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A ma patrie enchainée; poèmes

Les quelques poèmes réunis dans ce petit recueil sont extraits de deux volumes de vers parus à Londres, chez John Lane, avec traductions anglaises [Belgian Poems, 1915, et New Belgian Poems, 1916). Ils viennent donc bien tard et quelques-uns d'entre eux expriment des espérances dont on pourra sourire aujourd'hui. Seule l'indulgence qu'on a bien voulu lui témoigner ont induit l'auteur à les mettre, dans cette plaquette, à la disposition d'un public plus nombreux et pour lequel la traduction anglaise ne présente que peu d'intérêt.

Si le lecteur veut bien se reporter à la date, si proche et déjà si lointaine, à laquelle ces pièces furent écrites, il y retrouvera certaines émotions qu'il a, sans doute, partagées et qui, malgré le cours imprévu qu'ont pris les événements, ne sont peut-être pas encore éteintes en lui. 11 peut d'ailleurs être salutaire de se souvenir, en 1918, de ce que nous éprouvions durant les premiers mois de la guerre et d'évoquer, à la fin de la lutte, l'enthousiasme qui nous soulevait au début. Si certaines illusions ont été déçues et si nous nous sommes vu forcés de reporter d'année en année et de printemps

en printemps la date de la victoire et de la libération, ce n'est pas une raison pour que nous renoncions en l'ien aux décisions prises et aux espérances formulées à l'heure où la souffrance nous avaitouvert les yeux sans affaiblir encore nos énergies.

Ces poèmes ont été écrits à l'arrière et les visites que l'auteur a pu faire au front ont été trop rapides pour qu'il puisse se permettre de chanter la guerre elle-même dans toute son horreur grandiose et sacrée. Il laisse ce soin à d'autres qui ont eu la gloire de dater leurs œuvres des tranchées de première ligne. Son rôle s'est borné à traduire la nostalgie des exilés et à recueillir quelques légendes. Son seul souhait est que le lecteur puise dans ces lignes quelque réconfort, aux heures de lassitude, et que cette rapide évocation du passé le confirme dans la résolution que prirent solennellement tous les Belges en août 1914 : Ne rien oublier etne rien pardonner.

Janvier 1918.

Combien de temps, combien de temps,

(^, mon amie,

Tendras-tu patiemment

Dans la nuit

Tes mains meurtries ?

0, le bruit clair,

Chaque matin,

Des charrettes de laitières,

Et le jappement joyeux des chiens,

Et, dans la paille d'or,

Secouées sur les pavés,

Les grosses cruches de cuivre,

Le ventre plein, la tête sur le côté,

Dansant leur chanson ivre

Au bon soleil d'été !...

Combien de temps, combien de temps, Ma noble sœur,

Leur talon de fer et leur poing de sang Écraseront-ils ton cœur ?

0, la foule joyeuse,

Le soir,

Autour des tables, sur les trottoirs,

Et la bière mousseuse

Débordant des verres,

Et les longues pipes de terre

Dont on suit des yeux la fumée,

Le cœur content, l'âme apaisée!...

Combien de temps, combien de temps,

Ma tendre mère,

Subiras-tu leurs railleries amères

Et la suprême offense

De leur condescendance ?

0, les longues promenades, le dimanche,

A travers champs,

Par les routes blanches,

Et, à Tombre des saules, l'eau noire des étangs

Ridée par le vent.

Et les chaumières à volets verts,

?]t le parfum mielleux des bruyères,

Et les enfants jouant dans la poussière,

Et les amants marchant lentement,

A pas menus,

La gorge sèche, l'oeil perdu.

Un brin d'herbe entre les dents!...

Combien de temps, combien de temps,

0, ma patrie,

Tendras-tu patiemment

Dans la nuit

Tes mains meurtries?

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