‹ A manger du foinChapitre 6 sur 24 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Dégoûts et couleurs. — Le français Ici qu'on le parle... en Allemagne. — Les vendanges chez M. de Bornier. — Poésies postales. — De l'utilisation des singes. — Ce que dit l'âme du poète. — Le savoirvivre. — Abonnements en nature. — La boite aux lettres de Tristan d'Acunha.

Connaissez-vous le Spahi, je dirai même. — vu le penchant du personnao-e principal à émouvoir les virginités exotiques.

— le Spahi où fleurit l'oranger? Sur ce roman de Loti, le talentueux Lucien Lambert, auteur précédemment d'une ma-

roquinerie musicale intitulée Tanger (dont quelques tardigrades déclarèrent les tendances tangereuses), a construit une partition qui a quelque peu déconcerté les fervents de rOpéra-Comique, accoutumés aux indispensables Zampa, Mignon et autres Chalets... de nécessité. On m'affirme que l'œuvre de Lucien Lambert fut sévèrement critiquée par... les dames clioristes. Et voici pourquoi : ces dignes fonctionnaires qui, dans le Spahi, personnifient des femmes du Soudan, déclarèrent, lorsque la pièce fut mise à l'étude, qu'elles se refusaient à barbouiller de noir leurs jolis visages quinquagénaires où les elTorts combinés de la pâte d'amandes et de la patte de lièvre réussissent mal à dissimuler la fâcheuse (( patte d'oie ». Gomme auteurs et directeurs résistaient, elles ne les assassinèrent point, mais, furieuses, agitèrent des desseins très noirs (eux aussi!) et proférèrent des menaces terribles : (( Si on me force ainsi à m'enlaidir (?), signifia l'une d'elles, je ne réponds plus de rien : je chanterai faux! n Ce futur, bien différent de celui de ma mignonne cousine Suzanne (un gorille, heureusement pour moi!), parut admirable.

Bref, les cris de paon poussés par ces dames de chœur n'avaient trouvé nul écho dans la presse, où seulement quelques entrefdels blagueurs relataient l'incident, lorsque mon gros confrère Henry Gauthier-Yillars, s'étant fait expliquer l'affaire, crut devoir consacrer, dans une vague Berne de.^ Deux-Mondes, une copieuse étude à cette révolution de coulisses. Qu'il me soit permis d'en découper la conclusion, laquelle (encore que l'on puisse reprocher à l'auteur d'avoir pris trop au sérieux une question d'importance si tertiaire) me semble respirer le bon sens :

(( Le courroux de ces dames nous paraît parfaitement légitime; nous concevons très bien qu'elles veuillent charmer par leurs seules qualités naturelles et non par un éclat emprunté au Nubian ou à quelque pn^duit similaire; en refusant de s'enduire l'éniderme de riraire. elles montrent une

louable connaissance du sage dicton ; « Tout ce qui reluit n'est pas or. »

a En outre, peut-on leur imputer à crime l'horreur qu'elles témoignent pour une couleur que les nègres euxmêmes détestent? Effectivement, les naturels de la Côte d'Ivoiie (dame, si vous ne me croyez pas, allez -y voir, comme on disait déjà sous Hérode Antipas), ceux, du moins, qui ne sont pas rebelles à toute idée de civilisation, las de perdre un temps précieux à se faire chasser, pour, ensuite, revenir au galop, achètent à grand prix, dans les comptoirs européens, d'ineffables perruques blondes, sous lesquelles ils dissimulent leur toison crépue et. . . se peignent en blanc I Ils espèrent, paraît-il, qu'après de nombreuses applications de cette couleur, l'ébène de leur peau disparaîtra complètement.

(Huml (( la peau ». c'est le cas de le dire.)

« Les irréductibles adversaires de l'expansion coloniale ne manqueront pas de proclamer, avec leur mauvaise foi ordinaire, que les braves gens « en ont une couche ». N'empêche qu'on sera mal venu, après cela, à nier la réalité de notre influence en Afrique. J'avoue, toutefois, que la mode des perruques me semble assez mal imaginée : quel besoin éprouvaient ces heureux nègres, exempts des soucis qui nous accablent, nous autres perfectionnés, de « se faire des cheveux 1 »

(( Pour en revenir aux choristes de l'Opéra-Comique, il faut souhaiter que leurs justes protestations obtiennent gain

de cause. Mais, quoiqu'il advienne, qu'elles se rassurent! Quand bien même on les obligerait à se maquiller en sœurs de l'excellent clown Chocolat, joie du Nouveau-Cirque, nul ne s'avisera jamais de les prendre pour d'authentiques sauvageonnes. A peine auront-elles émis la première note du

premier chœur que les abonnés, d'abord surpris, s'écrieront, rassurés : (( Eh! ce sont nos bonnes vieilles choristes ! )) précisément parce qu'elles chanteront faux. Pareillement, un nègre, même blanchi à souhait, eût-il le nez aquilin, les lèvres pincées et les cheveux carotte sera immédiatement reconnu à son odour spéciale, la sagesse dos nations l'a dit :

(( niacacjiie sent toujours le hareng ! »

Comme la musique adoucit les mœurs, les critiques spéciaux s'arrachent les uns aux autres des poignées de cheveux pour ce qu'ils ne sont pas d'accord au sujet de Wagner. L'un de ces irascibles journaleux, ou, pour mieux dire. Vune d'eux, qui signe dans ÏÉcIio de Paris a l'Ouvreuse du Cirque d'Eté » des articles venimeux, et qui. jadis, fut l'une de^ plus ferventes Avagnéromanes, fait campagne conire Bayreuth. Ici, noire confrère Jean Racine ne manquerait pas de poser sa question favorite :

Comment en nn [)loml) \\\ l'or pur s'esl-il change."^

Pour moi. je me réjouis de la petite brochure que, pour réfuter rinfidclc Ouvreuse, vient de faire paraître à Berlin M. Julius Ericli Kloss, sous ce titre : Vingt années de Bayreiith. Ce factum est écrit en un français particulièrement savoureux, dont je me reprocherais de ne point citer quelques échantillons idoines à

faire s'entre-choquer dans leur tombe les os de Vaugelas :

(( Il faut être une chose vraiment incompréhensible, dit notre auteur, que le ton ])ris par les adversaires de Bayreuth, est crû en rudesse et en manque de piété plus les cercles de Bayreuth gardaient un digne silence. Si l'on désire le combat, alors on doit le faire par des armes distinguées ; maintenant on ne doit pas être surpris si je m'oppose aux insultes illimitées par une acrimonie qui est bien placée contre une telle hardiesse choquante. Une réplique tempérée, ou même un silence chez un tel brusque genre de combat, serait identique avec la sanctification des arguments adversaires. Ici se taire vaudrait pour chaque vrai ami de Bayreuth, une péché d'omission jamais à remettre {sic). »

Et l'édité de Schuster et Loefflcr, dont (j'insiste sur ce point) j'ai respecté scrupuleusement le style et l'orthographe, s'engage dans une longue dissertation où il est parlé, entre autres objets étranges, des « extériorités les plus insignificants (re-5/c) )) ; après quoi, il conclut en ces termes : « Finalement on rendra la direction responsable de chaque dur bifteck et de chaque sale serviette ! »

Gageons que ce littérateur distingué a pris des leçons de français auprès du célèbre correspondant parisien d'unjournal prussien qui, rendant compte d'un grand enterrement, signalait, parmi les notabilités présentes, M. Corbillard marchant en tête du convoi I

Le poêle Auguste Dorchain, ami du poète Bornier, conte qu'étant allé « faire les vendanges » dans la propriété de l'éminent académicien, il vit, la cueillette terminée, un vieux vendangeur qui, s'avançant vers l'auteur de Mahomet et ses invités, leur lut cette adresse :

Mesdames, Messieurs, La vendange est finie, honneur aux vendangeurs. Et vous offrant les vœux qu'inspirent tous nos cœurs, A monsieur le vicomte et à la vicomtesse, l'ar sa générosité et toute sa tendresse La santé, le bonheur et la prospérité ;

C'est pour faire honneur à tous ces Parisiens. Me faisant l'interprète de tous les vendangeurs, Soufflons à pleins poumons et crions tous en chœur : Vive la famille de Bormer ! !

Évidemment, c'est autre chose que les vers de la Fille de Roland, mais le cœur y est aussi !

Et, puisque nous sommes dans la poésie, je ne me tiens pas de vous signaler l'étonnante suscription d'une lettre à moi adressée par M. Angelin Ruelle :

A WiLLY, dont le cœur

Accueille et secourt celles

Qui vont gémir en chœur

98, rue (ô facteur!) de Courcelles.

Cette lettre me parvint sans encombre; mais le facteur qui la portait se tordit tellement en lisant cette poétique adresse que deux de ses collègues durent le saisir, l'un par la tête, l'autre par les pieds, et tirer de toutes leurs forces pour le détordre.

Moi z'aussij'ai commis un joli quatrain.

Facteur, rue Auber, 3 bis, porte cette lettre A celle que mon cœur depuis longtemps chérit Madame Angèle Hapoyl; surtout, pour la remettre Attends que soit sorti son ignoble mari.

J.-M. de Heredia va pâlir de jalousie!

Voici qui va en bouclier un coin (selon la forte expression de Léon XIII, ce Gayraud à tiare) aux adversaires des théories évolutionnistes : a Gomment, objectent ces tardigrades.

VOUS prétendez que l'homme descend du singe! Mais alors la conséquence logique où vous contraint votre système, — quand le DarAvin est tiré, il faut le boire, — c'est que le singe lui-même, le singe actuel doit aussi, avec le temps, se

pas s en soucier

transformer en homme. Or il ne scml beaucoup. »

Je vous demande bien pardon, excellents anti-évokilionnisles, il s'en soucie parfaitement ; car, — si nous en croyons des témoins sérieux parmi lesquels mon confrère et ami Max de Nansouty (Max! Max! ah! qu't'es rigolo!), — la race simiesque aborde dès maintenant, avec un plein succès, des travaux réservés jusqu'ici à des hommes comme vous et moi, des hommes définitifs, si je puis dire. Ainsi, ^ansouty nous

affirme que ces quadrumanes sont employés comme ouvriers mineurs au Transvaal : cette information, à la vérité, comporte quelques réserves; les galeries minières sont rarement éclairées a giorno, et il est possible que, clans l'obscurité,

des explorateurs européens un peu myopes aient de bonne loi ravalé d'authentiques nègres o rang des singes.

En revanche, il est indéniable qu'en Chine, — les voyageurs l'attestent avec ensemble, — le macaque est employé pour la cueillette du thé, cueillette qui, les pires ignorants savent ça, s'effectue de préférence par une belle nuit claire, per arnica silentia lanse, comme dit Chose (on a des lettres, quoi !); c'est même cette particularité qui a inspiré à un écrivain anglais,

nommé Shakespeare, aujourd'hui défunt, une pièce assez

connue, par son titre du moins : le Singe cVane nuit de thé.

Les Célestes sont tellement satisfaits des services rendus

par ces animaux qu'ils songent à les utiliser également pour

la récolte du coton; on fera bien, cependant, de choisir pour cette besogne un personnel en bonne santé, car il aurait bientôt fait de « filer un mauvais coton »

s'il n'était singe et sauf.

Mais c'est surtout comme domestiques i^\ "^^ que les singes s'avèrent pré-

cieux ; un officier de marine, M. de Grandpré, conte qu'il posséda longtemps une femelle de chimpanzé qui lui servait d'aide de cuisine, allumait le fourneau, savait même exécuter, sous l'œil du chef, quelques plats peu compliqués ; entre temps, cette charmante bête aidait aussi les marins et prenait un ris comme un gabier (son apprentissage culinaire devait d'ailleurs lui facihter cette tâche). En somme, les singes sont laids, voleurs, gourmands, habitués à grimacer derrière le dos de leurs maîtres et à se payer la tête d'iceux. C'est tout à fait des domestiques. Sans compter que le jour où les cordons bleus, dégommés, seront remplacés par des anthropoïdes, ce ne sera pas un mince plaisir, pour les amateurs de calembours défraîchis,

de voir dans l'exercice de ses fonctions, grave, l'orang goûtant... le salmis qu'il élabore. On devra toutefois, si ledit

salmis est raté, s'abstenir de toute appréciation défavorable; la race des maîtres-queue est susceptible (genus irritabile Va tel), et, pour une observation un peu vive au sujet d'une sauce trop longue, le singe-chef pourrait fort bien, de déses-

poir, s'étendre soi-même au-dessus de la flamme de ses fourneaux, rééditant ainsi un martyre célèbre : l'orang sur son

gril-

Cette substitution présenterait encore l'énorme avantage qu'elle simplifierait de cent pour cent le règlement des gages. Il est clair que le chimpanzé-valet de pied, le gorille-cocher, et le ouistiti-groom, n'exigeront jamais d'être payés autrement qu'en monnaie de singe; d'où une économie notable pour les patrons qui trouveraient, en outre une appréciable satisfaction d'amour-propre, eux jadis si souvent traités de (( singes » par leurs larbins, à pouvoir leur retourner plus justement cette qualification. Que si ces nouveaux serviteurs en manifestaient quelque mécontentement, on leur répondrait : « C'est le larbin qui a commencé ! »

Sans doute, telle est la force de la routine que, longtemps encore, beaucoup de gens refuseront de se séparer des cuisinières qui ne salent pas assez le potage, font trop cuire le gigot, laissent « attacher » les pommes de terre, versent du pétrole, en guise d'huile d'olive, sur la salade, exécutent tout mal... hormis la danse du panier. Un jour viendra pourtant où tous les « gendemaisons » ayant reçu leurs huit jours, les membres de la chambre singicale prendront triomphalement possession de l'office. Ils le savent si bien, nos actuels Calebs, qu'un vieux maître d'hôtel, sentant sa fm prochaine, fit venir ses enfants, le prêtre, le médecin, et, comme on lui prodiguait les paroles d'espoir, fredonna tristement :

Si vous me revoyez, ce sera dans un singe î

Apparemment, il croyait à la métempsycose, cet homme, — ou bien il parlait fortement du nez.

Ma dernière chronique où je citais quelques échantillons assez savoureux de poésie (?) m'a vahi un certain nombre

de lettres, émanant toutes d' « un lecteur assidu » (il se ruinera en timbres-poste, ce monsieur, car j'ai lu des lettres signées de lui dans tous les journaux connus) et me signalant quelques pièces de vers incontestablement réussies.

Entre toutes, je crois devoir citer cette scène, extraite d'Un jour, un acte de M. Francis Jammes. Le décor, d'abord :

Un vieux jardin. Piiils. Ricins (!).

Poiriers. Poules. Suspendue à un me cage.

En vérité, je me demande à quoi une cage lans un jardin pourrait bien être suspendue, si ce n'est à un arbre.

Le poète et la fiancée causent enlacés. Assise à la gauche du poète, blanche et grave, son âme (sic).

Après quelques menues caresses, la fiancée constate que le poète n'est pas gai, ce qui détermine l'âme dujpoèle, l'âme grave et blanche, celle qui est assise à gauche, à renseigner cette jeune fille ignorante quoique enlacée.

Il n'est'pas triste. Il est grave et pareil aux bois. Il est pareil aux maisons des campagnes douces. Il est pareil aux tranquilles et douces mousses. Il est pareil aux fumées calmes des vieux toits. Il est pareil à la rivière vers le soir,

Il est pareil au calme du vieux foyer noir.

Il est pareil k l'eau qui est claire et qui est grave.

Il est pareil à la pierre qu'un gave lave.

Il est pareil au verger doux rempli de pommes.

Il est pareil à toi. 11 est pareil à l'homme.

Lors , sans marquer le moindre étonnement d'être à la fois un bois, une maison de campagne, une fumée, une rivière (effet de soir) , un vieux foyer, de l'eau, un caillou roulé par un torrent, un verger, le poète remarque que sa fiancée est gaie . Mais l'âme du poète , l'âme blanche et grave , celle qui est assise à gauche et qui est toujours là pour un coup, s'empresse de remettre les choses au point :

Elle n'est pas gaie. Elle est égale et pareille à l'eau dormante.

Elle est pareille au vent qui fait rire cette eau.

Elle est pareille aux centaurées roses des prairies.

Elle est pareille au bruissaillement doux des pluies.

Elle est pareille aux agneaux blancs qui bondissent.

Elle est pareille au grillon qui dans l'herbe glisse.

Elle est pareille à la chanson des choses au soleil.

Elle est pareille au lis. Elle est pareille au miel.

Elle est pareille à l'air. Elle est pareille à l'âme.

Elle est pareille k toi, pareille k une femme.

Le poète se déclare satisfait. On le serait à moins; épouser

simultanément le vent, la pluie, l'air, l'eau, un agneau, une centaurée (oh! être aimé d'une centaurée, et puis mourir!), un lis, un grillon, un pot de miel, ça peut s'appeler faire un beau mariage. Si seulement la jeune fille apporte avec ça cinq cent mille francs de dot et un trousseau

Depuis le commencement du mois (i), de notables changements se sont opérés dans les physionomies : les unes, parmi lesquelles celle de

mon concierge.

ment une allégresse

expride jour en jour croissante; les autres, dont la mienne, un ennui d'instant en instant plus accusé. C'est que l'honorable habitant de la loge, durant toute l'année, comme l'Auguste de Cinna, u aspire à décembre », vu que décembre mène à janvier (je l'affirme sans crainte d'être contredit), à janvier où pleuvent les étrennes; tandis que, pour des raisons exactement semblables, j'estime avec Pascal que (( ce mois est haïssable ».

Afin de dissiper un peu la triste-e-sse qui règne dans mon cœur (cf. VHamlct d'Ambroise Thomas), je n'ai pas eu

(i) Ces lignes furent écrites une nuit de décembre (Dors-tu content, Musset?).

recours au vin, — attendu que je sais avec quoi on le fait, — mais à la lecture, infiniment moins toxique, des almanachs pour 1899. La maison Pion, — qui n'en a pas dans l'aile, on l'a fort justement remarqué, — a lancé d'une main

sûre, sur le marché, quelques douzaines de ces petits bouquins remplis d'intérêt; dans quelques-uns même, cet intérêt est... capital, ])uisqu'ils sont illustrés par les excellents dessinateurs du Journal amusant. (Rappelons aussi celui publié par un certain Albert Guillaume chez un certain Simonis Empis.) Le brave Almanach du Savoir-Vivre nous apprend qu'on ne doit pas faire de visites en bottes fortes (avis à MM. les gendarmes), et que (( le col de chemise rabattu ne se porte

qu'en tenue négligée » (voilà qui va contrister salement M. Casimir-Perier) ; qu'il est nécessaire de se peigner, de se laver les yeux, les dents et même les pieds; que se tenir mal est un manque de tenue (sic). Mais la partie la plus captivante de cette utile brochurette (qui n'est pas, comme on pourrait le croire, une œuvre posthume de M. de la Palisse), me paraît encore l'Introduction, où l'autlioress, M"'*" la comtesse de Bassanville, nous initie à quelques us aussi étranges qu'étrangers : par exemple, un Lapon, pour vous souhaiter la bienvenue, appliquera fortement son nez contre le vôtre; un Ayeni vous saluera en vous soufflant dans l'oreille et en vous frottant l'estomac avec le creux de sa main droite. A Socotora, on s'aborde en se baisant l'épaule; les habitants de Salao , gentlemen raffinés, mais courageux, prennent le pied

de celui qu'ils veulent honorer et se le passent doucement sur le visage. (Eh bien, mes Salaos... comme dit Gourtehne.) Enfin, aux îles Philippines, la bienséance exige qu'on plie le corps en deux, qu'on se prenne les joues avec les mains, puis dans cette posture agréable, qu'on se mette à sauter à cloche-pied.

Il est vraiment regrettable que ces curieuses manifestations de politesse ne s'implantent pas chez nous; elles seraient

nh

pour l'obsen^ateiir attentif (dont feu Ponson du Terrail, en ses feuilletons, regrettait perpétuellement l'absence) une source de joies ineffables. Rien ne serait plus drôle que de voir notre bon oncle Francisque obligé de sortir avec une

échelle sous le bras, à cause de l'exiguïté de sa taille, et, rencontrant le gigantesque Leloir, par exemple, grimper lestement tout au haut de ladite échelle pour pouvoir, selon le rite lapon, apposer son nez auprès de celui du sympathicpie sociétaire, ou pour permettre à celuici de lui souffler dans l'oreille, à l'instar des Ayenis (on sait que les acteurs de la Comédie - Française tiennent pardessus tout à avoir l'oreille de Sarcey) .

L'aspect des boulevards sera peu banal le jour où les mœurs de Salao prévaudront parmi nous, et pour ma part, je sais telles épaules que je baiserais sans déplaisir, à la mode de Socotora.

Non moins suave, VAImanach lunatique nous informe qu'un journal du Kentucky cherche à répandre la mode des abonnements payés en nature. Voici le prix d'un abonnement d'un an : vingt livres de porc ; ou dix livres de saucisses ; ou

douze boisseaux de pommes de terre; ou quinze boisseaux de navets; ou dix poulets; ou dix livres de lard.

Pour peu que ce système s'acclimate en Europe, le sympathique comptable de l'Amusant connaîtra des jours heureux; peut-être, pourtant, éprouvera-t-il quelque embarras le jour où un marchand d'engrais lui viendra dire : « Je désirerais recevoir pendant six mois votre estimable publication; combien voulez-vous de

guano poui

Évidemment, il faudra adjoindre à nos bureaux des magasins spéciaux, et aussi une basse-cour, une mare, une étable, etc.

Il va de soi que les rédacteurs seront également ]:»ayés en nature; ce sera bien commode. Je vois d'ici l'ami Albert Guillaume obligé d'emporter, au lieu des sacs d'or que lui vaut l'illustration de ces chroniques, une douzaine de pur sang, une paire de canards et cinquante quintaux de pommes de terre; et j'entends par avance les colloques qui s'engageront devant le guichet du caissier :

— Voyons, monsieur Luc, je n'ai pas de monnaie. Je vais vous remettre quatorze porcs et une vache.

— Bon, attendez, on va pouvoir s'arranger; je vais vous

rendre quatre litres de bouillon. Ça fait-il votre compte?

— Non, il vous reviendra encore un quart de café et une demi-bouteille de coca Mariani.

— Parfait : il ne me reste plus qu'à vous remettre six oignons pour le timbre de quittance.

Et j'imagine encore des prospectus-réclame dans ce goût : « Le Journal amusant voit le nombre de ses abonnés croître de jour en jour. Le mois dernier a dépassé toutes les espérances. Il a été versé à la caisse i3 fr. 85 en espèces, quarante-quatre parapluies d'occasion, trois roqueforts avancés, onze cent trente-deux exemplaires (non coupés) du Jardin d'Épicure, de M. Anatole France, vingt-trois chaussettes dépareillées, un cercueil ayant très peu servi, neuf chats de gouttière, un stère de bois à brûler, sept bouteilles de limonade purgative et la photographie de Clara Ward. »

Connaissez-vous, bien qu'il soit moins célèbre que Tristan de Léonois, le nom de Tristan d'Acunha.^ Sachez que ce navigateur portugais du seizième siècle, par une métamorphose dont on s'étonne qu'Ovide n'ait pas parlé, est devenu une île située dans l'océan Pacifique par i3°4' de longitude ouest et Sy'^S' de latitude sud. Cette île, longtemps déserte, est maintenant colonie anglaise (comme les autres) et ne compte pas moins de soixante habitants; aussi le gouvernement du Royaume-Uni a-t-il pensé qu'il était nécessaire de la doter d'un service postal. Et, depuis lors, une somptueuse boîte aux lettres, installée sur le point le plus fréquenté, fait l'admiration des insulaires ; un vaisseau anglais y dépose et y prend le courrier... une fois par an.

On imagine aisément la tête du monsieur qui, arrivant au bureau de poste deux minutes après la levée, lit sur la boîte cette consolante indication : (( Les lettres pour l'étranger, y compris celles pour la ligne du Havre, partiront l'année prochaine )) ! ! I

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