‹ A manger du foinChapitre 1 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Mensonges liistoriques : ^IM. Bonaparte, Vcspasien et Louis XIV, M"" Marie Tudor, — Un commissaire assassin : curieux détails. — Mémorables exploits d'un huissier saisi par soi-même (heautonsaisissoumenos). — M. Aristote et la question des chapeaux au théâtre : intervicAV par table tournante. — Les billets de banque de aS millions (enfin !). — Etrange erreur d'un confrère qui me crut métamorphosé en cheval. — Scandaleuse attitude du président de l'A. A.D.B.D.E.D, YLA. — Fin tragique d'un jeune débauché : élégie. — Habillez-vous richement avec les bouillons des grands journaux.

En dépit de leurs promesses, nos bons amis les Anglais continuent leurs sournoises manigances en Egypte, oii ils colonisent richement avec nos intérêts lésés... pour compte.

Un de mes confrères, l'auteur d'Un vilain monsieur — à qui ce roman a valu tant de flatteuses conquêtes qu'il a dû filer au Caire pour se radouber la moelle épinière — m'envoie, sur les trames ourdies par les représentants de la Qiieen que God save, une lettre bourrée d'édifiants détails ; mais comme le jour même de leur publication, la Bourse,

indubitablement, baisserait à coupons labaltus, je préfère ne citer, de la correspondance en question, qu'un passage relatif à un point d'histoire assez curieux.

— Vous connaissez peut-être, m'écrit mon ami, la parole prononcée par ce fumiste de Bonaparte devant les

Pyramides : u Soldats, du haut de ces monuments, quarante siècles A'ous contemplent! » Eh bien, c'est un grossier mensonge. J'ai voulu vérifier pa*r moi-même, je suis allé voir ces fameuses pvra-

mides; jugez de mon hébétement: pas un des quarante siècles annoncés n'était installé sur leurs sommets! Pensant qu'ils avaient fui vers une autre patrie, j'ai interrogé les naturels du pays ; aucun n'a paru comprendre ce que je voulais dire; ils me regardaient avec autant de stupeur qu'en montre un candidat au bachot, à qui le jury propose trois lignes de grec à expliquer; tous m'ont affirmé que, de mémoire de tailleur (les plus considérables mémoires que l'on connaisse), nul n'avait jamais aperçu, sur le sommet de ces solides à faces latérales triangulaires, le moindre siècle — pas même

\ M VNCK H t)l KOIN

celui d'Yves Guvot. Il est donc avéré que Bonaparte a menti, en celle occurrence, avec un aplomb... pyramidal.

Au riscpie d'efTeuiller pas mal d'illusions, je n'hésite pas à ajouter que la plupart des (( mots historiques » n'ont jamais été prononcés ; quelques-uns sont bien trouvés, presque tous sont controuvés. En voulez-vous quelques exemples ')

Puisque vous m'en priez. . .

Le même Bonaparte (incorrigible, alors, quel drôle de Corse!) s'écriait au commencement de la campagne d'Italie : « Soldats, vous manquez de tout . . . l'ennemi en a! » Or, quelques jours après ce laïus, l'ennemi se débandait, prouvant ainsi qu'il n'en avait pas.

Le même — trois fois nommé — proclamait : a Le mot impossible n'est pas hançais », affirmation qui ne tient pas plus debout qu'un cul-de- jatte. Consul lez

n'importe quel dictionnaire, vous y trouverez le mot « impossible » reconnu par l'Académie, et aussi français qu'un enfant né en France de père et de mère français. Décidément, Bonaparte mentait à journée faite. Quel dentiste que

L'antiquité n'était pas plus véridique. Rappelez-vous Vespasien déclarant : « Le cadavre d'un ennemi mort sent toujours bon. » Le mot n'a certes pas été prononcé de bonne foi, à moins que l'empereur romain, qui a d'ailleurs

donné son nom à des édicules assez désagréablement parfumés, n'eût le sens de l'odorat bigrement perverti.

Louis XIY, lui aussi, fit preuve d'un aplomb inouï quand il prononça : « Il n'y a plus de Pyrénées, » assertion qui fait sourire de mépris toutes les personnes qui se rendent de France en Espagne par la voie de terre.

Il serait bien surprenant que les femmes n'eussent pas pris leur part de ces inexactitudes historiques; nous pinçons Marie Tudor en flagrant délit d'imposture, quand elle déclare : (( Que l'on ouvre mon cœur, on y trouvera écrit le nom de Calais ! » Effectivement, le procès-verbal d'autopsie constate que le cœur de la royale défunte ne contenait aucune inscription, géographique ou autre.

Comme dit le Pégomas de Cabotins : « Autant de mots, autant d'erreurs. » Il n'en est qu'un qui demeure inatta-

quable, celui que Cambronne rendit illustre dans les mornes plaines de Waterloo et qui, popularisé par les représentations d'Ubii-Boi, est désormais dans toutes les bouches.

Vous connaissez la noblesse de robe, la noblesse d'épéc,

la noblesse d'argenl, mais je gage que vous ignorez la no-

blesse de fromage. Je dis bien

noblesse de fromage » et

ne suis point fou, encore que l'audition de l'œuvre messidormitive perpétrée par MM. Zola et Bruneau ait singulièrement affaibli mes facultés intellectuelles. Il existe, à Zermatt, dans les Alpes valaisanes, une aristocratie où les quartiers de noblesse sont remplacés par des quartiers de

fromage. C'est du moins ce que prétend la Gazette de Zurich, qui ajoute : a Les familles de Zermatt sont d'autant plus nobles qu'elles possèdent plus de fromages et de plus anciens; certains datent d'avant la Révolution française, et leurs propriétaires forment la plus haute aristocratie du

pays. »

(Je soupçonne le confrère zurichois d'exagérer quelque peu, car enfin il est invraisemblable que, depuis 1789. ces fameux froniages, dont on sait la coutume balladeuse, n'aient pas quille Zermalt; danslesclîouil- Ions » du Quartier lalin.

Il jadis, quand je faisais mon droit, si j'avais le malheur de pincer les mollets delà petite bonne qui me servait, le roquefort profitait de celte minute d'inattention [)our s'échapper de mon assietle ; ça ne ratait ()as. Cela dit, je ferme la parenthèse et je re|)reiuls la citation.)

« Les fromages jouent un rùle très spécial dans la vie sociale de Zermalt. Quand un enfant naîl, on fabrique un fromage qui porte son nom; ce fromage est mangé en partie le jour de son mariage, on l'achève le jour de ses obsèques. Quand un jeune homme désire épouser une jeune fdle, il s'invite à dîner un dimanche dans la famille de sa prétendue; si le père de celle-ci exhibe au dessert le fromage qui porte son nom et en donne un morceau à l'amoureux, c'est qu'il rendre. »

A MANGER DL lOIN

0 idyllel 0 poésie! 0 nature! Cependant, j'aurais préféré — vous savez, des goûts et des couleurs — que

le fromage confectionné le jour de la naissance de l'enfant et qui le suit, comme on vient de le voir, dans toutes les étapes de sa vie, le suivit aussi dans le tombeau, qu'on les ensevelît côte à côte, si je puis dire. Mais, sans doute, on a craint que, sous l'influence des instincts vadrouilleurs dont je parlais plus haut, le fromage ne vînt à s'évader en détériorant le cercueil au risque de se rendre ainsi coupable d'un (( brie de clôture ».

Avant lait. Tan dernier, le vovage de Bruxelles en Brabant pour applaudir le puissant Fervaal, de ^ incent d'Indy, — œuvre à laquelle il était Indyspensable que j'assistasse, — - je profitai de cette Avillygiature pour

fréquenter le Palais de Jusiice où l'on jugeait un paradoxal commissaire de police belge, coupable d'une demi-douzaine d'assassinats, d'une vingtaine de vols qualifiés (sévèrement qualifiés, même, par le ministère public), et répondant, — ça est drôle! — au nom injustifié de Courtois.

Certes, c'était un malin. 11 avait su se faire adorer de ses administrés; au lieu d'exhiber le faciès rogue qu'assument la plupart de ses collègues, il se montrait familier, bon vivant, solide buveur, quelque chose comme un a quart

d'oeil » de Rabelais. Ce fantaisiste, complaisant comme un concierge qui vient de toucher son « dernier à Dieu » , indiquait lui-même aux petits rentiers qui craignaient pour leurs économies des cachettes sûres , si sûres que a ce serait bien le diable si les voleurs allaient les chercher là ». Par malheur, c'était toujours u le diable », car les écono-

mies dissimulées d'après ces sages conseils disparaissaient comme de simples caissiers. Mais, n'est-ce pas? on ne pouvait pas en vouloir à M. le Commissaire : on ne peut rien contre la fatahté I Aussi, quand on l'arrêta, fut-ce dans le quartier une stupeur telle que, instantanément, tous ceux qui connaissaient Courtois se proclamèrent manchots : a Les bras m'en tombent », confessait un chacun.

Pour moi, ce commissaire m'apparaît comme un grand philanthrope méconnu : il savait combien, dans sa situation,

A MANGER DU FOIN. g

on est exposé à commettre de déplorables erreurs, à arrêter, puis à déférer aux magistrats des citoyens innocents comme l'enfant qui n'est pas encore né. (On a tort de dire : (( comme l'enfant qui vient de naître », puisque celui-ci est entaché du péché originel. — Ah!) En se chargeant, à lui seul, d'exécuter tous les crimes de sa circonscription, il élait sûr de connaître le coupable : ainsi, pas d'arrestations arbitraires. — Je vous dis qu'on aurait dû lui dresser des statues, au lieu de procès-verbaux, à ce Courtois!

Le plus bouffon, dans son aventure, c'est que la première personne qui s'avisa de déposer une plainte contre Courtois voleur dut, pour ce, s'adresser à Courtois commissaire. Cette situation étrange m'a rappelé une autre histoire, plus cocasse dans ses conséquences, mais belge également. Je vois que vous mourez d'envie de la connaître, et, comme je ne suis pas méchant, la voici :

Dans une petite ville des environs de Bruxelles, il n'existait qu'un seul huissier, Juleke Spons. C'est invraisemblable, mais c'est comme ça. Et même, — ce qui est plus invraisemblable encore, tout en étant encore plus u comme ça )), — cet huissier unique ne gagnait pas d'argent. A ce point qu'un jour il ne put payer son terme. Son propriétaire, homme intraitable, le gros Smerlap, voulut le faire saisir; mais, ainsi que je vous l'ai indiqué, il n'y avait pas d'autre huissier dans la localité. C'est donc à Juleke Spons lui-même, en tant qu'huissier, qu'incomba le soin de se saisir, en tant que locataire insolvable. Purotin, mais honnête, notre homme s'exécuta. Seulement, astucieux, il se promit bien que cette petite farce tournerait aux dépens du Smerlap sans entrailles.

Il se tint scrupuleusement parole. En conséquence, il s'accabla de papier timbré : sommations, protêts, saisie, ordre de vente, il ne s'épargna rien, de sorte que les frais ne tardèrent pas à atteindre un chiffre imposant. Or, vous n'ignorez point (je m'exprime ainsi par pure courtoisie)

qu'en pareille matière les liais que ne couvre pas la vente des objets appartenant au débiteur sont à la charge du créancier. Le malin Juleke Spons avait eu soin, avant de se saisir, de transporter chez un ami complaisant tous les meubles et bibelots qui, chez lui, avaient un peu de valeur.

De sorte que la vente, portant uniquement sur des lournitures de bureau, plumes, papier écolier, buvard, des cartons verts, deux tables en bois blanc, trois chaises de paille et six pipes en terre, ne produisit qu'une somme dérisoire. Lors l'huissier, le sourire sur les lèvres, présenta au propriétaire ému (motii proprio, comme dit Cicéron) une petite note parfaitement en règle, et lui réclama 379 fr. 90 de frais. Smerlap. furieux, sacra, mais tlul pavei".

Aussitôt Juleke Spons, lui restituant la somme, — j'ai déjà dit qu'il était honnête à sa manière, — proféra de son ton le plus alTable :

— Si tu veux, signe pour moi une reçu, siouplail, \oilà pour une fois une petit àcompte de trois cent septante-neuf francs nonantecinq centimes, sais-tu? Tu te colères ? Ça, je me lave les mains, comme mon aïonl Spons-Pilate, hi ! Iii 1 lii î

Et ce qu'il y a de plus merveilleux dans celle liistoire-là, c'est qu'elle est autlientique : ça, je le jure.

(Pour ce que ça me coûte!)

La question des chapeaux au théâtre continuant à faire verser des torrents d'encre, il était intéressant de connaître l'opinion du célèbre Aristotc, dont le fameux (( chapitre des cliapeaux » était considéré, à bon droit, par notre distingué confrère Molière, comme un chef-d'œuvre. jNous avons donc, à l'aide d'un guéridon obligeamment prêté par la maison Bing, qui nous l'a garanti comme la propre table de Pythagore, interviewé l'éminent philosophe, selon les spiriles rites. L'évoqué s'est d'abord montré rebelle à l'interview. A cette question :

— Que pensez- vous, cher maître, des chapeaux au théâtre?

11 répondit IVoidcmcnt :

la A MANGER DU FOIN.

— Je m'en f. ..

Sur notre observation qu'il avait tort de s'exprimer connue un simple Mesureur, Aristote riposta, assez spirituellement :

— Que voulez-vous? Je vieillis.

— Enfin, maître, les femmes doivent-elles prendre place aux i'auteuils, coiflées ou non?

— Peu h ! Turlututu !

— Dois-je inférer de ce (( turlututu » que vous êtes partisan du chapeau pointu?

— Non, mauvais plaisant. Mais puisque vous tenez absolument à avoir mon avis, je vais vous proposer un moyen terme. Que les femmes continuent à mettre des chapeaux, puisqu'elles y tiennent, mais qu'elles les choisissent plats : la forme boléro, par exemple, me paraît tout indiquée; qu'elles se fassent construire des chapeaux en Espagne!

Voilà comment il se fait que je termine, le rouge de la

honte au front, ce paragraphe par un jeu de mots bête comme celui de l'oie, et, comme lui, renouvelé des Grecs.

Enfin, la Banque d'Angleterre vient de se décider

émettre des billets de... vingt-cinq millions! Ce n'est pas trop tôt; car, vraiment, je ne sais rien de plus désagréable que de se promener avec vingt-cinq millions de monnaie sur soi : c'est incommode, ça gonfle les poches.' Fi! Les vingt-cinq millions réunis en un seul billet, on pourra sortir.

Seulement, hélas! la Banque susdite n'en a mis que trois

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on circulation, et délinit aussitôt après les planches sur lesquelles ces humbles billels avaient élé gravés. (Toujours des injustices!) Lord Rothschild, de Londres, possède une de ces banknotes; AI. Coutts. le grand bancjuier, en détient une autre. — il sait ce que ça lui coutts; — M. Samuel Rogers. le poète millionnaire, a fait encadrer la troisième, qui orne sa bibliothèque. (A oilà ce que j'appelle une (( riche n bibliothèque!)

Du reste, si ces morceaux de papier sont précieux en ce qu'ils permettent de porter sur soi, sans fatigue sensible, une somme, hum! relativement considérable, ils olTrent aussi un inconvénient assez fâcheux. Je me suis laissé dire que lord Rothschild, étant entré récemment dans une boulangerie pour acheter un petit pain et n'ayant pas un penny de monnaie, tendit négllgenniient son billet de vingt-cinq millions au patron de l'établissement; celui-ci, très digne, répondit qu'il n'avait pas de monnaie, et lord Rothschild dût restituer le croissant.

Ça n'est pas toujours gai, la fortune!

Avec une ponctualité qui l'honore et me ruine, le (Courrier de la Presse m'envoie chaque jour des coupures de journaux où sont célébrées les qualités de o sauteur », admirées au dernier concours hippique, d'un honorable demi-sang qui porte le nom sympathique de... A\ illy. Un confrère, partisan de la métempsycose, — ce brave garçon a, depuis, été dirigé sur Sainte-Anne, — publia à ce sujet un article navré sur la « métamorphose de ce pauvre Willy en pachyderme solipède », déplorant qu'un si beau talent (c'est du mien qu'il s'agit) fût prématurément enlevé à l'estime des lettrés par cet accident imprévu. ]l terminait en adressant à ma famille u si cruellement éprouvée » l'expression de ses sincères et bien vives condoléances. Je me

A man(;ek du foin iT.

liàtai de couper les ailes à re canaid hip[)ique. Il m'est arrivé, comme à tout le monde, d'être très (( monlé » contre quelqu'un, de u m 'emballer » dans un moment de colère, à \û suite duquel j'étais obligé de me coucher avec une (( lièvre de cheval ». Mais là se borne ma ressemblance

avec la plus noble conquête, et si l'on me voit jamais sur les hippodromes, ce sera comme spectateur ou comme cavalier, mais certainement pas comme monture, — ceci sans préjudice de la statue équestre que le sculpteur Fix- Masseau ne manquera pas de m'élever, avant peu, sur la place publique de ma ville natale.

Les buveurs d'eau, depuis que le regretté Ghevreul mou rut centenaire, s'étant toute sa vie abstenu de vin, se mul

tiplient, tels les cobayes. Ils s'organisent en sociétés, et voici qu'ils parlent de se réunir en congrès international : cette nouvelle me fait venir l'eau à la bouche ! D'ailleurs, il se rencontre de bons fumistes parmi ces hydrophiles :

ainsi, les bras me sont tombés récemment lorsque j'appris que mon vieux copain le docteur Damain, qui, certes, au temps de notre a viride »

jeunesse, me tenait vaillamment tête en présence de boissons plutôt alcooliques, venait d'être nommé Président d'une (( Association amicale des l)uveurs d'eau du VP arrondissement » A. A. D.

B.D.E.D.YLA., et que nul chameau, désormais, ne pouvait prétendre à rivaliser de sobriété avec lui.

Désireux de connaître les raisons d'un tel changement, j'invitai le néophyte à déjeuner :

— Seulement, lui dis-je, aujourd'hui, nous ne boirons que du vin ; tu peux bien faire cette exception en ma faveur, et en souvenir de nos vingt ans.

Damain accepta sans se faire beaucoup prier. Même je n'eus pas besoin de remplir son verre ; d'une main généreuse, il se versa de fréquentes et copieuses rasades. Il était déjà passablement « gai n quand, son titre de, — à moi les génitifs! — ^e Président de l'Association amicale r/^.ç Buveurs (/'eau LU yV arrondissement lui revenant à l'esprit, il crut

A MANGEU DU FOIN

devoir placer une petite proiession de foi. Bonasse, je le laissai pérorer :

— L'eau, fit-il d'une voix un peu pâteuse, convient mieux que quoi que ce soit à la santé du corps...

— Tu oublies le cresson de fontaine.

— ...Toutes les autres boissons sont altérantes.

— Désaltérantes, lu veux dire?

Il ne daigna pas relever

ce piètre jeu de mois et poursuivit (mais que son allocution était donc embarrassée I) :

— L'eau, au contraire, est nourrissante et possède mille vertus...

— J'en boirai aujourd'hui ou Damain.

— ...dont une seule suffit pour faire son éloge

— En effet, si cet élément maintient le corps dans son état naturel, il maintient aussi l'àme dans son assiette ordinaire.

— Ah ! très jolie, cette expression : (( une Aine dans une assiette », je ne vois pas ça d'ici, mais ça ne doit pas être banal.

— L'esprit, alors libre et tranquille, s'élève au-dessus de sa sphère.

— Il va sphère mal !

— Dis donc, mon vieux, continua le docteur Damain sans transition, tu ne pourrais pas me présenter à riionnctc homme qui t'a vendu ce bourgogne? Je paye le mien très cher, et il ne va pas à la cheville de celui-là !

Sans être orthopédiste, j'aurais bien voulu voir, au moins une fois, avant de mourir, une (( cheville de Bourgogne » ; mais, comme j'allais demander des éclaircissements au doc-

teiir Damain, le Président de l'A. A. D. B. D. E. D. VI. A. roula sous la table.

On vient de découvrir dans la Seine, au bas de la côte de Saint-Germain, le cadavre d'un jeune étudiant qu'une vie de débauches, hélas! a conduit au suicide. Mes lecteurs me

sauront gré de reproduire ici les vers (jue, l'ànie en douil. j'ai écrits à cette douloureuse occasion.

l'anvrc enfant, qni menais au sein des brasseries

A bock et tabac Ta vie aux longues et navrantes beuveries

Ab hoc et ah hac Je pressentais ta mort et, du fond de mon âme,

Ah imo pectore, Je me disais qu'un jour, — éteins.-loi, triste flamme ! Labime au i*ccq t'aurait !

Je conlplc sur MM. C.ilulle Mondes et Gu?lavc Kalm

pour faire réciter cette élégie vraiment géniale à leurs a Samedis poétiques ».

On a beaucoup parlé, au moment de la guerre sino-japonaise, des vêtements en ^^ . ^3 ^

papier que revêtaient les soldats du Mikado.

Or voici qu'une revue scientifique consacre à cette nouvelle industrie un intéressant article, duquel il appert que rien n'est plus solide (!) et plus sain que ces costumes inconnus chez nous.

Dès lors je ne vois pas pourquoi les Europc'ens persisteraient à sup})orter plus longtemps les étoffes lourdes et laides que leur infligent les tailleurs. Aussitôt que j'aurai reçu le complet de papier que j'ai commandé à une grosse maison de Tokio, je veux être pendu si l'on me voit porter seulement cinq centimètres de drap, et, de même qu'un politicien dans une lutte électorale qui passionna Paris, jadis, j'aurai désormais pour devise : « Pas de Sedan ! »

J'espère que mes contemporains auront à cœur de suivre l'exemple que je leur donne si crânement.

D'autant qu'avec un peu d'imagination on pourrait obtenir des vêtements Tort intéressants. Pourquoi, par exemple, au lieu de vestons en papier blanc (c'est si salis-

sant, cette couleur-là!), n'adopterait-on pas des costumes taillés dans un journal quelconque ! Les royalistes arboreraient sur leur dos la Gazette de France; les bonapartistes, V Autorité ; les boulevardiers, VEcho de Paris; les socialistes,

la Petite Répiibliqae ; les gens qui ne tiennent pas à se compromettre, le Petit Journal; les hommes d'esprit, le Journal Amusant, etc., etc.

Et voyez comme ce serait pratique î Dans les rues fréquentées, où la circulation est difficile, on se consolerait des arrêts, des reculs, des piétinements sur place, en lisant, sur / '^\'^ LJ ^iV^ ^"^ — t=: -^^^^ le dos d'un voisin,

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