UNE TOMBE
J"ai vu bien des tombes,
Les unes avec des croix
Plantées par-ci par-là.
Les autres avec un képi déchiré
En guise de mausolée.
J'en ai vu sur la plage,
Entourées de coquillages.
Et d'autres dans les champs.
Creusées tout fraîchement.
Mais il en est une dont je me souviendrai
Aussi longtemps que je vivrai.
C'était au coin d'une route, près de Ramscapelle,
Entre deux vieux saules, en face d'une chapelle.
La tombe était à peine indiquée
Par un carré de briques
Et par quelques brins d'osier,
Tremblant sous la brise,
Et traçant gauchement une croix rustique
Dans la boue griie.
La chapelle était une de ces vieilles chapelles,
Comme on en voit tant dans nos plaines
Où, derrière une grille rouillée,
Une vierge de porcelaine
Prie patiemment pour nos péchés.
Une de ces vieilles petites chapelles,
En forme de guérite,
Où les saints s'abritent
Gomme des sentinelles,
Et où l'on voit brûler,
Par les beaux soirs d'été.
Quelques pauvres chandelles.
Mais aucune lumière n'y brillait ce soir-là,
L'autel était vide,
La grille était restée ouverte —
Et je vis alors, sur la tombe déserte.
Parmi les osiers tremblant sous la brise,
Toute blanche et bleue dans la boue grise,
Au centre même de la croix,
La petite vierge de porcelaine.
Les yeux au ciel, la bouche sereine.
Priant pour l'âme du soldat.
Et je bénis la main inspirée
Qui commit ce pieux sacrilège.
Et qui plaça, sur cette tombe abandonnée,
Pour qu'elle la protège,
L'image immaculée
— Les yeux au ciel, la bouche sereine
De la petite vierge de porcelaine.
Mai 1915.