FRÈRE JACQUES
« Le plus lointain de ces postes d'écoute est occupé par un soldat qui, dans la vie ordinaire, était un moine trappiste. On ne peut pas toujours le ravitailler. Il est demeuré une fois trois jours sans manger. Quand un soldat, rampant dans l'ombre, lui apporta des provisions, il ne manifesta aucune joie trop grande : « J'étais déjà entraîné par mon métier antérieur », expliqua-t-il. » (P. Nothomb : L'Yser, p. 188.)
(Chanté) a Frère Jacques, frère Jacques, Dormez-vous ? dormez-vous ? »
Avant la g^uerre :
Une vallée riante, un monastère,
Une cellule blanche et nette
Et, sous un crucifix, l'humble couchette
Où repose le frère.
Le calme, la fraîcheur d'une aube de printemps,
La buée blanche sur la rivière,
Puis, à travers la fenêtre, l'or du soleil levant
Et le tintement joyeux des cloches cristallines
Sonnant matines :
« Bim, bam, boum !
Bim, bam, boum! »
« Frère Jacques, frère Jacques, Dormez-vous ? dormez-vous ? »
Aujourd'hui : Une grange abandonnée
Sur l'Yser.
Le moine est devenu la vigie de Tarmée.
Tout autour de lui s'étend, à l'infini,
Une mer
De pluie et de boue sous le ciel gris ;
Et seul, sur la plaine, épiant les moindres bruits,
Le cœur dans la gorge, la main au téléphone,
Il veille, il jeûne, il attend, il sourit
En entendant le fracas des obus qui résonne
Plus près, toujours plus près de lui :
« Bim, bam, boum !
Bim, bam, boum ! »
« Frère Jacques, frère Jacques, Dormez-vous ? dormez-vous ? »
Depuis trois jours, la canonnade l'a isolé Du reste de l'armée.
Il fait nuit, le vent a balayé le ciel Et les étoiles brillent à travers le toit : « Seigneur, entends ma voix,
— La faim est sauvage, la soif est cruelle — Ecarte de mes yeux la main de plomb du sommeil ,
— Le froid est sauvage, la pluie est mortelle — Dissipe le vertige qui m'emplit les oreilles, Donne-moi la force, malgré tout.
De lutter, jusqu'au bout... »
Soudain, sur le sol, un mouvement
D'ombres grises
Rampant lentement...
Des bruits furtifs apportés par la brise...
Le moine murmure, penché sur son téléphone :
« A cinquante mèti-es à droite — Merci, Seigneur,
La chasse sera bonne —
Attendez... oui... préparez le projecteur !
— Venge nos villes, venge nos femmes,
Venge nos petits, venge nos champs,
Venge nos morts, venge nos âmes ! —
Allez... allez... maintenant ! »
Sonnez les matines, sonnez les matines,
Bim, bam, boum! Bim, bam, boum !