HOMME DE LETTRES
BIBLIOTh'ECA
Exegi monumentum
{Hnracc , liv. III, ode xsx.)
in 2011 with funding from
University of Toronto
littp://www.archive.org/details/louisphilipperoiOOmaur
Si
V%(LJj
Élever la voix jusqu'à vous est une nécessité de ma situation , que j'accepte , mais que je n'aurais pas voulu provoquer. Persuadé que les Rois nous font toujours assez de mal quand ils ne nous font pas de
hien , je nie suis tenu dans la plus grande réserve à l'égard de vos prédécesseurs. Vous-même, Sire, étiez dans de semblables dispositions; et il a fallu que je vous devinsse utile , pour que vous prissiez mauvaise opinion de moi.
Rédigeant une petite feuille, payant cher pour ne pas parler politique , vivant de littérature , corps et ame , sans rien demander à personne , sans jamais salir mes pieds du carreau d'une antichambre , et faisant quelques heureux , je devais me croire l'antipode des tètes couronnées.
Point du tout! vous êtes Roi, Sire, et je vous écris !
Toutefois, c'est h mon corps défendant. Si j'ai tort, que Votre Majesté ne s'en prenne qu'à Elle, cait'est Elle seule qui m'y a contraint. Si j'en éprouve quelque mésaventure , Elle l'aura bien mérité!
Mais qu'il est difiicile d'écrire à un roi , lorsqu'on n'a pas soi-même un trône pour fauteuil , et quand on ne veut ni le flagorner, ni l'insulter !
Voilà tantôt six mois que je travaille, de toute ma facilité, à cette épître , ou plutôt à cette autre toile de Pénélope, sans pouvoir la finir. Trop heureux si, de manw-ocifli'o^quelquesfeuillesarrivent à leur adresse!
Pour m'empécher, c'était d'abord le Choléra-morbus , qui a mis en lumière la malice de vos enne-
( 5) mis. Ces méchans vous conseillaient de visiter les hôpitaux , dans l'espoir que vous prendriez mal , ce que vous avez eu grandement raison de ne pas risquer. Bien obligé , Sire ! Je ne rappelle point un Belzunce , c'était un prêtre , il se devait à la bonne réputation de lacliaritéchrétienne. Je ne cite pas un Rotrou, petite Autorité de village, damné d'ailleurs pour avoir fait des pièces de théâtre. Que ceux-là aient bravé la peste, la peste était à peu près inventée pour eux. Mais ce mécréant de Bonaparte, qu'avait-il besoin de toucher les malades de Jaffa ? Dans sa petite personne;, il exposait toute l'armée. Qui lui disait que l'Egypte ., prosternée devant tant d'autels, respecterait aussi le Dieu de la guerre? Il fut blâmé d'une commune voix. Un vrai monarque doit se garder de l'imiter, surtout s'il est brave et bien portant. Ainsi , pour ma part dans l'affection générale qu'on vous porte , encore une fois : bien obligé , Sire !
Vinrent ensuite les deux fameuses journées des 5 et 6 Juin dernier, qui, d'après MM. de Lobau , Jac- ([ueminot et Delessert , sont au-dessus de ce que Marengo, léna, Eylau et Friedland ont produit de terrible et d'admirable. On écrit mal sous une pareille détonation de bulletins.
Par la plus inattendue de toutes les conséquences , mon épître fut mise en état de siège; ce qui voulait dire que, pour oser seulement vous ladresser, je pouvais être fusillé , indépendamment de mon recours à votre clémence.
Le siège levé, je reprends la plume.... MntCirculaire de M. Bartlie la pulvérise entre mes doigts et me dit que la Sainte-IIermandad et la Censure viennent de prendre uji pied-à-tcrre à Paris. Ellrayé , je balbutie mes patenôtres, composées des articles de toutes les lois qui régissent et consacrent la liberté de la presse. Coup sur coup, les journaux de vos ministres , procédant par la raison démonstrative , me prouvent que la dite Circulaire est éminemment économique , en ce qu'elle empêche le Code civil et la Charte de s'user aux endroits oii ils traitent du droit de publie?' ses opinions. L'économie étant la dominante vertu , j'allais dire la religion de votre règne , Sire, je me mis à penser que je pouvais lui refuser mon admiration, attendu qu'un athée ne saurait compromettre tout un culte.
Je poursuis donc mon épître — Le Choléra î'oyal éclate, choléra rouge, couleur de sang, pire, mille fois, que le bleu, le sporadique et tous les fléaux
conjurés Francfort vomit la Diète germanique !
Oh ! pour le coup, je me crus passé par les armes dans un carré de Prussiens , de Cosaques , d'Autrichiens et de Watchmans. La schlague, le knout et la cale sèche étaient le moins que je sentisse sur la moelle épinière de ma pauvre imagination. Les visites domiciliaires étant fort à la mode, me voilà furetant dans toutes mes chambres , pour y cacher ma lettre , comme un avare son trésor, comme Votre Majesté cacherait sa liste civile , si Joseph Bonaparte voulait la lui prendre et
que vous pussiez trouver un petit coin assez grand pour la receler.
On me rassura. Je repris ma lettre. L'anniversaire desTrois j'oiu'S vint encore l'interrompre. Je ne sais si tous ceux qui ont assisté aux fèîes se sont autant amusés que moi, mais je vous jure, Sire, que j'ai ri à me tordre en voyant donner des récompenses aux hommes de Juin ^ par commémoration de Juillet.
Vos ministres sont charmans!.
Dans mon esprit , cet acte de diplomatie administrative a fait beaucoup de tort aux courses à cheval , à pied , en chars , aux aérostats , aux pantomimes , distributions de comestibles, joutes sur l'eau, mariages de rosières officielles et autres comédies.
Vos ministres sont adorables ! —
Le rideau baissé, je me remis à l'ouvrage Un
carillon d'allégresse, un Ethna d'enthousiasme vinrent ébranler les airs et les parfumer d'une odeur de lleur d'orange. M. de Choiseul nous amena la Belgique portant un bouquet de mariée sur la frontière du cœur, tandis que la France fournissait la jarretière , belle ma foi ! toute en diamans , et couleur d'impositions!
Tant de liesse me rendait le travail impossible. L'encre en séchait d'impatience dans mon écritoire.
Enfin , le cahne est rétabli ! Pour écrire à Votre Majesté, je profite du moment où nous n'attendons plus que dix émeutes, quatre conspirations, trois guerres maritimes et continentales, les Chambres, le Compterendu , une bonne loi contre la presse, un nouveau Prétendant et le mariage de Henri V avec la République Le calme est rétabli !
Avant d'entrer eu matière, je m'inscris parmi les prophètes. J'ai été dix ans le voisin de campagne du duc d'Orléans. De ma chaumière, j'appercevais son château. Je l'ai vu nous prendre notre rivière, pour la métamorphoser en îles de plaisance , et nos chemins publics, pour élargir ses sauts-de-loup. J'avais bien d'autres griefs , tout civiques , à alléguer contre lui , lorsqu'un rapide et prévoyant creuset l'a changé en Roi inviolable! J'ajournai. Mais, l'expérience et Lavaler aidant , je n'en ai pas moins connu son caractère , ses penchans et ses goûts. Aussi, je vous dirais bien
ce que vous ferez. Sire, après avoir lu cette lettre
J€ veux laisser h la France le plaisir de la suprise.
Que si Votre Majesté me demande pourquoi j'ai tardé si long-temps ù lui écrire , je répondrai avec la libre sincérité qu'Elie trouvera partout dans cette épître.
D'abord, je mettais peu d'importance au fait qui, de si loin , nous a rapprochés. Je conq^tais assez de bonnes actions dans ma vie, pour que celle-là n'étonnât point ma fortune. Elle n'est devenue un événe-
(9) nient que parce qu'au lieu d'obliger, cette fois , un clé mes égaux , j'ai eu successivement affaire , clans la même personne, à un Prince du sang, à un Lieutenantgénéral-de-royaume , et enfin à un Ixoi-Ferité, comme la charte , sa première et sa plus picjuante inspiration.
En second lieu, on vous disait malheureux, arraché aux douceurs de la vie piùvée, et traîné, malgré vos touchantes supplications , sur un trône C|ue vous deviez seulejnent traverser. Pouvais -je ajoutera votre désespoir?
Maintenant que tout sourit à vos vœux , que vous êtes le plus fortuné monarcjue du monde et que votre trône est stable à toujours, ce c|ui eût été un trait de faiblesse devient un acte de fermeté ; interrogez plutôt le grand cœur de Pilide-de-carap de Dumouriez, il se connaît en courage !
Vous êtes nioji obligé ^ Sire.
Je ne le dis pas pour qu'on le sache ; mais pour cju'on ne le conteste plus devant vous , car Votre Majesté souifre qu'on en doute. Oui , cjuand j'ai le droit d'exiger une entière solution de continuité entre votre demeure et la mienne , je ne l'obtiens pas. Un perpétuel retentissement de votre château m'apporte le déni du service c|ue je vous ai rendu.
Des familiers par brevets , Gardes de la manche , sans uniforme, se croient sûrs de vous plaire en me
( 'o ) <lisputanL à vos souvenirs. Je ne me charge pas de les relever dans l'opinion, en prenant garde à eux; ils remplissent les conditions de leur métier. Mais si j'ai pitié des discours calomnieux de ces valels brodés, je ne passe pas aussi facilement condamnation sur le silence de Votre Majesté. En pareil cas, qui ne dit mot approuve , et qui approuve , offense.
Déjà ma plainte est donc légitime.
Combien plus encore ie sera-t-elle quand on saura que d'une action toute spontanée , toute • généreuse , brave et désintéressée, vous m'avez payé par un outrage !
Je n'oublierai pas cependant que vous êtes Roi. Mais Votre Majesté daignera aussi ne pas me confondre avec les écrivains qui, ayant à choisir entre sa personne sacrée et celle de ses ministres uniquement responsables, n'écoutent que leurs passions, et se jettent en dehors des voies constitutionnelles. Moi, je n'ai pas l'option. Je ne puis me plaindre de vous qu'à vous-même ; j'excipe d'un fait tout relatif à vous, d'un service à vous seul rendu, d'une injure de vous seul reçue , d'une chose qui est entre vous et moi, là, et non point ailleurs, que nul ne peut déplacer, dont l'événement et les suites n'appartiennent à qui que ce soit, s'il n'est Louis-Philippe d'Orléans, fds du prince Égalité, en personne, et pour lesquels MM. de Montalivet, d'Argout, Soult, Barlhe et consorts n'existent pas. Ce n'est point une atïuire de particulier à Prince. C'en est une assurément
-de très-inférieur à très-supérieur; mais enfin d'homme à homme, autant que Jes dislances y consentent, et dans laquelle nulle idée de politique ne saurait justifier l'intervention d'une autorité qui ne serait pas la vôtre.
S'il en était autrement , je trouve encore assez beau le sort de tant de gens de lettres , mes confrères , qui expient sous les verroux le crime de vous avoir cru au-dessus de leurs atteintes î J'y aurais échappé plus sûrement, si j'eusse voulu feindre de rejeter vos torts sur l'ivresse du triomphe, et en appeler à PJiilippe à jeun. Oh ! non! L'intrigue n'est point mon fait. Parvenir , par son secours, ne vaut pas une bonne disgrâce imméritée.
La mienne attirera sur cet écrit les regards du monde entier. Si jadis, il lut avidement la lettre de Jean - Jacques Rousseau à Christophe de Beaumont , stimulé par des circonstances bien autrement intéressantes , il voudra voir comment , en un désastre immense, à la fin violente de tant de règnes , au dernier jour de quatorze siècles, fut préservé le palais qui devait être pillé le second , par droit de naissance. Le monde voudra surtout savoir pourquoi le chef de la branche cadette des Bourbons, après avoir accepté un service, en a refusé l'amnistie.
Non qu'en rappelant cet illustre écrivain , je me croie autant qu'un Jean-Jacques Rousseau. Le ciel ne m'a point départi cette gloire. Mais Votre Majesté est
consiclërabicnunt plus qu'un Arclicvèque , et , pour l'intérêt tics situations , pour tout ce qui sert d'aliment à la curiosité , >I 832 est bien au-dessus de I 762.
A vous donc , Loids-Pliilippc , Roi , ma lettre ; mais ouverte , sans cachet. Que la France la lise la première : je n'ai point, moi, de secrets pour elle.
Le peuple s'était levé. Je veux uie perdre dans les rangs des braves; mais mon uniforme de Garde national a frappé leurs regards ( on n'en voyait pas encore). Cet aspect est tout puissant sur leurs âmes. Sans plus songer à le leur demander , qu'eux-mêmes ne s'aperçoivent qu'ils le désirent , me voilà leur chef, leur officier , moi le dernier venu 1 Et ils sont mes soldats , eux déjà les vétérans des barricades î
Nous avions payé notre dette aux bataillons et aux escadrons de la rue Saint-Honoré , aux Suisses des Ecuries du roi, et soldé, en passant, les Gardes royaux de la caserne de la Pépinière, quand on vint nous dire que la Bourse était abandonnée aux chances des événemens. J'y arrivai en toute hâte. Ne pouvant me persuader qu'il ne s'y trouvât pas au moins un officier, je le demandai pour me placer sous ses ordres. Personne n'occupait ce poste. Je m'en saisis, en en faisant deux parts , l'une civile , que voulut bien accepte» M. Teste, témoin de ce coup-d'autorité, et l'autre, militaire , dont je me réservai les devoirs et les conséquences. Ai-je bien compris les uns.^ me suis-je entièrement soumis aux autres ?
( '3 ) Un efifroyable tumulte annonce cet ébranlement des masses qui produit les grands résultats. C'est un homme porté par des lions qui rugissent. Sa cuisse est traversée de part en part , et son sang inonde le pavé. Déboutes ses forces épuisées , il crie : Vengeance ! et deux mille voix lui répondent : Vengeance î On le promène autour de la place. C'est un drapeau vivant , auquel on brûle de se rallier ; mais il n'y a point de chef. Mon uniforme^ mes épaulettes , toujours seules de leur couleur^ reçoivent une seconde consécration , et je leur dois encore de m'emparer du mouvement , ainsi que des moyens de le diriger.
Des cris se font entendre. C'est le peuple qui nous amène des prisonniers. Ils sont sans armes ; mais les vainqueurs sont près de l'oublier en leur redemandant les pères , les époux , les fils , les femmes qu'ils viennent de leur ravir. La vie de ces malheureux est dans Je plus plus grand danger — Je franchis les marches de la Bourse, je cours a ces groupes hérissés d'armes de toutes sortes, teints de sang, et qu'anime la plus poignante fureur. J'y pénètre seul , l'épée à la main , avec des paroles conciliatrices. J'invoque cette générosité française qui s'émeut devant un ennemi sans défense , ce courage national , plus grand quand il pardonne que lorsqu'il punit. Je sollicite, je presse , j intercède , j'ordonne , je menace , je suis maître.
Je m'empare de ces soldats épouvantés, terrifiés, sans voix, sans regards, marchant à coups de crosse, et dont les habits tombent par lambeaux sous les ongles
imprimes (huis leur chair. Je prends sur moi lu responsabilité (le leur salut , en m(}me temps que les garanties de la vengeance , et , transformant en prison, comme en hôpital , le parquet des Agens de change , je les y enferme , sous la garde de nos factionnaires.
Vingt fois cette scène se renouvelle et toujours avec le même succès. Bien qu'elles fussent toutes semblables au fond, chacune d'elles offrait des détails particuliers. Je n'en citerai que deux exemples.
Un jeune soldat suisse avait été mis dans un état déplorable. On continuait sur lui les mauvais traitemens , lorsque je le saisis et le porte plus que je ne l'amène, au milieu de ses camarades. Dans la route, il n'articulait que ces mots : Ah ! Monsieur^ ne me périssez pas/, .ye me suis rendu! .. mon père!., ma pauvre mère!.. Ah! Monsieur, wcme périssez pas !... La voix, l'accent de ce jeune homme , son abattement affreux , ceiîlsqui m'implore, tout cela est d'hier, je l'entends, je le vois et mon cœur en est oppressé comme en cet instant solennel.
On juge ce que j'ai pu lui dire, je venais de perdre un enfant que j'avais adopté !
Du coin de la rue des Filles Saint-Thomas , de nouvelles rumeurs retentissent. La foule qui s'y porte se mêle à celle dont un homme est entouré , heurté , frappé, je dirais presque étouffé. C'est un officier de l'État-Major de la place de Paris. Il court plus de dangers qu'un autre , parce que son grade , les déco-
C i5 ) rations dont sa poitrine est encore couverte , appellent sur lui un redoublement de sévrérité. Je voie à sa rencontre, j'entre dans cette masse qui s'écarte, avec un admirable respect, devant mon uniforme, et prenant le prisonnier par le bras , je l'invite à satisfaire à c€ qu'on lui demande , à crier : Vive la Charte ! Il ne le fait pas , ou le fait si timidement, à voix si basse , que l'ordre en devient plus formel. J'insiste aussi , toutefois avec les ménagemens que m'inspirait sa situation— Aussitôt , plusieurs armes sont dirigées sur moi , et l'on s'écrie : le Garde national nous trahit /.. A ces mots , je quitte le bras de l'officier et lui signifie que s'il n'obéit soudain, je lui passe , le premier, mon épée au travers du corps. Des bravos succèdent à l'accusation portée contre moi. L'officier se rend à nos voeux ; je l'entraîne au milieu des autres prisonniers et il est sauvé. Quelques instans après , comme je m'informais des besoins de tous les captifs , cette attention fut si rudement accueillie de cet officier, que je me sentis tenté de lui demander si, par hasard, c'était moi qui lui devais la vie. Je ne l'ai point revu , mais je le reconnaitrais entre mille.
Pendant que j'enrégimentais les combattans qui m'arrivaient de toutes parts , et que j'envoyais sur les points dont on venait m'apprendre les dangers , on me glissa un papier tout chiffonné dans la main. Le voici avec son orthographe et sa ponctuation (*) :
* J'ai l'honneur de prévenir Votre Majesté que j'ai en ma possession toutes les pièces dont je parlerai dans cette lettre, et que je les copie Uuéralemcnt.