LE VIEUX PAYSAN
" Et devant Dixmude, on m'a montré la cave ronde, sous une maison émiettée, où dort pendant le jour un vieux laboureur... » (P. Nothomb : L'Yser, p. 211.)
Il est un vieux paysan,
A cent pas des lignes ennemies,
Qui n'a pas quitté son champ.
Gomme il ne peut sortir le jour,
Tel un oiseau nocturne,
Il ne travaille plus que la nuit,
Avec patience, avec amour,
La bouche close, Tœil taciturne,
A cent pas des lignes ennemies —
Gomme il ne peut labourer sans chevaux,
Les dents serrées et le dos rond,
Il bêche, il bêche dans l'ombre,
La peau collée sur les os,
A l'abri des décombres
De sa maison
Comme il ne peut faucher sans faux, Avec patience, avec fureur.
Il moissonne à coups de couteau, Dans le silence et dans la nuit, Gomme si chaque coup'perçait un coeur, A cent pas des lig-nes ennemies..,.
Il n'a sauvé de l'incendie
Que quelques mesures de froment
Qu'il a plantées, les doigts tremblants,
Malgré la guerre,
Brûlant de soif, mourant de faim,
Sans pei'dre un grain.
Et c'est ainsi que, dans la cave où il se terre,
Gerbe par gerbe, avec patience,
Il a recueilli, dès l'automne,
Trois sacs de semences
Gomme il vit de ce que lui donnent,
En riant, nos joyeux soldats,
Le vieux paysan, au prochain printemps,
A pleines mains, à petits pas,
De long en large, comme jadis,
Pourra ensemencer son champ
A cent pas des lignes ennemies...
Et qui sait, quand viendra l'été, Quel nouveau soleil fera briller Le grand champ d'or Sur la plaine désolée.
Comme une croix sur la poitrine d'un mort ?
Et quelle brise heureuse,
Entre les flammes rouges et les murs noirs,
Fera flotter sa moisson lumineuse
Comme l'étendard de la victoire ?
Qui sait combien de jeunes bras
Récolteront, en chantant, au grand jour,
Le blé que cette vieille main sema.
Dans le silence et dans la nuit,
Avec ferveur, avec amour,
A cent pas des lignes ennemies ?