SERVICE
lin
Du ton de la meilleure compagnie, un monsieur maigre , inquiet et tout mystérieux , m'aborde en me demandant un entretien. Il me conduit à un petit appartement du Palais. Là, il me présente à une dame, dont l'accent est anglais, je crois, et me dit que c'est sa femme. Après les civilités d'usage, ce monsieur m'apprend qu'il se nonmie le comte de Chabot, et
( 23 ) qu'il est Aide-de-caïup du duc d'Orléans. A ce titre, je crois qu'il veut se concerter avec moi sur les moyens de continuer la défense de la propriété de son patron. Point! Il veut s'en aller, partir pour Neuilly, et me demande d'assurer^ à travers les barricades , sa retraite et celle de son cortège qui se compose de lui , de sa femme et de trois ou quatre dames d'honneur.
A ma grande surprise, M. de Chabot me prie d'écrire au duc d'Orléans, dont il me peint , sous les plus vives couleurs, l'excessive inquiétude que lui cause le so/'t de son palais. Il me supplie de rassurer le Prince , de me nommer , de lui dire qui je suis, de lui faire connaître mes généreuses intentions et ce qu'il qualifie de ma beUe conduite. Je satisfais à ce désir; j'écris , sur le bureau de M. de Chabot, lui à mes côtés et versant obligeamment du vin qu'il avait demandé , malgré mes instances , j'écris au duc d'Orléans. Je lui raconte , en abrégé , ce qui s'est passé ; la démarche de MM. Jamet et Bonneau , mon installation dans le Palais, l'autarité que j'y exerce, les mesures que j'ai prises et ma rencontre avec M. le comte de Chabot. Je me souviens même de cette phrase : « Je n'ai plus qu'à préserver mes soldats de « leur propre victoire. » Je dis au Prince que/'e réponds PERSONNELLEMENT de SOU Puluis '^ que s'H
apprend quil lui soit arrivé malheur , ce sera en même
temps la nouvelle de ma juort J'allais finir , quand
M. de Chabot m'engagea à donner au Prince des nouvelles politiques. Mon étonnement fut extrême.
(( Quoi ^ dis-je à M. rAide-de-Cuinp ,yyo«/' cet objet le Prince a besoin d'un correspondant aussi peu répandu^ aussi mal informe que moi? — Oui^ me répondit-il , // est seul , tout-à~fcùt seul et ne reçoit de nouvelles de personne \ voilà d'où vient sa mortelle inquiétude. Je consii^nai donc les divers bruits qui couraient^ surtout celui d'un Gouvernement provisoire , etc. Ma lettre se trouva tellement remplie par cette addition de détails , que j'en étais tout au bas delà troisième page , d'où il suit qu'il ne restait plus ([ue la dernière, pour la suscription. Alors, je terminai par ces mots :
Faute de place , f abrège le cérémonial,
Charles Maurice , homme de lettres.
Après avoir cacheté avec soin , je pensai que raali!;ré toutes nos précautions , cette missive traverserait difficilement les barricades si l'on y voyait le nom du duc d'Orléans. Je mis donc pour toute adresse :
Au maître de la maison.
La lettre partit et arriva.
Je fis ce que désirait M. de Chabot pour assurer sii retraite. Ce fut pour moi bien amusant de la lui voir opérer , sans m'en prévenir, en cacbette; à l'aide des moyens que je venais de disposer, comme si j'avais pris les mesures contraires, et en se donnant un ujal tout risible pour se soustraire au remerciement qu il me devait. Il a, du reste , conqilété ce beau tiait, car, rentré sain et sauf et victo/ieu.r dans cet appur-
( 25 ) tenient où il m'avait si bien reçu et dont je suppose que le mobilier , gardé par moi , lui appartient , M. le comte de Chabot n'a pas même fait déposer une carte de visite à ma porte ! L'air était contagieux.
Je crois que , depuis , Votre Majesté a promu M. le comte de Chabot au grade de Général. Si c'est pour sa présence d'esprit en cette occasion , vous voyez , Sire , que je serais fondé à demander pour moi ses épaulettes étoilées. Ne riez pas, je vous prie, je serais, comme un autre, bon Maréchal-de-camp, en temps de paix ; sauf à passer aussi Lieutenant- Général , si l'on ne faisait pas la guerre.
Une hospitalité dangereuse avait été donnée à des Gardes-royaux et à des Suisses cachés dans une chambre de domestiques. M. de Chabot m'en lit la confidence afin que f assurasse aussi leur retraite. La chose n'était pas facile. Le rasoir jeta bas les moustaches de ces malheureux , qui s'échappèrent sous le déguisement de palefreniers , de gens de la maison. Usine doivent la vie. Si j'avais dit un mot, ils étaient massacrés , et , pour leur avoir donné asile, le château c/z.fyyâ/ûmûi^ dans les flammes . Reportons-nous au moment !
Encouragé par tant de succès, je tenais, déplus en plus, à mener à bien mon entreprise. Je me représentais l'instant où je remettrais au Prince son Palais sauvé par miracle; et je jouissais à l'avance de son incrédule plaisir , de sa joie étonnée. Pour atteindre
ce but, lout ollicier improvisé que j'étais, j'aidais mes compagnons eu tout ce que me permettaient mes forces. D'un instant à l'autre , elles étaient mises à l'épreuve par l'arrivée subite des foules innombrables qui se ruaient sur les portes^ pour entrer dans le Palais. Sans cherclier à apprécier les intentions , je donnais à notre refus toute l'hostilité d'une défense, et je puis dire que ces tentatives furent autant de petits assauts, repoussés par autant de petits combats.
A la grille de gauche , sur la place du Palais-Royal, j'étais comme en faction , armé d'un pistolet d'arçon appartenant au Prince et que M. Konneau m'avait confié. Je vois accourir, tout effrayé, M. Aumer , le chorégraphe de l'Opéra. Il me montre un attroupement dans lequel un individu est sur le point de perdre la vie , tant sont irrités contre lui ceux dont il est, de toutes parts, enveloppé. Je vole à son aide. Mon pistolet m'ouvre un facile passage. J'arrache cet infortuné des mains prêtes à le déchirer, et je demande quel est son crime. Un tonnerre de voix aie répond : Il a parlé pour le duc d Oi'léans! .., un Boiuflon ! ! ! ... Je n'obtins de conduire cet homme à mon corps-de-garde, qu'en disant qu'il demeurerait sous la responsabilité de son imprudence. Là, je l'interrogeai. 11 me dit être ouvrier imprimeur au Jourtial de Paris. Sa ligure olïrait quelque ressemblance avec celle de M. Firmin , l'acleur du Gymnase. Moins d'une heure après , j'avais consenti à ce que toute sa responsabilité fut dans ses jambes.
( =7 ) Je tirai de cet incident une conclusion toute naturelle, c'est qu'en supposant que les vertus particulières du duc d'Orléans dussent appeler quelques regards sur lui, son titre de Bourbon le ferait rejeter du peuple. Je le dis franchement à M. Bonneau, seul avec lui dans sa chambre, et comme une de ces choses sur lesquelles le moment ne veut pas qu'on s'appesantisse. On m'a dit que ces mots rapportés, envenimés par ce Concierge avaient cautérisé la royale reconnaissance. Je ne le crois pas : le Chef actuel de notre nation serait un trop petit Prince , et , d'inductions en inductions , la France aurait trop à pleurer !
Le soir de ce jour, 29 , eritj'e sept et huit heures, un vieillard , conduisant un petit détachement , se présente et m'exhibe un ordre écrit de M. de Lafayetle, en vertu duquel il était chargé de veiller sur le palais du duc d'Orléans. Cela me fit appercevoir que , m'étant plus occupé du dit palais que de moimême et des avantages dont cette position pouvait devenir la source , j'avais négligé de communiquer avec l'Hôtel-de-Ville. M. de Lafayette devait donc ignorer que ce qu'il demandait était fait. Son ordre devenait alors un bon procédé pour le duc d'Orléans. Mon premier mouvement fut de refuser la tardive et trèsinutile assistance de M. le colonel d'Etat-major Gaspard Thierry, qui était le vieillard commandant le détachement. Mais l'urbanité de ses manières m'empêcha d'insister. Je partageai avec lui un commandement devenu presque aussi agréable qu'il avait été périlleux , et je dois dire que si M. Gaspard Thierry
y mil (les Ibriiies , de mon coté, j'usai de tous les égards que l'on doit à son âge.
Rien d'intéressant ne se passa depuis lors, si ce n'est le fait suivant, oîi seul je courus des risques, mais seulement pendant quelques jninutes. A une heure et demie du matin , harassé, ne pouvant plus me soutenir, je me jetais sur un lit de sangle, lorsque des coups de fusils partirent de la place. Nous crûmes à une attaque. Comme je n'avais pas quitté mon épée , il me suflit de sauter en bas du lit pour être ])rêt à me porter vers ce feu , tandis que nos hommes avaient leurs armes à prendre. J'arrivai en eifet sur le milieu de lu place au bruit de cette fusillade. Je ne tardai pas à être rejoint par quelquesuns des nôtres. C'était le poste du Chàteau-d'Eau qui , voyant dans la cour les bonnets à poil des hommes qu'avait amenés M. le colonel d'Etat-major Thierry, tirait dessus, dans la singulière pensée qu'ils étaient portés par de la Garde royale. Telle fut l'explication que me donna le Commandant de ce poste , iM. Cohen ou Cahayne (sans doute le décoré de Juillet). 11 me montra la chaleur d'un bon citoyen à qui l'erreur était permise , puisqu'elle venait d'un excès de zèle.
Mon service m'appela , le lendemain , à l'Uôtel-de- Ville, où le Gouvernement proviaoii'e était installé. Ue nombreux rapports y étaient parvenus. Je n'y avais pas été oublié , c'est la seule justice qu on m'ait rendue dans toute cette alfaire. Debout , devant un pupitre à la Tronchiu , et en présence de huit ou dix per-
( ^9) sonnes , M. de Lafayette m'adressa ces paroles : Monsieur^ vous ri avez pas perdij^ votre temps , que voulez-vous ? — Rien , mon Général , lui répondis-je , rien , qu'être officier dans la Garde nationale. Il sourit, et moi je pensai^ sans le vouloir, à ce soldat de Turenne , qui , sur la même interpellation et quand on crut qu'il allait demander un régiment, répondit : je veux entrer dans la compagnie d' élite.
Aussitôt , sur l'ordre de M. de Lafayette , M, Berger, son Secrétaire , écrivit :
(( J'adresse à Monsieur le Commandant de la 2*°" lé- « gion le rapport ci-dessus, afin qu'il veuille bien « faire donner à M. Charles Maurice , un grade dans « la légion. )^
Hôtel-de-Villc , le 3o juillet i83o.
Lafayette.
Ma lésion , sous les ordres du colonel Bro , a été assez heureuse pour trouver des citoyens qui avaient fait plus que moi , et j'ai dû me féliciter de n'être pas officier.
Cette congratulation intime fut, pendant quelque temps, l'expectative des citoyens qui m'ont aidé en qualité de sous-ofliciers. Pour l'ordre du service , j'avais nommé des Sergens et des Caporaux. MM. Fonblanc, Rousseau et Lechanteur s'étaient acquittés de ces fonctions , notamment le premier, avec une intelligence et une activité parfaites. Après mon départ, à
( ^o ) votre retour, Sire, on les a retenus, en confirmant leurs grades , au cj^âteau, où ils ont reçu une espèce d'uniforme et je ne sais quel traitement. A cpelque temps de là , je m'en informais en dînant chez une personne très-connue , avec un Employé de votre Riaison. Je reçus de ce dernier cette réponse atroce : a Ils vont partir pour Alger; nous serons bientôt débarrassés DE nos libérateurs!... L'indiscret!!!
Mes bons camarades , que le ciel les soutienne sur la rive étrangère ! un jour je parlerai pour eux.
Quatre Messieurs se présentèrent au Palais-Royal. Ils s'annoncèrent comme Députés , venant pour parler au duc d'Orléans. Celui qui portait la parole nous dit qu'il était M. Sébastiani. Je le reconnus, bien qu'il me parut fort changé depuis que je l'avais vu. En apprenant, ce qu'ils savaient comme nous, que le Prince était absent, ces Messieurs demandèrent à lui écrire. M. Thierry et moi, accompagnés de quelques £;ens de la maison (ils étaient revenus avec le beau temps), MOUS introduisîmes les Députés dans la première pièce des grands appartemens où, sur une petite table, à droite, en face des fenêtres, M. SébaS' tiani prit la plume. Sa lettre ne contenait que peu de lignes. Quand il l'eût terminée , il la lut tout haut à ses collègues. Elle commençait ainsi :
Monseigneur ,
« Ne vous trouvant pas chez vous , nous nous trou- ¥. vous dans la nécessité de vous écrire , pour vous of-
( 3i ) frir la Lieiilenance-Générale du royaume.
Mes habitudes littéraires me firent remarquer cette répétition du mot ti'ouver. Je devinai tout de suite que M. Sébastiani serait ministre , mais non pas aux Affaires étrangères-^ je comprends si peu la diplomatie , que je l'attendais à Vlnstruction publique.
Le Lieutenant-Général du royaume approchait. Il venait , suivant sa belle expression , partager nos périls. Il pleuvait des défenseurs , on était innondé de patriotisme, noyé dans une Méditerranée d'attachement au Roi futur, car c'était surtout vers lui que montaient les tlots de la bravoure posthume. Pour la première fois, la jeunesse entendait parler de Jemmapes et de Valmy ; tout le monde y avait été, absolument comme au château du Palais-Royal , excepté ceux qui y étaient. Cette place , déserte quand les balles y sifflaient, quand le matin, avant mon arrivée à la Bourse , le Joueur, du coin de la rue du Rempart nous mitraillait à dire d'experts , quand ce si joli Commandant d'un peloton de lanciers , nous chargeait de manière à faire tomber mon bonnet sous son sabre (*);
cette place où tout fuyait , chacun y accourt Elle
touche au palais du Souverain projeté!
* M. le baron Taylor m'a dit connaître cet officier. Il peut lui rappeler que son cheval s' étant abattu près de moi, dans un espace dépavé, je rae refusai à une revanche trop facile. Au lieu de lui plonger mon épée dans le sein , je ne voulus voir, en cela , qu'un duel à deux pas où l'adversaire, ayant manqué son coup , appartient irrésistiblement à l'autre. Je ra'éloiq:nai. C'était tirer en l'air.
( 32 ) Le règne du soldat était passé , celui du courtisan
commençait Le Lieutenant-Général du royaume
entre par une porte , je me sauve par une autre.
Une lettre me poursuit dans ma fuite. La voici :
Palais-Royal , le 3o juillet i83o.
A M. Charles Maurice.
« Monsieur,
« J'ai éprouvé un sentiment pénible de ne point (f vous revoir au poste que vous avez occupé dans « des momens difficiles , e^ a la satisfaction de son (( Altesse Royale.
« Cet excellent Prince m'a témoigné ses regr'ets de (( ne point vous voir, lorsque j'ai eu l'honneur de lui u être présenté. Son Altesse Royale m'a chargé de « vous inviter à venir lui assurer de vive voix , ce « que nous éprouvons tous pour sa personne.
« Je suis avec une parfaite considération , votre « tout dévoué serviteur,
« Gaspard Thierry. »
C'était un ordre. J'obéis. Dans cette même pièce où je venais de recevoir les Députés de la Lieutenance- Générale, me voilà presque en solliciteur ! L'aflluence des sauveurs était considérable. Presque tous militai-
( 33 ) î^es ! Cependant , si j'en avais vu un seul aux barricades, je veux être Roi-Citoyen !
Quelle cohue luisante ! que d'habits brossés ! que d'épaulettes savonnées! que de décorations décrassées! Un journal du lendemain remarqua que , dans cet étalage d'oripeaux , la poussière des barricades jurait sur mon uniforme. Cet habit était encore le seul de son espèce , là comme auparavant sur la place et dans la rue. Déjà même, il avait un air insolite qu'il m'était plus facile de sentir que de comprendre. Dieu me le pardonne! j'éprouvais comme un peu de honte ; l'attitude de ces Messieurs était si fière ! et il y avait dans leurs yeux , un commencement d'épigramme si
finement décochée ! Je ne me rendis pas compte
de mes idées; mais comme si la prescience de i832 m'eût agité sur un trépied , je n'augurai rien de bon. Peu disposé aux rôles que je voyais jouer , « je ne {( viens pas , dis je à l'officier de service, demander , « comme ces Messieurs , des remercîmens , des place ces, de l'argent, des faveurs et du bruit. M. le « Lieutenant-Général m'a îait invite?" avenir. Je n'ai « qu'à le saluer , et m'éloigner. Mon journal m'at- (( tend. )) Après deux hésitations, cet officier voulut bien se rendre à mon désir. Il reparaît. La porte s'ouvre. Une foule , plus nombreuse encore , est répandue dans cette espèce de galerie. Elle pense comme l'autre , sur mon étrangeté , je le sens, car je suis oblige de me regarder, pour savoir si je n'ai pas le costume d'un Osage.
Le Lieutenant-Général du royaume (c'était vous,
(34 ) Sire) vint à moi , cViin air sévère et presque menaçant. Il était loin; mais à mesure qu'il approchait, ses yeux perdaient de leur assurance en se fixant sur ]es miens , où déjà la surprise n'était plus le sentiment qui dominait — Ce fut un éclair entre nous deux. Sans dire monsieiw, et du ton qu'on prend mal à propos avec un honnête laquais , il me jeta ces mots , ces mots textuels, dont je ne saurais altérer une syllabe, car un jet de mon sang me les a gravés à la tête : a J'ai reçu votre lettre , elle ma beaucoup tranquillisé....'» Muet , je voulus lui montrer celle qui m'appelait devant lui , écrite par son ordre .^ et justifier ainsi ma présence qu'il traitait comme une importunité. 11 prit cette lettre avec une impolitesse affectée, et, la saluant d'un hochement de tète, il me la rendit aussitôt, en mejjleurant , peu s^ en fallut , le visage ! ! !!!!!! Puis , me tournant le dos , il s'abîma dans l'essaim le plus proche où l'accueillit un murmure approbateur^ qui acheva de me glacer les veines , de me visser au parquet
Oh ! qu'en me retirant, j'ai ardemment désiré que ce Puissant fût tout autre!... rien qu'un Maréchal de France !... Comme , avec quatre mots de ma main, je l'aurais tenu , deux heures après , face à face , avec l'homme insulté!.... Quel bonheur de prendre ou de laisser une vie , en échange d'un pareil affront , d'une
injure si peu méritée ! Quoique je l'aie souvent
lu , souvent entendu dire, je ne croyais pas que l'on pût pleurer de rage !.. Il ne manquait plus à l'oirenseur que de faire usage d'un autre geste S'il ne se l'est pas
(35) matériellement permis, l'effet moral a été le même... .Vai reçu le coup... seulement , il a porté plus haut , à plein sur le cœur.... je le garde !
Il y a de cela, deux ans, un mois et dix-neuf jours... j'en pourrais supputer les minutes ; elles me disent que les offenses n'ont point d'âge.
Voilà ce que nous avons fait tous deux , Sire !
On n'invente pas la vérité.
Maintenant , quelqu'un niera-t-il que vous soyez mon obligé ? L'osera-t-on pour vous ? La servilité ministérielle ira-t-elle jusque là? Est-il positif que, sans moi , vous pouviez perdre , vous perdiez votre palais, moins les pierres qui , probablement , auraient résisté. Vous perdiez le riche mobilier, la galerie de tableaux, les magnifiques statues, l'argent de la caisse, les /w^o/'f<2/z5 papiers qu'elle renfermait (je ne parle pas de la vie des hommes qui pouvaient y mourir à cause de vous; cela repousse^ pour les rois, comme l'herbe des champs). Un de vos Séides, qui n'est pas fou de ma personne , a estimé le tout à plus de dix millions
Cette partie de vos biens était tellement à ma discrétion , que s'il m'eut plu d'y laisser mettre le feu , de l'y mettre moi-même , l'incendie eût été bien allumé. Au lieu de ce palais somptueux , paisible , intact que vous avez retrouvé , vous eussiez vu quatre murailles et des monceaux de cendres. Les cendres du palais d'un Bourbon , c'était alors un beau spectacle , une grande réjouissance populaire !... Et Votre
(36) Majesté ne dira pas que j'agissais par ambition , car il y avait cent mille à parier contre un , que, brisant avec un Bourbon , le peuple n'en reprendrait pas tout de suite un autre. C'était donc, au moins , l'exil qui devenait votre partage, et à moi la persécution pour avoir conservé la maison d'un banni.
Pendant que j'y travaillais, réfléchissez donc. Sire, que vous n'étiez plus rien, pas même Prince^ car si Ton peut prêter une pensée aux balles des trois jours , leur projet était bien certainement de vous annihiler, vous, Bourbon.
Je vous étais utile lorsque personne n'y songeait , quand tout le monde vous délaissait. J'avais quitté ma maison , et je gardais la vôtre. Votre famille devait recueillir le fruit de mes soins , pendant que la mienne pouvait avoir à gémir de mon abandon. Enfin, j'ai tout oublié pour vous... et vous m'en punissez !... Est-ce donc bien cela ? Ce qui est mal chez un simple particulier, serait -il donc vertu de Roi?.... C'est impossible.
Oui , la France me doit les jours d'un grand nombre de ses citoyens.
"Vous me devez le salut d'un grand nombre de vos
millions.
Je vous donne quittance , Sire.
( 37 ) Mais à la France, non.
Vienne un gouvernement , des ministres dont les récompenses signifient quelque chose ; qu'après vous (que Dieu garde et inspire!) , il nous donne un Roi qui se souvienne , et je demanderai le prix de mes travaux. Quand on l'a méritée , on ne refuse pas de l'estime publique.
Les eunuques de l'envie ont stupidement contesté le fait. Ils se sont appuyés d'une silencieuse approbation de Votre Majesté , qui n'a pas daigné me rendre la pareille', défendre l'absent. Ils ont dit que la conservation de votre palais avait été l'ouvrage de M. le colonel d'État-major Gaspard Thierry. Et ils en ont déduit la preuve des récompenses qu'ils vous a plu de prodiguer à ce bon vieillard. J'avoue que je ne m'attendais pas au piège... M'y voilà pris!... Je n'ai point de réplique C'est à M. le colonel d'Etatmajor Gaspard Thierry seul , qu'il convient de répondre.
Ecoutez-le. Sa lettre n'a pas été écrite pour le besoin de ma cause; voyez la date.
Palais-Royal, LE 50 juillet i83o.
A M. Lafajette j Commandant en chef la Garde nationale parisienne.
« Mon Général, (( J'ai Thonneur de vous rendre compte que le dé-
« taclicnieiil, sous mes ordres, est arrivé au Palais- (( Royal HIER SOlPi, pour se joindre à celui comu mande par le Lieutenant de la Garde nationale , (( Charles Maurice , dont le rapport est joint sous (( ce pli.
(( Je pense que vous prendrez en considération , (( mon Général , la conduite de cet officier^ ainsi que « celle des braves citoyens qui l'ont courageusement « secondé
« Le Colonel d* État-major^ (( Gaspard Thierry. »
A-t-ou bien lu? LE 50! C'est LE TRENTE
que ce monsieur dit être <2/7'n'e hier AU SOIR (pour parler fiançais). Or, tout Paris sait que le 29, ENTRE DEUX ET TROIS HEURES de l'après-midi , tout était terminé. Il n'y a pas eu , plus tard , une seule amorce brûlée dans toute la capitale. Il dit que son àéldichemenl s'est Joint à celui que je commandais au Palais-Rojal ^ chez vous , Sire , dans votre maison , où il reconnait ma conduite qu'il juge digne de la considération du Générai en chef. J'y étais donc quand il n'y était pas , puisqu'il m'a trouvé lorsqu'il y est venu, LE SOIR ! Et, dans le vrai, il était sept ou huit heures, un peu plus, un peu moins, je ne crois pas me tromper de vingt nnnutes. S'il n'était pas surabondant et ridicule d'insister sur ce point, je reviendrais à la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire en présence de M. de Chabot, et que, devant toute votre
( ^9 ) Cour^ vous m'avez dit avoir reçue. J'en ai donné , plus haut , la configuration et le sens complet, à défaut des termes exacts que ma mémoire ne saurait me fournir. Elle est en votre possession , Sire ; vous n'avez pas du la perdre. Veuillez la confronter avec ce que j'avance aujourd'hui. Cherchez-lk bien. Si vous l'avez mise à sa place , Votre Majesté la trouvera parmi les titres de la Royauté-citoyenne.
La Chambre des Députés a connu tous ces faits par ma pétition du 2'7 juillet i83i , date d'assez bon goût! Le Rapporteur, que je n'ai jamais vu, M. Daunou , s'exprima en ces termes relatés au Supplément du Moniteur du 5 septembre i83i :
« Le Sieur Charles Maurice , à Paris, sollicite une « MENTION HONORABLE à la Chambre des Députés, en (( récompense des bons services qu'il a rendus dans « les glorieuses journées de Juillet.
« Messieurs, il n'est point dans vos usages, ni « même dans vos attributions, de décerner des men- (( lions honorables , même lorsqu'elles vous semble- (( raient parfaitement méritées. Telle serait , selon (( toute apparence.^ celle que vous accorderiez à <( M. Charles Maurice , qui vous raconte ce qu'il a (( fait les 28 et 29 Juillet iS3o. // a eu le bonheur « d'arrêter l effusion du sang ^ de sauver la vie à « plusieurs citoyens , de préserver de tout dommage (( des monumens publics , des édifices considérables , i< par exemple , le Palais-Rojal , et de contribuer à
i la vicloire que le peuple a reuiportée sur ses oppres- ( seurs. A^ous na^'ons aucun doute à élever sur les ( datai/s du récit de M. Charles Maurice ; il vous en i oirre, d'ailleurs, les preuves j il demande quon ( l interroge ^ qu'on le mette en présence des témoins ; ( qu'on se livre ^ enfin , sur ce qui le concerne^ aux ( recherches les plus rigoureuses. Comme vous n'a- ( vez, Messieurs, aucun moyen d'entendre un tel ( examen, j'ai l'honneur de vous proposer, au nom ( de voire Commission des pétitions, de renvoyer ( celle de M. Charles Maurice à M. le Ministre de l'Intérieur. » (^Adopté )
Deux mois et demi après, je reçus la lettre suivante :
Paris, le i8novem])re i83i.
« (( Monsieur, la pétition que vous avez adressée le « 27 Juillet dernier, à la Chambre des Députés , pour u rappeler votre conduite dans les journées de Juil- (( let i83o , et solliciter, à ce titre, une mention ho- « norahle , vient de m'étre renvoyée , par suite de la u décision de cette Chambre.
(( MM. les Députés , en ordonnant ce renvoi, ont « reconnu qu'il n'entrait pas dans leurs attributions « de vous accorder la distinction , objet de votre « demande.
u Je dois regretter également, Monsieur, que la
« loi ne m ait pas laissé une plus gî^ande latitude « sur ce point.
« Mais vous ne pouvez ignorer qu'une Commission ' a été instituée spécialement par la loi du i3 Dé- « cembre i83o, pour apprécier et signaler à la re- (( connaissance publique les services rendus à la cause (( nationale dans les glorieuses journées de Juillet. (( Cette Commission avait donc seule qualité pour (( mentionner honorablement votre conduite.
« Il est fâcheux que vous ayez négligé, lorsqu'elle (( existait encore , de fixer son attention sur les faits « rappelés dans votre pétition à la Chambre. Si les (( titres que vous invoquez eussent été mis sous ses « yeux, il y a tout lieu de croire qu'elle se fut em- « pressée d'user, pour les reconnaître , ainsi que (( vous en exprimez le désir, du droit que la loi lui (( avait exclusivement conféré. Mais la clôture de ses (( travaux i'wr /ei^ décorations^ prononcée dès le mois « de Mai dernier, par une Ordonnanceroyale, ne laisse « au Gouvernement que le regret de voir de tels faits « privés de la seule récompense a laquelle vous ayez (( home votre ambition.
« Agréez , Monsieur, l'assurance de ma considéra- (( tion distinguée.
(( he Président du Conseil, (< Ministre Secrétaire-d'Etat de V Intérieur .^
(( Casimir Périer.
Une tache a glissé sur les expressions bienveillantes de cette lettre. Que nie parle M. Casimir Périer de clécoi'alionsl Je n'en avais pas dit un mot. L'Ordonnance royale portait que Votre Majesté approuverait le travail de la Commission des récompenses nationales. Demander quelque chose à celle-ci, c'était donc, en définitive, l'obtenir de vous, et j'étais résolu, comme nous le serons respectueusement toute notre vie, moi et les miens, h ne jamais rien recevoir de vous, ni des vôtres, Sire.
J'avais cru la Chambre des Députés plus libre et Surtout plus puissante. Elle me représentait mieux que la dite Commission le pays dont je tiens à vif honneur d'être, un jour, récompensé. Sous l'Empereur, le Corps législatif donnait des mentions honorables pour la culture de la betterave. J'ai cru que notre Chambre ayant hérité de cette initiative , je n'exposais pas mon amour-propre à une comparaison trop périlleuse.
. Long-temps avant ces événemens, ma disgrâce était patente et bien avérée au château , à ce même Palais- Royal où Votre Majesté devait lire mon nom jusque sur le plus petit clou du dernier tabouret. Le 17 décembre 1830, j'avais reçu le premier gage delà royale gratitude. Lisez, s'il vous plaît, Sire :
(( Monsieur le Rédacteur,
(( J'ai l'honneur de vous prévenir que, par déci- « sion du 9 de ce mois, MM. les Commissaires de la
« Liste civile ont arrêté que les abonnemens aux (( journaux pris par l'ancienne Liste civile ne seraient « point renouvelés au i^"^ janvier i83i. Je vous prie, (( en conséquence, Monsieur, de vouloir bien , à parce tir de cette époque, cesser renvoi de votre feuille (( aux personnes entre lesquelles ces divers abonne- (( mens étaient répartis.
« Agréez , Monsieur , avec mes regrets , l'assurance « de ma parfaite considération.
il Valéry , <( Bibliothécaire. »
Je pouvais avoir été compris dans une mesure générale, bien qu'en ce cas même, j'eusse des droits à une exception. Pour m'en assurer, j'imaginai une tentative : je m'associai au désir d'un de mes amis, dont l'idée était d'ouvrir moins qu'un théâtre et un peu plus qu'une loge à Polichinelle, dans la baraque où Martin venait de montrer ses animaux. M. le général Aide-de-camp du Roi , baron Athalin , dit que c'était
trop peu En conséquence, on ne le donna pas....
(^Lettre de M. le baron Athalin , général Aide-de-camp du Roi , en date du 9 mars 1 83 1 . )
Je doutais encore de ce méchant parti pris contre moi, quand M. Vatout me conseilla de proposer la réduction des abonnemens à ma feuille, dont M. Valéry m'avait écrit de cesser l'envoi. Le nombre réduit
devait être alors conservé et M. Vatout
m'écrivit que
(t Les mesures prises par la Commission de liqui- « dation sont étrangères à la nouvelle administration, « qui ne peut agir que lorsque la dotation delà Cou-
ci roime sera j'cglce.
« J'ai cru devoir vous donner, gomme a d'autres « gens de lettres , cette explication , pour vous prouve ver que, s 'il eut été possible défaire plus , on y eût u mis quelque empressement.