guizot; que, dans son opinion, Guizot motiverait la rupture sur les procédés [sic] et que ce serait une querelle à outrance ; chacun accusant l'autre de mauvaise foi ne pouvait se justifier qu'en établissant l'imputation contre son adversaire ; au point où en était arrivée la discussion, il n'y avait plus d'arrangement possible. Si Guizot a le dessous, a-t-il ajouté, il tombera, non pas par la désertion de la majorité, mais par celle du roi. Ne croyez pas ce qu'on vous dit de la force du ministère et de sa solidité; ne croyez pas un mot de ce que vous raconte Mme de Lieven. Cest une bavarde, une meiiteuse et une sotte. Vous l'avez beaucoup connue, vous avez été son amant, n'est-ce pas?... Je m'en suis défendu et je lui ai dit qu'elle pouvait avoir eu des amants en Angleterre, mais que je n'avais pas eu l'honneur d'être du nombre. Il a repris : Je vais vous dire ce qui arrivera : le roi se figure que le cabinet whig ne durera pas. Quand il verra qu'il s'est trompé, il prendra peur, et si vous continuez à refuser de vous réconcilier avec lui, il jettera Guizot par-dessus bord. La Chambre actuelle ne le ferait jamais; le roi le fera. Savez-vous ce que c'est que le roi? Le mot est grossier, mais vous le comprendrez : Eh bien, le roi est un poltron. Je ne pus m'empêcher de lui dire qu'il m'étonnait fort, le roi ayant toujours passé pour un homme de cœur et ayant donné des preuves de son courage. Non, non! m'a-t-il répliqué. Je vous dis que c'est un poltron. Quand il se verra définitivement brouillé avec vous, il prendra peur. Alors il suscitera des em-
3l6 A LONDRES.
barras à Guizot. Il y a quarante ou cinquante hommes à ' la Chambre — je les connais — qui tourneront conti lui, et de cette manière il tombera, pas par la Chambro. encore moins par vous... Vous pouvez être sûr que ji vous dis la vérité : d'autant plus que ce n'est pas moi qui lui succéderai, c'est Mole. Cependant, je vous pari franchement et je vous avoue que je serai encharit de sa chute : d'abord, parce que je le déteste; ensuite. parce que l'alliance anglaise est impossible avec lui. t C'est un traître et un menteur, qui s'est conduit indi- ' gnement envers moi; mais je ne serai pas ministre... Peu m'importe, après tout! Je puis attendre : je n'ai que quarante-huit ans et ma santé est excellente. Tant quf le roi ne se sentira pas en danger, il ne me fera pas appeler; aussitôt qu'il s'y verra, il me réclamera à grands cris. Le roi n'a jamais pu supporter un ministre qui ne fùtpas son instrument; moi, je ne veux pas être ministre sans être mon maître, et fcn viendî^ai à bout. Sinon, je resterai simple citoyen...
» Nous sommes alors sortis ensemble, et nous somni'allés jusqu'au faubourg Saint-Honoré en causant i; SDU grand ouvrage, de Napoléon, etc..
» Le soir, j'ai eu une nouvelle prise de bec avei Mme de Lieven, qui est bien la femme la plus impudente que j'aie jamais vue : mais nous finissons toujours par nous séparer bons amis. Normamby a montré un tas de papiers à Thiers et plus encore à Mole. Je le supplie d'être prudent. »
.V ce voyage se rapporte une page intéressante, parce qu'elle nous montre un coin du vieux Paris en 1847 :
« Je suis allé ce matin à la Sorbonne rendre visite ;i
LE JOURNAL DE CHARLLS GREVIELE. "ilj
Cousin, qui vit tout en haut d'un pauvre escalier, comme un boursier de collège à Oxford ou à Camlîridge. Il n'était pas chez lui et il n'y avait personne pour répondre à mon coup de sonnette. J'ai dû me résoudre à fourrer ma carte dans une fente de la porte. C'est un pair de France. De là je me suis rendu chez le prince Gzartoryski, qui vit dans une grande vieille maison de l'île Saint-Louis, près du pont d'Austerlitz. L'établissement est vraiment curieux. La princesse m'a raconte qu'il leur fallait une résidence spacieuse et à bon marché. Il l'avait donc cherchée hors des quartiers à la mode. Une chance heureuse leur fit trouver celle-ci, qui répondait précisément à leur programme. C'était autrefois l'hôtel du duc de Sully, et il communiquait alors par un passage souterrain avec l'Arsenal. Plus tard, il devint la propriété d'un riche financier appelé Lambert. D'où le nom d'hôtel Lambert, qu'il porte encore. Mme du Châtelet l'a habité et l'on y montre encore l'appartement occupé longtemps par Voltaire. Pendant la Révolution, il se transforma en magasins ou greniers, mais sans que les murs eussent subi la moindre altération. Les Gzartoryski l'ont trouvé délabré et sale, l'ont eu pour un morceau de pain et restauré sans grands frais. C'est une grande et belle maison, avec un magnifique escalier, une immense galerie, entre cour et jardin, et une vue splendide sur la Seine et le Jardin des Plantes. L'épaisse couche de crasse qui s'était formée sur les murs avait conservé presque intacte les peintures et les dorures, qui en sont sorties non pas brillantes et fraîches, mais encore fort belles. Il a suffi d'y ajouter un mobilier en harmonie avec le décor. Mais ce n'est
pas pour être bien logés que les Czartoryski se sont donné tout ce mal : c'est en vue d'une grande œuvre do munificence et de charité. La princesse a converti lo.étages supérieurs en école gratuite pour les filles d'officiers de l'insurrection polonaise, qui y sont logées, nourries, habillées et instruites à ses frais. Elle a bien voulu me faire visiter les classes et les dortoirs, qui sont admirablement tenus et d'une propreté parfaite,'quoique tout y soit simple comme dans un asile d'indigents. Toutes les élèves s'empressaient autour d'elle pour lui baiser la main. Elles sont pour la plupart destinées à devenir des institutrices; c'est la fille de la princesse qui est leur professeurd'anglais, m'a-t-on dit. Il est impossible de voir rien de plus touchant et de plus digne d'intérêt. »
A Londres, Charles Greville n'était pas seulement de toutes les fêtes de la cour, ce qui lui permet de donner sur la reine et sur le prince Albert des détails très com- ' plets : il fréquentait aussi chez lady Blessington, chez lady Holland, et laisse d'amusants croquis de ces maisons célèbres :
« 17 février 1839. — J'ai dîné hier chez lady Blessing- ',on... 11 y a eu ensuite chez elle un cercle très animé, composé d'éléments qu'on ne rencontrerait ensemble nulle autre part, et par cela même curieux. Entre autres, le prince Louis-N<apoléon et son inséparable ami (M. Fialinl. C'est un petit homme épais et vulgaire, sans la moindre ressemblance avec son oncle, et qui est pis, sans le moindre rayon d'intelligence sur sa physionomie. Je citerai encore le capitaine Mariott, ex-gouverneur du Canada, le comte Alfred de Vigny, auteur de Cinq-Mars]
LE JOURNAL DE CHARLES GREVILLE. Ôig
sir Edward Lyttoii Bulwer. puis Forster, de l'Examiner; Charlex, de V Athenœum ; Macready, Buller, etc.. La maison de lady Blessington est connue du monde entier, et tout le monde va plus ou moins chez elle. Brougham. Lyndhurst, Abinger, Canterbury, Durham et beaucoup d'autres, tous les littérateurs, tous les poètes, tous les journalistes y paraissent de temps à autre. Moore est de ses amis intimes, Walter Savage Landor en a été, Byron aussi. Sa maison est une merveille de luxe et d'élégance; d'Orsay en fait les honneurs avec une cordialité parfaite; ses dîners sont excellents. Mais tout cela ne constitue pas un salon au sens propre. On entre et on sort, on mange, on boit, on danse; mais, en somme, on cause peu, on n^échange ni idées ni opinions, on ne rapporte de ces réunions bruyantes rien qui mérite d'être noté. C'est que la maîtresse de la maison, qui seule pourrait donner le ton à une société si disparate, est ignorante, vulgaire et banale. «
Après la révolution de Février, Charles Greville fut des premiers à Londres à voir M. Guizot, qu'il connaissait personnellement. L'ex-ministre, comme tous les proscrits, paraît s'être fait, sur le premier moment, de singulières illusions :
« Il pense que cette échauffourée ne durera pas, et il m'a dit : « Tous autres Anglais, vous pariez sur tout. » Eh bien, si j'avais à parier sur ce qui va arriver en )) France, je mettrais mon enjeu sur les chances très » prochaines de Mme la duchesse d'Orléans et de ses » enfants. »
» Il m'a raconté ses aventures personnelles, qui sont des plus simples. Il quitta le ministère de l'intérieur en
compagnie de Mme Duchàtel, du duc de Broglie et >: deux autres personnes. On le conduisit d'abord dans une maison siire, dont la portière la fit monter au cinquièn étage. Elle entra avec lui dans la petite chambre qu'el venait de lui ouvrir et lui dit : « — Vous êtes M. Guizo » — Oui. madame. — Eh bien, ne craignez rien. Vou> » ete.s en sûreté chez nous. Vous avez toujours défeniV » les honnêtes gens 'et je me charge d'empêcher (\k j> personne vienne vous molester ici. » Dans la soirée, M. Guizot se rendit chez le duc de Broglie, ou il passa 1 • nuit; le lendemain, il se réfugia dans la famille Piscatory, et le mercredi soir il sortit de Paris sous la livrée d'un valet de pied. Il dit, au surplus, qii»il ne s'est jamais cru en danger, et que le gouvernement provisoire aurait été bien embarrassé de lui. »
« 5 mars 1848. — Tous les fugitifs de Paris sont arrivés, à Fexception de la duchesse d'Orléans et de ses ^"-enfants, qui sont probablement en Allemagne. Le roi Louis-Philippe et la reine ont débarqué à Xewhaven. Mme de Lieven et M. Guizot sont venus, l'un par Boulogne, l'autre par la Belgique. Ils se trouvaient dans î • même train qui quittait Paris le jeudi soir (25 février mais sans le savoir. Dès son arrivée en Angleterre, le roi écrivit à la reine que tout était fini pour lui, • c'était le comte de Xevilly qui la remerciait de se< passées et présentes. La lettre est fort bien faite, m'a dii Landsdowne, et la reine en a été très touchée. »
« ... Lamartine est la Jenny Lind de la littérature...! Une des anecdotes les plus curieuses qu'il raconte dan^ son Histoire des Girondins est celle où il met en scène Louis-Philippe et Danton, S'il faut l'en croire, le tribui
aurait prédit au duc de Chartres qu'il serait un jour roi de France, en ajoutant : « Quand cela sera, rappelezvous que Danton vous l'avait annoncé. » J'ai demandé hier soir au duc de Broglie (alors ambassadeur à Londres) si cette histoire était vraie. Il m'a répondu que non ; que Louis-Philippe avait bien eu un entretien avec Danton, mais que celui-ci avait dit simplement : « Jeune homme, que faites- vous ici !... Votre place est à l'armée. « Le duc de Broglie a ajouté qu'il avait personnellement lu cette version de l'affaire dans dans le journal manuscrit que le roi Louis-Philippe tient régulièrement depuis sa première jeunesse. »
M.Delessert tombait, paraît-il, dans le défaut assez fréquent chez les Français qui ne sont pas sur leurs gardes à l'étranger, et se laissait à aller dire du mal de son pays :
« 31 mars 1848. — J'ai dîné hier soir avec M. Delessert, chez des amis communs. Il a parlé des événements récents dont la France est le théâtre. Il la considère comme perdue. Touchant au caractère deses compatriotes, ilnous a déclaré que c'était une triste chose à avouer, mais qae, pour rendre hommage à la vérité, il devait convenir que les Français étaient ingouvernables, parce qu'ils n'ont ni religion, ni moralité, ni simple probité. Il a ajouté qu'il était resté fidèle à son parti, et qu'il ne pouvait lui convenir de blâmer la politique de M. Guizot, mais que son impopularité était prodigieuse, et qu'il avait commis la lourde faute de rester et de revenir au pouvoir eu dépit de cette impopularité, quoiqu'il sût fort bien que les Français ne pouvaient même pas rester attachés à un gouvernement de leur goût. »
« 20 octobre 1848. — J'ai dîné la semaine dernière
chez le comte d'Orsay avec Louis Blanc. Il n'y avait que nous deux. Nous avons beaucoup causé. C'est un homme très gai, très vif, bourré d'informations de tout genre. Il a fort bien pris tout ce que je lui ai dit et spécialement mes réflexions critiques sur le gouvernement provisoire... Trois jours plus tard, j'ai rencontré à la Grange M. Dumon (ex-ministre des finances dans le dernier cabinet Guizot). Je lui ai demandé pourquoi son gouvernement avait si obstinément refusé la réforme. Ses explications ne m'ont pas paru bien satisfaisantes. Toujours la vieille histoire : nécessité de plaire à la majorité conservatrice. A ce propos^ Louis Blanc m'avait affirmé que la révolution de Février n'a nullement été le résultat d'une conspiration, mais est née de la force des choses et n'a fait que déchirer le voile sur une situation perdue de longue date, >)
Puis viennent les détails sur la première tentative de « fusion orléano-légitimiste », comme on disait dans le jargon politique du temps :
« 14 mai 1850. — J'ai eu ce matin des nouvelles <: la mission secrète envoyée de Paris à Louis-Philipx ■ Tous les chefs du parti conservateur, à l'exception d • M. Thiers, sont, paraît-il, arrivés à la conviction que la seule chance de restauration de la monarchie qui sulisiste encore est dans la réconciliation de la brandi'' aînée et de la branche cadette des Bourbons. Henri \' serait reconnu comme roi et de son côté reconnaîtr.i comme ses héritiers ceux de Louis-Philippe. M. Malat été chargé d'apporter ces propositions à Glaremont... L'ex-roi a paru les accepter sans difficulté. Il a convoqué un conseil de famille composé de la reine et des
princes (à l'exclusion de la duchesse d'Orléans) et leur a soumis la question. La reine s'est d'abord déclarée contre la solution apportée par M. Malac, mais, voyant que tous les princes se montraient disposés à l'accepter, elle a finalement déclaré qu'elle se rallierait à l'opinion du roi. Celui-ci a alors engagé l'émissaire légitimiste à voir la duchesse d'Orléans, chez laquelle on prévoyait la plus vive opposition... (En effet, il fut impossible d'obtenir d'elle une acceptation formelle du plan proposé.) C'est de Reeve (l'éditeur des présents Mémoires] que je tiens ces détails : il les a eus de la bouche de M. Malac lui-même, qui était aussi porteur d'une lettre de M. Guizot, où il est assez mystérieusement fait allusion à un autre plan. Il s'agit ici d'une transaction entre le président et Changarnier. Tous deux pensent que Louis-Napoléon n'a aucune chance de rester au pouvoir, soit comme président, soit comme empereur. Il est criblé de dettes qu'il n'a aucun moyen de payer; il ne lui reste pas un sou de son patrimoine et il ne saurait même pas où trouver un morceau de pain, s'il lui fallait reprendre la ronte de l'exil. On comprendrait donc, à la rigueur, qu'il se montrât disposé à traiter, en vue d'une restauration monarchique, si l'on créait pour lui quelque haute situation. La résurrection de l'empire en sa personne est en effet impossible, d'abord à raison de sa nullité propre et ensuite à cause de l'étrange famille qui l'entoure. Il est de beaucoup ce qu'il y a de mieux dans cette famille, par la générosité du caractère et par l'éducation. Tout le reste est un ramassis de canailles [a worthless set of canaille] sans mérite, indigne de respect et même d'attention. »
324 A LONDRFS.
En 1852, Charles Greville apprend que le comte d'Orsay vient de mourir. Celte nouvelle nous vaut un amusant crayon de cet énigmatique personnage :
« 9 août 1852. — La mort de d'Orsay, survenue l'aut: jour à Paris, est un véritable événement mondain. L nature l'avait doué de qualités qui auraient pu 1 assurer une honorable réputation et tous les succ' imaginables, s'il les eût mises à profit. Sa figure était charmante, il avait de l'esprit, de la vivacité, de la bonne humeur, de l'amabilité, un goût très sûr en fait d'art, des connaissances très suffisantes. Peu d'amateurs l'égalaient en peinture et en sculpture. Il est vrai que son mérite paraissait plus grand qu'il n'était réellement, par la raison que ses œuvres ne manquaient guère d"ètre retouchées par les plus illustres artistes, ses amis intimes. Les commencements de sa vie et la nature de ses raxDports avec la famille Blessington étaient enveloppés d'une sorte de mystère, et l'on n'a jamais su exactement comment son malheureux mariage ( avec 1 fille unique de lord Blessington] s'était contracté. (' qu'il y a de sûr, c'est que le comte et la comtesse Blesington raffolent tous deux de lui, et qu'il était 1 maître chez eux. Le reste de la famille le voyait d'ass mauvais œil; mais il n'en avait pas moins dévoué sa mi à sa jeune femme (toujours malade) et fait de Gore- House, pendant tout le temps qu'ils y habitèrent ensemble, la plus hospitalière et la plus agréable des résidences. Son extravagance était telle qu'à un certainj moment, quoiqu'il eût jeté en pâture à ses créanciers \i fortune de sa femme et tout ce que ses amis pureût| mettre à sa disposition, il se vit obligé de s'eufermei
dans Gore-House et de n'en pas sortir, sous peine de se voir arrêté et incarcéré pour dettes. Cette situation anormale n'altérait nullement sa gaieté. Il en profita seule- :ment pour recevoir plus d'amis que jamais et travailler du jraatin au soir dans l'atelier qu'il s'était fait construire.
» Outre les artistes et les littérateurs en renom, on irencontrait chez lui tous les étrangers de marque, spépialement les exilés. Louis Blanc était de ses amis aussi bien que Louis-Napoléon. En fait de femmes, je n'ai janais rencontré là que Mme Guiccioli.
» On n'a jamais vu un étranger prendre à Londres i'aussi profondes racines que d'Orsay, si ce n'est pouriant Matuscewitz. II parlait anglais dans la perfection, î^t, ce qui est plus rare, il comprenait admirablement L'Angleterre. Aussi se moquait-il volontiers des idées 'idicules que se font sur nous presque tous ses compajriotes. Ils viennent ici, passent huit jours à bâiller dans es rues, et s'en vont convaincus qu'ils ont pénétré les nstitutions et le génie du peuple anglais. D'Orsay traijait ces prétentions comune elles .le méritent et ne se assait pas d'en rire.
» En fait, il était devenu profondément anglais dans es goûts, ses habitudes, sa manière de penser et d'agir, lais ses antécédents, sa liaison avec lady BIessingt°on. t je ne sais quelle idée vague, mais très répandue^ sur î relâchement de ses mœurs, l'avaient toujours 'emêché d'être admis dans la meilleure société. Il s'en Dnsolait en réunissant autour de lui tous les gens de uelque renom qui n'étaient pas embarrassés de scruules moraux, et en faisant ainsi de Gore-House un londe tout à fait à part.
)> Il avait appartenu à l'opposition pendant tout le règne de Louis-Philippe, ses attaches de famille étant légitimistes; mais ses sympathies personnelles étaient avec Louis-Napoléon, qu'il voyait beaucoup à Londres et dont il avait toujours annoncé l'élévation. Plus tard, quand la débâcle de ses affaires obligea lady Blessington à vendre Gore-House et à se réfugier à Paris, le comte d'Orsay l'y suivit. 11 espérait assez naturellement que Louis-Napoléon, devenu président de la République, saurait le caser en quelque bon poste. Cet espoir fut déçu, et la conséquence immédiate de sa mortification fut de le rejeter dans l'opposition. Il paraît pourtant que son ami voulait le nommer ministre de France à Hanovre, mais que ses conseillers s'y opposèrent résolument, en se basant sur ce que le comte d'Orsay avait jadis donné sa démission d'officier de la garde U'oyalL' au moment où ce corps était désigné pour un service actif (en Espagnel... Plus tard, son protecteur devenu l.nii puissant créa pour lui au département des beaux-arts un poste admirablement approprié aux aptitudes du coi d'Orsay, mais qu'il aura occupé bien peu de temps. ■
On voit quelle est la manière de Charles Grevillc. C'^? sortes de renseignements ne sont jamais à dédaignn'. Mieux que des considérations générales, ils éclairont l'histoire, quand ils sont donnés, comme ici, dans un esprit d'évidente sincérité.
Les Mémoires de Charles Greville sont naturellem beaucoup mieux fournis en renseignements sur choses anglaises qu'ils ne peuvent l'être sur lapolitu; étrangère. Néanmoins, le Clerk of Ihc council icomnii>secrétaire du Conseil Privé) était assez activement m^le
aux petits mystères du Foreign-OfQce pour que nous trouvions à glaner dans son journal plus d'une note intéressante. On pourrait notamment en tirer une véritable galerie de portraits d'ambassadeurs français à Londres.
Le premier à y figurer serait le maréchal Soult, envoyé extraordinaire de Louis-Philippe au couronnement ie la jeune reine Victoria :
ce 21 juin 1838. — Le maréchal Soult est débarqué d'hier. jrooker a salué cette arrivée, dans la Quarierly Review, l'un article sur la bataille de Toulouse, écrit dans sa '■eine la plus méchante et la plus injuste. Le duc de Wellington s'est montré plus magnanime : il a fait rearder par Gurwood la publication du onzième volume Le ses dépêches, qui se rapporte précisément à cette némorable affaire. Une pareille délicatesse ne saurait aanquer d'être appréciée. »
ce 29 juin. — La cérémonie du sacre de la reine s'est 3rt bien passée... L'entrée de Soult (à l'abbaye de Westlinster) a fait beaucoup d'effet. Un murmure de curioité sympathique l'a accueilli quand il a traversé la nef t le chœur pour aller prendre sa place. Sa mine est elle du premier vétéran venu. Il s'avançait seul, préédé d'huissiers et de hérauts d'armes, suivi d'une scorte nombreuse. Les gens de service lui témoignaient es attentions et une déférence plus marquées qu'aux 'litres ambassadeurs : la nuance était très sensible... La jîine avait l'air d'une miniature et l'effet de la proces- |on a été absolument gâté par l'encombrement.
« 14 juillet. — Il est véritablement curieux de voir la jiception que font à Soult toutes les classes de la popu-
lation. Non seulement les corps constitués et les corporations l'accablent de prévenances et d'hommages, mais il ne rencontre sur son passage qu'enthousiasme et acclamations flatteuses. A la grande revue de Hyde-Parli, il a dû livrer ses deux mains pour serrer toutes celles qui se tendaient vers lui.
« Le vieux soldat paraît profondémement touché de cet accueil et en a fréquemment témoigné sa reconnaissance. Il n'y a rien là qui ne fasse honneur à John Bail ; mais franchement, je me demande d où lui vient cette passion subite pour Soult. John est décidément un gentleman qui ne sait rien faire à demi. Ces manifestations peuvent avoir pour résultat de faire naître un meilleur esprit entre les deux pays. Mais il ne faut pas s'attendre [à voir les Français faire la moitié du chemin et nous témoigner la même cordialité, les mêmes sentiments amicaux: ce ne sont pas d'aussi bons garçons [nooa felloics) que les Anglais ; ils sont vaniteux, jaloux et pei] sincères. »
« 16 août 1848. — Cavaignac est au mieux avec Palmerslon. 11 a envoyé ici, comme ambassadeur, M. Gustave de Beaumont (dont la femme est une petite-fiUe d( La Fayette) et paraît sa conduire, en toutes circonstances, avec beaucoup de franchise et de bon se!i>' M. de Beaumont a été chargé de dire que le gouvcîi: ■ ment français veut le maintien de la paix, que finances ont besoin de se refaire, et qu'en tout éta^ cause la guerre serait pour lui une impossibilité. Mu il semble croire, néanmoins, que l'honneur do 1 France est en quelque sorte engagé à délivrer, d'un manière ou d'une autre, la Lombardie du joug autni
chien. Il reste à voir jusqu'à quel point Palmerston admettra cette prétention. »
« 11 février 1849. — Mme de Flahautm'a conté sur le nouvel ambassadeur de France, l'amiral Cecille, une histoire qui lui fait honneur. Quand l'ambassade lui fut offerte par le président, il répondit qu'il avaii toujours été attaché à Louis-Philippe et qu'il ne saurait se charger d'aucune mission désagréable à l'ex-roi ou à sa famille. Sur quoi, le président lui dit qu'il n'y aurait rien de tel, et que même il pouvait aller à Glaremont si bon lui semblait. En conséquence, l'amiral a fait demander à être reçu par Louis-Philippe, qui a trouvé avec raison que l'entrevue pourrait être embarrassante pour les deux interlocuteurs, et l'a déclinée. »
Voici encore quelques extraits qui nous semblent curieux :
« 29 mars 1840. — Nous avons eu M. Guizot à dîner. Tout le monde s'accorde à dire que c'est un agréable causeur, mais je n'ai pas encore eu l'occasion d'en juger par moi-même. Il est visiblement enchanté de sa nouvelle position d'ambassadeur. Rien de plus amusant que sa préoccupation de ne pas se laisser déposséder, par inadvertance ou dessein prémédité, de la préséance à laquelle il a droit. Il se précipite, à la lettre, pour offrir le bras, à la maîtresse de la maison, au moment de passer à table. Sa grandeur l'éblouit encore : il lui faut le temps de s'y habituer. »
« 22 septembre. — L'autre jour, à Windsor, Guizot s'est signalé par une de ces gaucheries dont on se rend si aiément coupable quand on n'a pas l'habitude des cours.
« Au premier dîner, la reine l'avait fait placer à sa
!3o A LONDRES.
droite. Au second, le lord de service (Headfort) vient, selon l'usage, avec sa liste, un peu avant l'heure du dîner, avertir Guizot d'offrir son bras à la reine des Belges, pour la conduire à table ; aussitôt Guizot de le prendre à part et de lui dire : « Mylord, ma place est auprès de la reine. » Headfort, épouvanté, s'empresse d'aller faire part de l'incident h qui de droit ; et la reine, modifiant aussitôt avec beaucoup d'esprit l'arrangemout que l'ambassadeur de France trouvait sottement in;i ceptable, le fit placer auprès d'elle, comme la veille.
Charles Greville devait d'ailleurs se lier intimement avec M. Guizot, et le revoir, d'abord à Paris, puis de nouveau à Londres, en des circonstances bien différentes :
'( 6 avril 1845. — Guizot etThiers ont été hier les héros d'une rencontre assez curieuse. Peut-être Thiers en a-t-il fait naître l'occasion. Il s'est présenté chez Mme de Lieven, qu'il n'avait pas vue depuis longtemps, un peu avant l'heure où il savait que Guizot a l'habitude de s'y rendre. L'heure venue, il se lève en disant : « Il vaut mieux que je m'en aille maintenant. » — « Pourquoi dit l'autre, et elle le fait rester. Guizot arrive. Après un instant d'embarras, Guizot met la conversation sur la grande histoire de Thiers et en fait l'éloge ; on arrive à la politique du jour, et l'on bavarde deux heures. Thi' prétendait que son ouvrage Toccuperait encore plus d"i an, qu'il ne désirait nullement revenir au pouvoir que, d'ailleurs, plus jeune de dix ans que Guizot, il avait tout le temps d'attendre. Il se moquait beaucoup de la prétendue retraite de Mole, qui, paraît-il, s'en o-t allé à la campagne. Il est bien possible que cette reu-
contre ne soit pas inutile à Guizot pour se maintenir quelques mois encore au pouvoir. Lady Claricarde raconte une version un peu différente : elle assure que l'entrevue n'avait nullement été préméditée, que Thiers se croyait sur de ne pas rencontrer Guizot à l'heure où il s'est présenté chez Mme de Lieven, et qu'il y a eu surprise de part et d'autre. Mme de Lieven s'est mise à rire, les deux rivaux ont fait comme elle et se sont mis à causer gaiement. Il paraît qu'entre autres choses Guizot a dit à Thiers : « — Vous m'avez jeté Mole aux jambes, et moi je vous ai rendu le service de vous débarrasser de lui ; si bien que vous seul pouvez désormais me succéder. »
A cette même période se rattachent deux lettres intéressantes de M. Reeve à son ami Charles Greville, datées de Paris :
20 décembre 1845. — La seule possibilité du retour de Palmerston au pouvoir jette la terreur ici, spécialement à la Bourse. Rothschild dit : « Palmerston est un ami de la maison. Il dîne chez nous à Francfort. Mais il a le défaut de faire baisser les fonds de toute l'Europe sans nous en avertir. » Le roi (Louis-Philippe) éprouve pour Palmerston une répugnance insurmontable. Il a parlé de lui ces jours derniers comme de « l'ennemi de sa maison ». Sur quoi, j'ai pris la liberté de répondre à la personne qui me rapportait ce mot qu'il témoignait d'une singulière ingratitude, car Palmerston a rendu de réels services à la maison d'Orléans sous le ministère (irey. Mais c'est toujours l'affaire des mariages espagnols qu'on a sur le cœur... Récemment, Palmerston ayant eu envie de venir à Paris, avait pris soin de charger les Gowley
de savoir jjar l'intermédiaire de Mme de Lieven comment il serait reçu. Le roi a dit froidement : « Je l'inviterai à dîner. »
22 décembre. — J'étais hier soir chez la princesse de Lieven un peu avant l'heure de sa réception habituelle, quand les portes de son boudoir se sont ouvertes et M. Guizot a paru. Je ne l'avais jamais vu aussi agité et même aussi violent. Sans transition, il m'a pris à partie : Tous savez combien j'étais raisonnable à l'endroit de lord Palmerston quand vous êtes arrivé, s'est-il écrié. Je le suis encore et je vous disais bien, en vous parlant de son caractère, que j'en concevais moins d'alarme que les autres. Mais vous ne vous faites aucune idée de l'effet de ce nom-là sur le pays et sur mon parti. Je sors d'un dîner avec la grosse banque — des gens dont le plus mince a certainement cinq millions — je les ai trouvés dans la consternation. On est venu vers moi me prendre la main en me disant ; « Mais monsieur le ministre, que ferez-vous de cet homme-là ? Avant six mois, nous serons en lutte ouverte avec l'Angleterre. 11 vous créera des difUcultés partout — en Espagne, en Orient, à Taïti — c'est terrible!... » J'ai voulu les rassurer, a poursuivi M. Guizot, mais c'est frappant — c'est frappant. Tenez, princesse, vous ne m"avez jamais vu aussi ému que je le suis à cette heure. » Et, de fait, il paraissait tri agité... J'ai fait mon possible pour le calmer en lui r< montrant qu'il fallait s'occuper des tendances du cabinet . non pas du caractère d'un ministre — et je crois que j > suis arrivé. Mais la scène n'en était pas moins curieuse.
Parmi les innombrables portraits dont fourmillent Ci- Mémoires, il faut citer celui de lady Holland, dont le
salon joua un rôle si considérable, pendant. un demisiècle, non seulement à Londres, mais en Europe :
54 décembre 1845. — Lady Holland est morte la nuit dernière, à deux heures. Elle a montré pendant tout le cours de sa maladie beaucoup de courage, de calme philosophique et môme de bonne humeur, quoi qu'elle sût fort bien qu'elle s'en allait. C'est ce que les dévots comprendront difficilement. Jamais elle n'a indiqué, dans toute sa vie, qu'elle eût la moindre idée d'une croyance religieuse. Son testament est passablement absurde. Elle laisse tous ses biens à John Piussell et ses diamants à Elisabeth Grey, femme d'un pauvre curé de village, alors que sa propre fille est absolument sans fortune. Tout le monde blâme ce testament, et si les légataires ont le sens commun ils renonceront à en bénéficier. Lady Holland n"a jamais inspiré d'affection et sa mort ne causera pas de peine à personne. Mais son salon sera universellement jregretté: il était unique en son genre, par le nombre (extraordinaire d'hommes distingués qu'y s'y donnaient ù"endez-vous... C'était une femme étrange et dont il ;:n"est pas aisé de faire le portrait, car, pour le trouver pressomblant, il faut avoir connu toutes ses habitudes et jioutes ses singularités. Elle avait beaucoup d'esprit et 'beaucoup de connaissances puisées à la fois dans les [livres et dans le commerce des hommes les plus éminents dans tous les genres. Peu lui importaient ses enfants, quoiqu'elle prétendît parfois les adorer, et les gens de son entourage, quoiqu'elle affectât souvent des préféences. Non qu'elle fût fausse ou peu sincère: elle se rompait elle-même sur l'énergie des sentiments dont elle tait capable. Tantôt elle se montrait capricieuse, tyran-
iiique, exigeante, et se faisait un jeu de blesser, de désappointer ou même de desservir ses amis ; tantôt elle était pour eux obligeante, aimable et attentive. Par exemple, si l'on tombait malade, il n'était pas de bontés et d'attentions personnelles qu'elle n'eût pour vous. Au fond, elle était surtout égoïste, et craignait la solitude par dessus toutes choses. Sa principale occupation était d'étendre le cercle de ses relations et d'y retenir ceux qui y avaient pénétré. Etre seule lui paraissait le pire des supplices. Aussi n'était-elle jamais seule, même une minute, et, s'il lui arrivait d'éprouver un chagrin, c'est en compagnie qu'elle s'en consolait. Elle aimait à dominer et en avait l'habitude, ce qui lui faisait souvent prendre de singulières libertés. Personne n'a jamais joui de privilèges aussi étendus que lady Holland ; la docilité avec laquelle le monde se soumettait à ses caprices tenait positivement du miracle. Quoiqu'elle fût toujours entourée des gens les plus distingues, il n'y avait pas de chien crotté qu'elle n'ambitionnât d'avoir chez elle, s'il était notai il c à un titre quelconque ; surtout dans les derniers temps, elle avait la manie des nouvelles connaissances.
Fréquemment impertinente, elle n'était jamais méchante et supportait avec un calme imperturbable Irs représailles que ses lardons lui attiraient souvent. Je crois même que ses préférences et son estime étaient réservés à ceux qui ne la craignaient pas et qui savaient lui répondre, quoiqu'elle eût un véritable besoin de voir j autour d'elle des esclaves obéissants et soumis. Ellei n'avait pas de religion, mais elle ne souffrait pas qu'un se moquât de celle des autres. JDu reste, elle ne parlait jamais légèrement des opinions ou des choses que rou
est habitué à respecter, et, même au cours des crises politiques les plus violentes, je ne l'ai jamais vue tolérer soit des offenses à la personne du souverain, soit des discussions trop animées, encore moins des expressions outrageantes pour n'importe qui. Son salon avait nécessairement une couleur politique, mais le grand objet qu'elle se proposait était d'y établir un tel ton de modération et de tolérance que tous les partis, toutes les opinions, toutes les professions, pussent s'y rencontrer. Aucune femme n'a jamais été plus invariablement bonne pour ses domestiques et plus préoccupée de leur bienêtre. C'était encore un trait de son égoïsme: illui semblait essentiel d'être bien servie, et elle savait que le meilleur moyen d'y arriver était de s'assurer des dévouements inébranlables. Nous disions souvent, entre nous, qu'elle traitait ses valets bien mieux que ses convives.
Charles Greville nous rattache directement au dix-huitième siècle par quelques-unes des figures qu'il met en scène. Il a connu notamment miss Mary Berry, qui avait, comme sa sœur Agnès, été intimement liée avec Horace Walpole. Le salon de miss Berry dans Curzon street était longtemps resté un des plus brillants de Londres, et tout à fait dans la tradition du siècle où l'on savait causer. « J'ai été le voir hier à Richtnond, écrit Charles Greville en 1843. Je l'ai trouvé très irrité des articles de Broker dans la Quarterly Review. Il prétend entre autres choses que lord Orford (Horace Walpole) s'était offert à épouser Mary, et, sur son refus, Agnès. Elle déclara le fait absolument faux. Jamais il n'avait songé à épouser Agnès, et en ce qui la concerne personnellement, voici à quoi se réduit l'histoire. La duchesse de Glowcester se
montrait fort jalouse de l'assiduité de lord Orford chez les Berry. Un beau jour, sa violence naturelle se fit jour, et elle lui dit à brûle-pourpoint : « Enfin, avezvous l'intention d'épouser l'aînée des Berry, ou non? « A quoi il répliqua : « Ce sera comme elle voudra. » Il n'y a jamais eu autre chose. Elle dit que rien ne pouvait être plus charmant et plus touchant que l'amitié de ce grand homme pour sa sœur et pour elle — amitié absolument pure d'ailleurs — et qu'elle se sentira toujours hère d'avoir inspirée. «
Il était aussi très lié avec le vieux Thomas Grenville, qui devait mourir à quatre-vingt-dix ans passés, et qui avait connu tous les les personnages de la fin du siècle précédent :
« 18 novembre 1842. — Je suis allé voir hier M. Grenville... qui m'a conté une curieuse histoire sur Wolfe (le vainqueur de Montcalm). Au moment de l'envoyer prendre son commandement en Amérique, poste alors d'une si grande importance, Pitt l'avait invité à dîner avec plusieurs autres personnes de marque... Voilà qu'au dessert Wolfe s'anime un peu trop et tout à coup, tirant son épée, se met à la brandir sur la tête des convives, en criant comme un vrai matamore qu'on verrait de quoi il était capable et les grandes choses qu'il se proposait de faire contre les Français. M. Pitt et ses amis restèrent naturellement confondus de cette algarade, cl, après le départ de Wolfe, se mirent à lever les bras au ciel en songeant que les plus grands intérêts de la patrie se trouvaient confiés à un homme capable de se livrer à de pareilles fanfaronnades. M. Grenville, en me contant cette anecdote, a ajouté qu'il n'aimait pas beau-
coup à la rapporter, parce qu'elle semble faite pour diminuer la gloire du grand général. Je lui ai répondu qu'il n'avait point à s'inquiéter de tels scrupules, et que la gloire de Wolfe est au-dessus de tout ce qu'on peut dire de ses manières : ses services parlent pour lui. »
Une note relative aux « Lettres de Janius » vient confirmer l'opinion exprimée ici, même au sujet de ce problème historique :
« 26 décembre 1846. — M. Woodfall, petit-fils de l'éditeur des « Lettres de Junius », m'a demandé l'autre jour si je me chargerais d'en revoir une nouvelle édition et de l'annoter au besoin. Il m'a déclaré d'ailleurs n'avoir aucun document nouveau à me fournir. Le seul bout de manuscrit inédit qu'il possède encore est une pièce de vers assez indécente et qu'il considère comme apocryphe, quoiqu'elle soit de la même écriture que les lettres, sur les amours du duc de Grafton avec Nancy Parsons. Son père (grand-père?) n'a jamais su qui était Junius, a-t-il ajouté, et n'a jamais voulu croire que ce fut Francis. »
Toujours respectueux pour la reine d'Angleterre, comme la plupart des écrivains de sa nation, Charles Greville l'est assez peu pour les souverains en général, comme on l'a vu à propos de Louis-Philippe et de Napoléon III. Il dira, par exemple, de la reine Victoria :
« Rien de plus intéressant que l'attitude de lord Melbourne auprès de la jeune reine. Il est avec elle à la fois paternel et respectueux : elle ne cherche même pas à dissimuler le vif plaisir qu'elle éprouve à causer avec lui et la confiance absolue qu'elle a mise en ses lumières. C'est à lui qu'elle adresse toujours la parole, quels que
soient les personnages présents. Elle veut qu'il soit toujours son voisin à table et. à cet effet, on le désigne toujours pour donner la naain à la dame d'honneur de service, qui a droit à la seconde place à gauche de la reine. Rien de jtlus naturel assurément, mais il est évident que lord Melbourne apprécie au plus haut point une faveur si marquée. Je suis convaincu qu'il aime la reine comme il aimerait sa fille s'il en avait une. C'est l'homme le plus affectueux de la terre : et le hasard a justement voulu qu'il n'ait personne à aimer auprès de lui. «
Mais s'agit-il du roi de Prusse, qui se trouvait à Londres en 1842, le ton change déjà ; on en parle comme d'un mortel ordinaire :
« Le roi de Prusse est ici depuis huit jours et produit en général une excellente impression. Physiquement il n'a rien de remarquable ; mais ses manières sont franches, cordiales et gaies. Il paraît très curieux de tout voir et se dit très vivement impressionné par le peuple anglais... Tout le monde est frappé de son intelligence, de son activité, de son affabilité, et surtout de son appétit. Depuis Louis XIV, on n'a jamais vu de roi qui mange aussi fréquemment et aussi copieusement. »
Et s'il arrive qu'on parle de la reine d'Espagne, Isabelle IL on ne se gène plus du tout :
« 30 avril 1847. — Les alFaires d'Espagne vont de mal en pis. La jeune reine montre une certaine intelligence et de l'énergie, mais elle n'a pas de suite dans les idées, et son éducation est des plus incomplètes... Son mari est un misérable imbécile, fanatique et grognon, qui passe sa vie à lui créer des embarras et à prier l'ombre de sa mère de lui pardonner le péché qu'il a commis eu
LE JOURNAL DE CHARLES GREVILLE. 33g
épousant l'usurpatrice du trône. On a tout fait pour réconcilier les deux époux sans y parvenir. Tout récemment, il a envoyé chercher Pacheco pour le prier de convoquer sur l'heure le conseil des ministres. Pacheco a répondu qu'il le voulait bien, à la condition que Sa Majesté fût assez bonne pour indiquer le motif de cette convocation. Le roi lui a alors avoué que son projet était de placer sous les yeux du conseil les preuves de l'infidélité conjugale de sa femme. Pacheco a répondu qu'en ce cas il ne pouvait pas prendre sur lui de convoquer les ministres. L'antre de réjjliquer aussitôt qu'il a prévu l'objection et qu'il se propose, cela étant, de dénoncer ses griefs à la nation dans une proclamation qu'il tient prête. On a eu toutes les peines du monde à lui faire abandonner ce beau projet, en obligeant provisoirement Serrano à quitter Madrid... Il paraît qu'à ce propos Christine a écrit à sa fille pour lui laver la tête, en s'étonnant qu'elle ne sût même pas se conduire décemment. Isabelle a répondu : « Maman sait mieux que personne qui a fait mon éducation... »
« Aston, qui est venu me voir hier, pense que l'ex-reine Christine a juré la ruine de sa fille... Il pense que le traitement auquel la reine a été soumise pour sa maladie de la peau a eu pour effet de faire rentrer Téruption et d'amener les accès d'épilepsie dont elle est présentement atteinte... Il m'a raconté aussi avoir vu aux mains d'Espartero une lettre écrite par un maître de musique de la reine que le hasard avait rendu témoin d'une scène terrible. Il se trouvait dans un salon voisin de celui où Serrano força la reine à accepter Narvaez comme ministre : les détails de cette affaire sont révol-
tants et de nature à démontrer que la malheureuse jeune femme est véritablement la prisonnière de ces gens-là et privée de son libre arbitre. »
Les anecdotes proprement dites ne sont pas la partie capitale de ces Mémoires. Du moins paraissent-elles en général de nature à plaire aux Anglais plutôt qu'à notre goût national. En voici deux qui peuvent passer pour les meilleures, sans être faites pour éblouir :
— Bobus Smith, à dîner chez lady HoUand, nous a conté un joli mot de Jekyll..- Il était invité à Landsdowne-House et n'avait pu accepter par suite d'un engagement déjà pris avec le chief-justice. Il arriva que le plafond de la salle à manger s'écroula sur les invités de Landsdowne-House. Jekyll, ayant appris la chose, dit qu'il avait été prié à ruât cœlum^ mais qu'il s'était vu obligé de s'en tenir à fiat justitla.
— Lord EUenborough n'est pas toujours tendre avec les avocats qui plaident devant lui. Un défenseur, en commençant son pbiidoyer, disait : « Mylord, mon malheureux client... », et répétait le mot deux fois de suite : « Allez, allez, interrompit le juge, la cour est entièrement de votre opinion sur ce point. » Un autre disait : » Et maintenant, s'il plaît à Votre Seigneurie, je vais essayer de démontrer... » « — Maître X... s'écria lord EUenborough, nous ne sommes pas ici pour faire bonne mine aux arguments de la défense, mais pour les subir!... »
Voilà ce que les Anglais appellent a very good thing. Charles Greville est plutôt dans son véritable élément quand il nous donne un simple détail curieux, et nous apprend, par exemple, que feu Beaconsûeld, avant
d'aborder la politique, avait songé à se faire libraire : a Maxon m'a dit hier qu'il y a quelques années Disraeli lui avait demandé de le prendre comme associé dans sa maison de librairie, et qu'il n'avait pas voulu de lui, le trouvant trop aventureux. Je me demande quelle tête ferait aujourd'hui Dizzy si on lui rappelait cette circonstance. »
Oa quand il note des faits véritablement caractéristiques, comme cet extrait de naissance d'une pairie :
« M. Grenville demandait un jour à son cousin lord Glastonbury ce qui l'avait décidé à solliciter la pairie , lui qui avait toujours affiché tant de dédain pour tous les titres possibles. « Je vais vous le dire, répliqua l'autre. Je n'avais jamais pensé à la pairie, quand un beau matin, en ouvrant mon journal^ je vois que Tommy Townshend vient d'être appelé à la Chambre haute. L'animal, pensai-je à l'instant, quels sont ses titres à cet honneur? Je serais curieux de les connaître. Je suis plus riche que lui et je le vaux bien à tous égards! Làdessus j'écris à Pitt, pour lui dire ce que je venais de penser. Huit jours plus tard, j'avais la pairie. » Ou ce simple aperçu sur la puissance de la presse : « Le Marchant^m'a conté hier une histoire qui met en lumière la puissance de la presse. 11 était allé un soir, assez tard, voir à son domicile personnel son ami Barnes, directeur du Times. Tandis qu'il s'y trouvait, un autre visiteur fit passer sa carte : Barnes le reçut dans une pièce voisine, et après un quart d'heure environ vint rejoindre Le Marchant, qui lui dit : « — Youlez-vous que je vous nomme votre mystérieux visiteur"? — Oui, si vous pouvez, répondit Barnes. — C'est lord Durham,
j'ai reconnu sa voix. » Barnes convint que c'était lui. « — Et que diable vient-il faire chez vous? lui demanda Le Marchant. — Il vient de la part du roi Léopold, qu'un article du Times a quelque peu malmené, me supplier d'en atténuer les conclusions dans un nouvel article. » Ainsi, ajoutait Le Marchant, voilà l'homme le plus fier de l'Angleterre qui venait, au nom d'un roi, solliciter la bienveillance d'un journaliste!... »
Ou encore cette amusante histoire sur l'érudition de Macaulay :
« C'était chez lady Holland, trois mois après la mort de son mari. Par parenthèse, il était si bien oublié déjà que personne n'y pensait plus... Un peu avant le dîner, on causait des présidents (speakers) de la Chambre des communes et de leurs portraits; je demandais si l'on en possédait la collection entière. « — Oui, dit Macaulay, en remontant jusqu'à Thomas More. — Tiens, s'écria lady Holland, je ne savais pas qu'il eût jamais présidé la Chambre ! — Je vous demande pardon, répliqua Macaulay. Ne vous raj)pelez-vous pas cette séance où il occupait le fauteuil, et où le cardinal Wolsey se présenta? » Le voilà qui raconte par le menu toute la séance... On passe à table, et la conversation tombe sur les affaires de l'Inde et incidemment sur Munro. On en disait beaucoup de bien. — « C'était donc un homme vraiment supérieur? » demanda imprudemment lady Holland. Voilà Macaulay qui lui explique aussitôt tout ce que Munro a fait, dit, écrit ou pensé : tant et si bien que lady Holland finit par déclarer qu'elle en a assez et qu'elle ne veut plus entendre parler de Munro. Un causeur ordinaire se le serait tenu pour dit, et n'aurait plus
ouvert la bouche. Avec Macaulay, c'était exactement comme si l'on avait replacé un livre dans sa bibliothèque, pour en ouvrir un autre. Il était prêt sur tous les sujets. Je n'essayerai même pas de retrouver le fil d'un monologue qui dura toute la soirée, en touchant à tout, et en jetant sur tout des trésors d'information surprenante, souvent amusantes et toujours instructives. En revenant au salon, on parlait des Pères de l'Eglise. Quelqu'un demanda à Macaulay s'il les connaissait à fond, a — Ma foi non, dit-il ; j'ai seulement parcouru Ghrysostome pendant que j'étais dans l'Inde, et lu tous les matins, pendant trois mois, quelques chapitres d'Athanase. Je me rappelle surtout un magnifique éloge de l'évêque d'Antioche... » Et il se met à nous analyser à grands traits ce sermon jusqu'à ce que lady Holland déclare qu'elle est aussi lasse des Pères de l'Eglise que de Munro. Puis tout à coup, comme pour se moquer de Macaulay et de son érudition, elle lui demande si d'aventure il pourrait lui dire quelle est l'origine des poupées. Sans se laisser démonter il nous raconte que les petites Romaines jouaient à la poupée, il nous citeà ce propos des vers de Perse, et je crois bien, sur ma parole, qu'il n'aurait pas beaucoup fallu le presser pour savoir le nom du premier enfant qui n'en a jamais eu une.... »
Au total, sans ouvrir sur les événements et les hommes des vues absolument nouvelles, les Mémoires de Charles Greville méritent d'être consultés, et, très probablement, ils resteront, avec la sérié précédente, au nombre des témoignages les plus fréquemment cités par les historiens.
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Dickens chez lui