‹ A manger du foinChapitre 7 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Considérations sur les années finissantes et sur celles qui leur succèdent; prédictions générales. — Le Journal des Débats, moniteur officiel du cannibalisme. — La nouvelle gare d'Orléans; enseignes glorieuses; plaignons les pauvres bouquinistes. — La critique française jugée par un critique grec. — L'art de « faire » une cave.

La tyrannique actualité me contraint aujourd'hui de verser un pleur (ou deux) sur cette malheureuse année 1897 qui meurt, comme la plupart des années qui ne sont pas bissextiles, après 365 jours seulement d'existence (i). Déplorable fragilité des choses humaines !

Aussi bien, la défunte, encore qu'elle ne laisse pas d'héritage, sinon quelques scandales (mais nous commençons à nous blaser là-dessus), sera peu regrettée, car elle fut d'un tempérament déplorablement humide, attristée de pluies presque incessantes, agréables à ceux-là seuls qui, partisans du système d'éloquence hydraulique cher à un ancien président de la République, purent rééditer quotidiennement une exclamation classique et particulièrement propre à faire sympathiser les personnes qui se la renvoient, attendu que les petits « que d'eau » entretiennent l'amitié,

1897 ainsi expédiée, il sied maintenant que je salue à son

(i) Les lecteurs astucieux ont déjà deviné que ce passage fut composé] dans les premiers jours de l'année 1898 : il aurait pu l'être, on s'en convaincra par la suite, au début de 1899, ou même, avec quelques légères modifications, au commencement de iglxb, par exemple.

aurore la jeune 98 et que j'adresse congrûment à mes lecteurs mes vœux de bonne année. Je souhaite donc à chacun d'eux une santé inaltérable et de gagner le gros lot de l'Exposition de 1900 : on voit que je fais bien les choses. Je

veux croire qu'ils n'hésiteront pas à formuler en ma faveur le même souhait, et, à ce propos, je fais remarquer à la Providence qu'elle trouverait

là un excellent moyen d'acquérir, — outre des droits indestructibles à ma reconnaissance, — un fort regain de popularité : en effet, comme je ne possède aucun Bon de la grande Foire internationale qui inaugurera le siècle prochain, il y aurait incontestablement miracle si le sac de cinq cent mille tombait dans ma profonde. C'est ça qui clouerait le bec aux suppôts de l'athéisme!

Formons quelques vœux encore, c'est moins coûteux que des marrons glacés, et souhaitons

A nos députés : une année de représentations. . . à bénéfices.

^l l'Assistance publique : des pauvres honteux.

A M. Drumont : son youpain quotidien.

Ail redouté Sarcey : 365 jours d'indulgence.

A M. Jules Claretie : un auteur ignoré, des étoiles nouvelles.

Aux néo catholiques : une crise de Foi.

Au Jardin d'acclimatation : le ((^ naturel » chassé au galop par M'"' Jane Hading.

A MM. Alphonse Allais et Raoul Ponction : deux bars parallèles.

Quelques prédictions à présent. Si mes informations sont exactes, l'année 1898 se composera de douze mois, comprenant trente et trente et un jours chacun, à l'exception d'un seul (on m'assure que ce sera le mois de février) qui ne comptera guère que vingt-huit fois vingt-quatre heures. Elle débutera par une période froide, probablement accompagnée de neige et de gel, à laquelle succédera une période

A MANGER DU FOI>s.

plus tempérée où les fleurs et les feuilles feront leur apparition ; puis viendra une saison chaude, suivie elle-même d'une dernière saison, correspondant aux mois automnaux, qui sera particulièrement belle si elle n'est pas pluvieuse ; le mois de décembre ramènerait la période des froids. Voilà

pour la température.

Passons à la politique. Nous pouvons assurer d'une façon à peu près certaine que le ministère actuellement au pouvoir a fera » les élections si, d'ici là, un déplacement de la majorité, — alliance de la gauche avec le centre ou de la droite avec la gauche, — ne détermine la chute du cabinet. En lout cas, de nombreuses interpellations se produiront à la Chambre et quelques autres au Sénat; plusieurs honorables sont d'ores et déjà résolus à demander des éclaircissements sur (( les intentions du gou- ^ ornement » ; la question des sucres, celle des b(r)ouilleurs de cru, et en général toutes les questions ordinairement qualifiées de « brûlantes », quoique « revenant périodiquement sur l'eau », seront une fois de plus prises en main, soulevées, portées ' sur un autre terrain, et fmalement non résolues.

On annonce encore la promotion prochaine de plusieurs personnages politiques aux grades d' (( éminents hommes d'État » et de a coquins éhontés », suivant la nuance des feuilles qui apprécieront leur conduite.

Que si l'on désire des informations littéraires, je tiens de bonne source que M. Emile Zola, soudoyé parla Compagnie du P.-L.-M., a l'intention de faire suivre son soporifique

roman Paris de deux autres ouvrages, Lyon et Méditerranée. D'autres romanciers préparent des œuvres nouvelles qui ne vaudront pas celles du pauvre Alphonse Daudet. MM. Francisque Sarcey, George Yanor et Maurice Lefèvre feront des conférences en diverses salles.

Dans l'ordre scientifique , un vif succès est réservé au beau Mémoire que notre savant confrère Paul Héon prépare depuis de longs mois sous ce titre : la Bosse des mathématiques chez le chameau. Du même écrivain, sous presse, un important travail historique sur le règne de Charles le Chauve; titre : De l'influence de la chute des cheveux sur celle des empires.

Et voilà : j'ai vidé mon panier aux prévisions. L'avenir dira si je me suis trompé ou si je puis faire la pige à M"" Couesdon.

La mode des cartes de visite, encore que chacun se complaise à la proclamer inepte, continue à sévir; depuis quelques jours, — et ça va encore durer une quinzaine, — quarante millions de Français promènent une langue qui se dessèche sur le derrière d'innombrables timbres à cinq centimes et confectionnent d'une main fébrile des formules de politesse ; le soir, quand, abruti par cette morne besogne, on souhaiterait quelque repos, il faut décacheter les envois de gens qui, en vertu des mêmes us, et en maugréant pareillement contre une si sotte coutume, ont tenu à vous

envoyer u leurs meilleurs vœux » ou « leur plus cordial souvenir ». Parfois, pourtant, un peu de gaieté vient éclaircir cette besogne maussade; telle carte imprévue fait sou-

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rire: celle-ci, par exemple, à moi adressée par un brave Pandore, rencontré jadis, je ne sais plus quand , je ne sais plus où, au cours de quelque

\IMÉ BOCHAERT

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