‹ A Louis-Philippe, roiChapitre 5 sur 6 · V ATOUT · texte numérisé non relu

V ATOUT

Palais-Royal , 1 4 mars 1 83 1 .

Ici , deux observations sautent à la pensée : c'est qu'au lieu de me donner , il s'agissait de mater ^ et que l'économie pratiquée sur \' offre de mon sang , s'élevait à six cent^ francs par année !

Plus d'incertitude ! on me détestait ; mais fort poliment et de l'air le plus gracieux du monde. Le mot d'ordre du château , relativement aux pétitionnaires, est : Courtoisie et rien.

Pour ne plus revenir sur ce mince sujet , ma|gré toute cette guerre aux abonnemens, quelques-uns ont encore échappé. Ils me viennent du Ministère de l'Intérieur. Sire , je les dénonce à votre sollicitude paternelle.

Pour moissonner tant de haine qu'avais-je donc besoin de semer tant de zèle ? Que m'avait fait, à moi, la famille d'Orléans ? quel bien ai-je jamais tenu

(45 ) d'elle ? Au lieu d'envoyer des secours à sa maison , pourquoi y suis-je allé moi-même ? elle ne me mépriserait pas aujourd'hui Ce mot est sorti comme

un écho du milieu de votre intimité , Sire î II est d'accord avec la réception que vous m'avez faite ; il est logique selon toute la conduite que vous tenez ù mon égard. Ah ! vous ne le profériez pas , lorsqu'abandonné de tous , mortellement inquiet , vous appreniez ^par ma lettre , qu'un inconnu vous était seul resté fidèle , et que , pour garder votre maison , il essayait de mourir ! Croyez-moi , sire , ne méprisez pas les hommes qui vous ont servi , l'avenir serait dangereux pour les hommes qui vous servent.

Je reconnais une grande force h quiconque commande à mon pays; mais tout Roi que vous soyez, votre pouvoir ne saurait faire qu'un homme honorable cesse de l'être, au gré du mépris qu'il vous inspire. Et si ce malheureux sentiment prend sa source où vous avez puisé le vôtre contre moi , prenez garde , Sire ! la prérogative royale ressaisit, malgré vous, sa puissance : cet homme n'est plus roturier , votre haine est sa lettre de noblesse .

Si je comprends bien la Royauté , Sire, vous n'êtes pas seulement maître , vous êtes encore dépositaire , dépositaire de l'honneur nationnal , qui se subdivise en autant de fractions qu'il y a d'individus, et dont, après avoir obéi à vos ordres , on peut , avec respect, vous demander compte.

( 46 ) Or, vous avez .irbitrairenient disposé de ma pari; je rc clame.

Quand vous n'avez pas rougi du bienfait , pourquoi donc rongiriez-vous du bienfaiteur ? Si vous y êtes autorisé , il fallait immédiatement répondre en ces termes à ma lettre : (( Je ne veux pas , Monsieur^ que (( vous gardiez mon palais , parce que si vous le sauce viez , je n'aurais que des outrages à vous offrir. » Mais, si, en le recevant, vous avez jugé mon service digne de vous , vous ne pouvez , sans une monstrueuse inconséquence, vouloir frapper de réprobation son auteur.

Les mille honnêtes gens , qui savent ce que j'ai fait pour vous, s'alarment , pour moi , de votre indifférence. Une noble explication leur paraît nécessaire. S'ils vous croyaient seulement ingrat , je serais tranquille ; mais dans le haut rang où vous êtes , Sire , ils doivent vous supposer y wrfe ; et mon honneur est entaché.

Vous me deviez donc , vous me devez encore la déclaration/^wZ^/Z^i^e, de votre main et non de celle d'un Ministre qui n'a que faire en ce débat, des motifs pour lesquels vous prolongez mon injure ; j'y tiens, je la désire , et rien , de votre ame à la mienne , n'est en droit de me refuser cette déclaration. Mes concitoyens, vos gouvernés^ puisque vous n'avez pas encore de sujets ^ apprécieront la gravité de vos raisons , car elles sont graves sans doute, et vous et moi serons jugés.

(47 ) Mais tel est, Sire , le malheur de votre situation qu'alors même que vous diriez vrai en disant du mal, alors que j'aurais tué mon père et déshonoré ma sœur, vous ne seriez pas encore quitte envers moi. a Allez (( de ma part, trouver ce misérable , seriez-vous forcé (( de dire, demandez-lui combien je lui dois ^ parez- ((/e sur-le-champ; le roi des Français ne peut être {( plus long-temps l'obligé d'un pareil homme. »

Et si je suis autre , qu'avez-vous fait ?

Et la Reine, une femme! un de ces êtres, d'ordinaire, si accessibles aux doux seutimens, dont l'àme ne demande que des prétextes pour aimer, à qui la reconnaissance inspira tant d'actes d'héroïsme, la Reine est tranquillement rentrée dans son Palais , sans plus songer à celui qui le lui avait conservé ! Depuis plus de deux ans^ elle n'a pas eu un seul retour vers cette pensée ! Elle a trouvé plus court d'apprendre à me haïr, que de chercher à me connaître! Quelle a donc été votre conversation, lorsqu'arrivant de Neuilly , quand moi j'étais au Palais-Royal , et que , seul, avec la digne épouse du Lieutenant-Général du Royaume , vous complotiez ensemble l'oubli de mon service ?

La Reine, du moins, ne m'a pas mandé, pour se libérer par une insulte !

Vos enfans, qu'on nous dit si bien élevés, eux qui appartiennent encore à cet âge où l'on s'émeut pour si peu

(.18) peu de cliose , ou l'on se donne tout entier pour une bagatelle , où l'on pleure en lisant la Colombe et la Foiu-mî ^ ils n'ont donc pas frissonné en apprenant

Qu'entre les pattes d'un lion, Un rat sortit de ten-e assez à l'c'tourdiej Le roi des animaux , en cette occasion , Montra ce qu'il était et lui donna la vie.

Ce bienfait ne fut pas perdu.

Quelqu'un aurait-il jamais cru

Qu'un lion d'un rat eut affaire ?

Ce lion fut pris dans des rets !!!! etc., etc., etc.

Quoi ! pas un de ces royaux rejetons , s'insti tuant tout bas solidaire , méditant son devoir d'homme et de prince et projetant de sortir, seul, en frac, à pied, par la petite porte de derrière, pas un n'est venu vous dire à l'oreille : « Mo7i pèi'e ^ ou demeure-t'il? i)

Nous autres vilains , pâture de Rois , après un incendie, nous allons remercier les voisins et surtout les pompiers.

Je ne parle pas de madame Adélaïde.

J'étais si facile à contenter ! Le lendemain , le 3o juillet, j'aurais été tout joyeux si vous m'eussiez

donné la moindre chose, une paire de gants ,

celle que vous portiez pendant que nous nous battions... ou bien encore , si vous m'eussiez estimé seulement à la valeur de votre parapluie, de ce parapluie

( 49 ) historique qui , dans nos annales , tiendra quasi la place d'un grand homme... vous m'eussiez retrouvé pendant l'orage ! . . .

11 pleut quelquefois si fort sur les Rois!... et Dubelloy leur a dit :

Tel qui sous l'oppresseur , loin de vos yeux expire , Peut-être quelque jour eut sauve votre empire...

Que pouviez-vous pour moi davantage ? Avec la modestie de mes vœux ^ j'étais déjà si riche quand j'étais pauvre ! Me forcer à troquer ma liberté pour des paillettes aux paremens et sur le collet de mon habit? Non. Il y a trop de places qui font mourir du regret de les avoir occupées. Me stygmatiser d'une de ces distinctions qui ne distinguent personne, quei, par la grâce de vos Ministres, on gagne [hors les droits acquis) à la Police, au tripot, par le parjure, en se faisant mérinos, tigre, ou roquet ministériel, en croupissant sur des cartons, en revenant d'un voyage d'agrément qu'on appelle une mission , en consacrant à mener des comédiens une vie souillée d'ordures , en inscrivant une amitié de collège sur des États de services en blanc, en dormant d'un bon somme au corps-de garde national , en attendant avec patience au balcon de l'Opéra... de ces Jhi'eu/'s qui tombent par une averse de trois cent soiœante-dix en un jour, comme sur quatre champs de bataille d'Austerlitz.\. Échantillon de la couleur qu'un pareil cadeau doit pousser vers \ la figure !... Gardez , gardez , Sire^ pour les amateurs; moi je désire rester parmi les connaisseurs. Je remercie Votre Majesté de n'y avoir

( ^o ) pas mémo pensé. Cela me prouve que sa liainc pour moi n'est pas bien Jécitlémeiit incurable.

A propos de cela, j'ai toujours soupçonné que , par un trait de l'esprit ingénieux et acéré qui la caractérise , Votre Majesté avait voulu morigéner mon dévouement en décorant le défenseur de la maison de M. Dupin. Selon moi, il y avait là toute une mordante satire de zèle, toute une épopée de critique sanglante. Mon chagrin me rappelait le bonbon de l'enfance , et j'entendais distinctement ces paroles mignonnes et traditionnelles : Lui , il a été bien sage , et toi ^ tu n'en auras pas\ Je trépignais de colère , je sanglotais de jalousie. Enfîu , je me consolai quand je réfléchis qu'abdiquant votre libéralité ordinaire , vous n'aviez pas été jusqu'à l'aune et nommé tout de suite un Grand-officier. Pour l'acquit de votre reconnaissance, je serais infailliblement mort d'un bout de ruban rentré.

Napoléon m'aurait fait duc , ce qui n'ajouterait pas quinze centimes à ma valeur intrinsèque. Voilà la différence !

Pourquoi me plaindrais-je ? je suis encore en assez bonne compagnie. MM. deLafayette, Laffitte, Odillou- Barrot et Dupont-de-L'Eure sont des gens qu'en l'absence d'un roi, on peut hanter, sans trop se compromettre. Nous avons tous la même monnaie dans notre poche.

Je ne vous aime pas , vous a-t-on dit ! Je ne daigne m'en défendre.

Dans ce cas, on conviendra que vous ne vous êtes pas déclaré le confesseur de mon apostasie!

N'y a-t-il plus de conscience? La liberté d'affections, comme celle de la presse^ n'a-t-elle ses coudées franches que sous la condition de cheminer entre deux haies de Sergens-de-ville ? L'idolâtrie du Souverain «st-elle ajoutée aux lois sur les Contributions , le Recrutement et la Garde Nationale ? N'y peut-on entièrement satisfaire qu'en se conformant à l'article additionnel ? Les plus durs créanciers donnent du temps.

J'étais donc placé en regard de Chimène qui adore son amant et poursuit son trépas; moi, je ne vous

aimais point^ et je sauvais votre fortune ! Eh!

mais il y aurait là, ce me semble, quelque chose pour une poitrine large et qui renfermerait nn cœur proportionné.

• Si j'ai pu vous honorer comme Prince , et ne pas vous désirer pour Roi^ raisonnons : c'était au Prince à se délivrer bien vite, afin que je n'eusse point à souffrir du Monarque. Louis XII, roi, ne vengeait pas les querelles du Duc d'Orléans.

Je ne vous demandais rien , pas même une injure !

J'ai donc raison , en commençant celte lettre , de dire à Votre Majesté , que si je la gène en ce moment , c'est sa faute et non la mienne.

Mais puisque , de tout eeci , résulte;, en quelque sorte, une question d'indignité, voyons donc qui je suis.

Bossuet a raconté la vie d'Alcxandre-le-Grand en trente lignes. A ce compte , une leitre de l'alphabet serait beaucoup trop pour la mienne ; l'obscurité n'est pas si laconique.

Tombé , en naissant, dans le tablier d'une femme de chambre qui me porta chez une aïeule , j'y demeurai jusqu'à son dernier soupir. Cet événement fut le DT'ima moj's ^ primiLS luctus ^ la première mort, le premier deuil de ma vie. Us sont vingt-fois par jour présens à mon esprit. Dans les plaisirs, dans les peines , j'acquitte en secret ce tribut à l'être généreux qui s'était fait ma mère.

Le Collège , l'étude du droit , quelques essais dans l'art de Molière , l'ennui des bureaux et de pénibles élucubrations à titre de Critique ; telles sont les diverses phases de ma vie. Le bonheur des deux premières est consigné dans des prix remportés aux acclamations de mes condisciples et dans des attestations flatteuses. Plusieurs de mes comédies sont imprimées. Les autres , avant d'être oubliées , sillonnent encore la mémoire indulgente de quelques spectateurs. Enfin, le Journal littéraire que je rédige porte aujourd'hui le numéro 5,0 23.

Mon existence est donc toute écrite. C'est un livre que je tiens toujours ouvert , et dont le curieux le

( 53) plus perfide peut consulter , à chaque instant , les pages. Mon histoire est finie.

Votre Majesté connaît-elle , dans son royaume , à commencer par Elle , quelqu'un qui puisse rendre compte , à la minute , de l'emploi de 5,023 de ses jours ? Il est déjà véhémentement suspecté de vertu , celui qui a travaillé cinq mille vingt-trois fois douze heures !

J'ai des ennemisl N'en a pas qui veut. Mais ils sont le corollaire , le besoin de ma profession. Si je l'osais, je dirais qu'ils prouvent que je l'exerce bien , caries plats journalistes n'en ont pas. Ces corsaires démâtés à qui les autres font la guerre et refusent même le salut, ont licence d'arborer tous les pavillons. Ils tiennent de notre Cabinet le grand secret de la paix universelle.

Ces ennemis^ qui sont-ils? une poignée d'auteurs sans vocation , d'écrivains sans style , des histrions qui se croient comédiens, des prostituées qui veulent être actrices, des directeurs tarés, gens à perdre un homme parce qu'il leur refuse du talent.

Consultez les véritables gens de lettres, les artistes de mérite, les administrateurs intégres; ils vous diront que mes éloges ne leur ont point failli, que, pour eux , ma sévérité même a constamment plié devant la justice. Oui, cette tourbe qui écrit ou récite sous l'invocation de Thespis, qui cuve une littérature

ii^noblo, pour liiire iDonter la lie {«u niveau de ses sales ébullitions, je la conspue, je la tlagelle, je sollicite sa colère, et, chaque jour, ses malédictions me tressent des couronnes.

Le plus brave de ces diffamateurs aurait reculé, reculerait encore devant mes tribulations. Et ce que ne voudrait pas leur découragement, ils le jalousent à ma persévérance î

Savent-ils même ce qu'ils chantent dans celle- Babel prétendue littéraire? Les uns me reprochent de dissimuler la vérité , les autres de la trop dire. Entendezvous donc !

Pour une âme trempée, les ennemis c'est un cortège. L'essentiel est qu'ils ne vous empêchent pas d'avancer; le moyen est facile , il faut les tenir toujours derrière. Alors, leurs cris se traduisent par ces mots : Gare ! qu'il passe ! Et l'on arrive.

Gilbert a dit : Les enJiemis honorent. Sire, j'espère que vous ne voudriez pas être le Souverain le moins honoré de l'Europe ! Charles X en eut la prétention, et Charles X est à Ilolyrood. Est-il, au surplus, une seule position qui obtienne l'asseatiment général.^ Roi constitutionnel, vous n'aspirez point à un privilège ; la mnjorilé vous sullit. Pour plaire à tout le monde, on n'est pas Vhilippe d'or!

Que ce langage trouve accès près de Votre Majesté !

( 55 ) On voit mal de si haut. Qu'EUe souffre la vérité qui l'éclairé, quand on ne lui demande pas d'argent pour la dire. Vous payez tant de mensonges qui vous égarent! Ces flatteurs! pour exprimer l'affermissement de son pouvoir, ne vont-ils pas jusqu'à dire à un Roi que la couronne est clouée siœ sa tête.. Hélas! ils n'ont souvent raison qu'en ce sens , c'est que l'une

ne peut tomber sans l'autre x\imez qui cherche

à les conserver toutes deux : la franchise sans rudesse, le vrai sans scurrilité !

J'ai des amis aussi , et dans un monde où le discernement gouverne les choix, remarquable surtout par la fertilité des bons exemples. Il est vrai que ces amis commencent à vieillir; c'est qu'aussi je les ai depuis bien long-temps !

Parce que, moi, sincère, j'ai dit ce que je voulais; eux , hypocrites , qui voulaient ce cj[u'ils ne disaient pas , ils ont torturé ma pensée d'honnête homme pour lui arracher l'aveu d'un vice. Et, depuis ^ \ç,s inco?'l'upilhles se sont tous vendus, le a'c/za/ seul a gardé son indépendance. La présente en est une preuve assez positive? Qu'en dites-vous. Sire?

Qu'il se lève celui de mes détracteurs dont la vie est assez nette et l'àine assez énergique pour s'exprimer ainsi !

A les entendre, tous les journaux sont rédigés par des membres libres du Corps diplomatique et de TAca-

( 56 ) demie française, qui écrivent p/'o deo et maximâ gloriâ des affaires publiques et littéraires : Mensonge !

Lycidas fait un journal pour devenir député,

Clitandre , maître des requêtes , puis Conseiller d'État ,

Dorante, pour avoir un portefeuille ,

Alcipe, pour tarifer ses convictions ,

Philinte, pour des honneurs ,

Éraste, pour de l'or,

Cléon, pour de l'or et des lionneui'S ,

Daniis, pour servir son parti, au détriment des intérêts généraux, etc., etc., etc.

Leur mauvaise foi pousse le pays vers sa perte. Elle le couvre, en tout sens, de plaies aussi larges que profondes. Voyez-vous les honnêtes gens !

Moi, j'ai écrit un journal pour vivre.

J'égratigne, à bon droit, des vanités bien ridicules. Ma partialité perd de réputation les tirades, les roulades, les ronds-de-jambes et les pirouettes. Voyezvous le forfait !

11 est, certes, des journaux consciencieux. Le public n'attend pas ([ue je les désigne, il les compte.

(5?) Mais cette plume, vouée, par hasard, à des récits futiles , à des observations légères , lui refuserait-on de connaître le cœur humain et de sentir les maux de la patrie? Je ne les sais que trop ces hommes qui ont été envers moi si prévenus, si méchans , si injustes,

si téméraires! Je les plaisante, pour ne pas trop

les maudire.

Et ce pays , objet d'un invincible amour, peut-il souffrir sans alarmer ses enfans ? Ne l'entends-je pas dire à son Roi : Donnez-moi d'abord de la gloire ^ je vous ferai crédit pour le reste ?

Mais, qu'est-ce qu'une voix de plus dans un désert?

Et d'ailleurs , ne suis-je pas rassuré ? Votre Majesté voudrait elle d'une France qui serait tiiûre pour toutes les humiliations ? qui graviterait dans la sphère politique sous la protection du mépris russe? A son tour, cette France subirait-elle un trône escamoté? un Roi-pour-lui-seul? Ni l'un, ni Tautre ne pense ainsi. Notre attitude parmi les peuples, l'unanimité ( moins une voix , la mienne ) qui répondit à votre élection, et vos rares mérites^, Sire, sont autant de gages pour la sécurité publique. La F'rance aura donc de vous ce qu'elle désire , car, dès qu'il en sera temps , vous réaliserez la fin de ce beau vers de Polyeucte :

Où la conclu iscz-vous ?

A la raoïl !

A la doirc lîl

(58) Vous voyez bien , Sire , que je suis mon ouvniije, que personne ne m'a donné, comme à vous, un royaume et qu'il m'a fallu tout conquérir. Heureux que les hommes eussent seulement refusé de m'aider î Tous ont voulu m'abattre. Si pourtant, après avoir attaché une pensée tout au bout d'une carrière longue autant que hérissée de périls et d'obstacles, j'ai marché droit à elle, sans dévier, sans reculer, je vaux bien qu'on dise que ye sai^ ce que je Deux. C'est un mérite, dans le temps où nous sommes. N'est-il pas vrai , Sire ?

Ce ferme vouloir s'est manifesté par l'amour du Bien

faire. J'en ai comblé la mesure , et les hommes n'ont

jamais été contens. Leurs exigences ont harcelé mes

sacrifices. Ils m'auraient dégoûté du bien, s'il était

juste que l'innocent payât pour le coupable.

Croiriez-vous , Sire , qu'ils m'ont demandé tous les courages ? Comme si ce n'était assez de celui d'homme de lettres, ils m'ont voulu militaire, sans cesse prêt à répondre à l'appel d'un fat qui tranche du héros pour plaire à Célimène, d'un manant qui veut lessiver sa réputation , d'un bateleur qu'un bon coup d'épée débarasserait de ses dettes, d'un spadassin d'estaminets qui partage avec le Ponte le lit et le mal de la Phrynée. Voilà le contact! Eh! bien, là encore, sauf un jour d'éternel regret où mon adresse m'a trahi , j'ai toujours donné la vie à mes adversaires, après leur avoir livré la mienne.

Seul, des journalisles do ma classe, je signe en toutes

( 59 ) lettres mes articles, je réponds de ceux de mes collabo-' rateurs , j'assume tout sur moi, pour rendre , à mes côtés, la vie , de plus en plus légère. Je pratique et je recommande la droiture dans les reliaiions, l'exactitude dans les promesses, l'aménité dans les discours et l'indulgence pour les erreurs. J'aime la simplicité des n^œurs, l'excès du travail, les joies du foyer. Je soutiens des malheureux, j'adopte des enfans, je sais être époux, frère, ami, citoyen. Par mes prières, et comme je le dois, j'ajoute tout ce que je peux de mes jours aux

quatre-vingts ans de mon père

et ils me calomnient ! ! !

Ils ne sont pas Rois du moins ; leur opinion n'a pas force d'Ordonnance, leur oubli ne tue pas, leur silence n'est pas un démenti , il ne tache pas de flétrir... Rompez-le , de grâce. Sire ! rompez le ! c'est l'unique objet de cette lettre; mais Vous-même ^ mais sans intermédiaire. Votre grande âme le sait mieux qu'une autre , envoyer des Sbires, lâcher des limiers, injurier et diffamer , tout cela n'est pas plus répondre que mettre en prison n'est vaincre et que se retrancher sur l'inexpugnable hauteur de sa position n'est brave. Je ments , ou je dis vrai. Imposteur , que je sois puni! Yéridique, que je sois connu ! Il n'y a ici rien entre nous , Sire , que l'immensité de votre valeur personnelle. Je la reçois comme un otage, et je suis calme. Que Votre Majesté veuille donc bien s'expliquer Elle-même. Elle a pu voir , par ce qui précède que si, jjour Elle, c'est descendre, du moins ce n'est pas touiber.

( 6o ) Une situation inouie veut un dénouement extraordinaire.

La pensée Royale que j'adjure ne serait pas rendue par un drogman du Ministère. Je parle à votre cœur, ce n'est point à la Charte à me répondre. J'évoque feu le duc d'Orléans, le Prince^ le Bourbon du 29 juillet, et le Patiiote ^ le Citoyen du 3o.

Ne craignez point, ne tremblez pas plus que moi. Dites tout ce que vous savez sur mon compte; ce ne sera qu'une restitution, car dans les murs, hors des murs, jedissanspeur ce que vous m'avez donné le droit de penser sur le vôtre. Entrez en Roi dans la route que je viens de parcourir en homme; je vous l'ouvre belle! Pour l'honneur de votre sceptre , ne laissez pas à vos esclaves le temps de s écrier, en ricanant à la Triboulet : a II n'a rien voulu , on ne lui donne rien y « il a tout ce qu'il désire. Que demande-t-il? »

Je demande que Vous, qui savez , et non pas un autre , qui ignore , soyez juste en déclarant que tout ce qui concerne Votre Majesté , est vrai dans cette épitre , et que , n'ayant de ses actes particuliers aucun compte h rendre à personne , il lui a plu d'en agir de la sorte avec moi , sans que lien d' affligeant pour mojihonneur ait eu la moindre part dans cette ré" solution.

Tout sera consommé.

( 6' ) Sire , je ne comprends pas la communion de la pi'oùité sous deux espèces. Ce serait un mystère qui me trouverait sans foi , sans espérance et sans charité. Si l'égalité existe , c'est là. Le Pape sous son dais , le Roi sur son trône , le savetier dans son échoppe , sont également soumis à cette règle invariable et commune , qu'il faut être honnête homme avant toutes choses. Ce que j'attends de vous, Sire, est de hx pi'obité là. plus étroite, et telle cju'on l'exige du premier comme du dernier des citoyens , qui n'ont pas le droit de nuire à la considération d'un autre. Cette vertu fondamentale àlioiinéte homme , on vous la décerne sans division , avec la certitude que Votre Majesté la mérite ;

Voyons !

Loin d'altérer en rien le respect du à Votre Majesté, le ton que j'ai pris dans cette lettre, cherche à lui rendre hommage, en ce qu'il emporte la pensée que je parle à quelqu'un, et que ce quelqu'un est capable de m'entendre.

Si je me trompais , si Jupiter prenait sa foudre pour écraser un ciron , tant pis encore pour le Dieu ! Je lui devrais le complément de notre situation respective : h lui de nouveaux torts , à moi cinq heures de cour d'Assises.

Il me manque , il manque en effet à notre époque ,

de voir le défenseur de votre maisoïi sur le banc où naguère , était un parricide. L'amende est prête, et dans l'attente d'un peu de prison , j'ai mis de côté quelques mois de ma vie , pour achever de faire face «i la dépense.

Qu'imaginiez-vous donc ? Que terrassé par votre grandeur, eiFrayé d'un colosse d'injustice , je me tairais éternellement, pour consacrer l'outrage, y adhérer, le rendre légitime , et pour que la sanction du silence me fît votre complice contre moi-même ! Non , Sire, vous ne l'avez pas pu croire.

Je finis.

Noble Automédon , continuez de diriger le char de ce brillant Etat. Nul ne saurait mieux en manier les rênes. Le chemin esta vous, fournissez l'espace !... Tenez bien le juste-milieu ! Rasez la borne , et ne la touchez pas! C'est mon vœu le plus cher^ c'est celui des trente-deux millions d'heureux que vous faites à toute heure. Si pourtant , malgré votre dextérité , l'accident arrivait, si les coursiers venaient à perdre le frein, consentez que je ne me jette plus , pour vous seul , au devant d'eux. Si même dans cette catastrophe , quelque citoyen accourait , à son tour, pour me prier de veiller sur sa maison , de la garder, de la défendre , permettez-moi de lui répondre :

( 63 ) (( Je le veux bien ; mais à condition que , si vous « devenez Roi, vous me le pardonnerez. »

Je suis,

Avec respect ,

De VOTRE MAJESTÉ,

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