AUTEUR DU VOYAGE DU PRÉSIDENT
Exécuté par les musiques militaires à la revue de Krasnoé-Sélo
et au palais impérial du Tsar.
C'est, dit-on, un pauvre homme (i), fort avide d'encens, et qu'il faut absolument aduler, condition sino quel non pour jouir de son estime. Il m'envoie, parce que je l'ai jadis quelque peu blagué, lui et le Bulletin de son Ins titut, des cpitres à la fois dédaigneuses et comminatoires, témoignant d'ailleurs d'une culture littéraire douloureusement insuffisante, où il m'informe que, grâce à des renseignements de police (!), il a pu connaître mon véritable nom (ah ! je suis perdu !), que je recevrai de ses nouvelles (avec plaisir, cher Maître!); qu'un aigle ne s'amuse pas à prendre des mouches (je m'en doutais) ; que je puis (( compter sa main secourable au nombre de mes bienfaiteurs » (hein!); enfin,
(i) Albert Guillaume est si feignant qu'il a représenté M. Sinoquet rasé, pour ne pas avoir la peine de dessiner la barbe que le sympathique orphéoniste
que l'humanité recelle {])ouv recèle, je pense) tous les défauts et toutes les qualités.
Terminons sur cette belle pensée d'un aigle irascible qui, s'il ne prend pas les mouches, prend facilement la mouche.
Le dict fameux du philosophe Hobbes : Homo homini lupus, serait-il encore vrai, et cette hobbeservation misanthropique se doit-elle entendre littéralement depuis plus de six mille ans qu'il y a des hommes, et des panses? Toujours est-il qu'en cette fin du dix-neuvième siècle un écrivain s'est rencontré, d'une profondeur de cynisme incroyable, anthropophage raffiné, qui n'a pas hésité à chanter les louanges du cannibalisme, non point dans quelqu'une de ces feuilles où l'on a coutume de dévorer ses adversaires et de manger du prêtre jusqu'à indigestion, mais dans le paisible Journal des Débats.
L'article du sanguinaire Henri de Varigny débute par cette assertion :
« Le cannibalisme se peut défendre par des raisons solides, tirées de l'usage, de la morale et de l'histoire. » Après cet exorde très net, et non sans avoir souligné l'hypocrisie de la civilisation qui, tout en médisant du cannibalisme, l'encourage de façon notoire en expédiant, chez des peuplades anthropophages, des convois de missionnaires d'âge et de complexion relativement tendres, par où elles sont forcément induites en tentation, notre confrère ne songe point à reprendre le thème du modest proposai, préconisant l'utilisation de l'homme et spécialement de l'Irlandais en tant qu'article de boucherie;
a fort belle. lMi<'iix disposé, mon oollaboraleur a fuit de lui des portraits plus ressemblants qu'on trouvera plus loin.
même en désapprouvant les conclusions développées par l'auteur de Gulliver avec une verve swift generis, il fournit sur le coût de production de la viande humaine, comparée au prix de revient de la viande usuelle, des données peu encourageantes : (( En huit ou dix mois vous obtenez un fort joli porc gras, qui coûte moins cher que l'enfant du même âge et donne beaucoup plus de satisfaction. » Gela posé, le Debater
(ko
tente d'abord de justifier les hommes qui croquent de l'homme par des exemples tirés d'animaux plus petits : les poissons surtout en fournissent. Le brochet avale son congénèr e plus faible, et le congre (à qui pourtant le respect de son nom même devrait interdire semblable incongreuité) imite ce fâcheux sans -gêne. Les têtards, aussi, les a joyeux têtards » , comme chante Charton, s'entre-dévorent à l'envi ; quanl aux homards, ils sont sur ce chapitre incorrigibles : « Ils se font une guerre acharnée (sans doute sous la conduite de quelque Homardpacha) dès leur plus jeune âge, alors qu'ils se présentent encore sous des forme larvaires. » Ça, c'est larvaire de la médaille; oh! les sales bêtes 1 on ne sera pas surpris d'apprendre que parmi ces crustacés, ceux des Etats-Unis manifestent un goût particulièrement vif pour la chair de leurs semblables; évidemment, ils se mangent à l'américaine.
Quant aux insectes, ne m'en parlez pas, ils sont dégoûtants : par-dessus tout l'araignée et la mante.
On sait, dit notre auteur, pudique, qu'après (( l'œuvre
de multiplication » — euphémisme ravissant — a la femelle
est prise d'une faim canine » (canine!), et que, faute de se retirer à temps, le mâle serait aussitôt étreint — chacun son tour — et mis en pièces. Le malheureux, d'ailleurs, connaissant les goûts véritablement sadiques de sa compagne, sait se ménager par la suite, et par la fuite, d'autres victoires. La
mante religieuse (cet le tartufe) a, elle aussi, ces dévoratrices façons d'aimer. Plaignons l'amant de la mante !
Ces exemples pouvant sembler à quelques-uns, dont je suis, médiocrement encourageants, M. de Varigny nous en propose d'autres. Jadis, au Thibet — ces gens-là étaient thibêtes ! — c'est par respect qu'on grignotait les anciens, et les Débats constatent qu'il y avait quelque mérite à se nourrir de vieillards coriaces ou d'aïeules envahies par la mauvaise graisse.
Quelques peuples dénommés harmonieusement : Cucumas, Botocudos, Tapuyos, Mandrucus et Guyanis honorent encore leurs défunts en s'en faisant des comestibles, (( car,
disent-ils, il vaut mieux être au chaud, à l'intérieur d'un ami, que d'être englouti par la froide terre )). Excellent raisonnement, et qui sera tenu pour irréfutable, surtout par les gens frileux.
Les Samoyèdes, eux, consommaient leurs morts par bonté (?) : pour leur assurer un ,
meilleur avenir.
Une peuplade voisine des sources de la Nerbuddah (inutile de chercher sur la carte des environs de Paris) , appelée les Gonds — dussiez-vous sortir des vôtres en lisant ça — en usait pareillement envers ses vieillards, et l'histoire dit que jamais, après avoir tàté d'un gigot de grand-père,
un jeune estomac ne reboiida devant ce funèbre repas de corps.
Ces obsèques alimentaires s'introduiront-elles chez nous? Je le croirais volontiers, vu que je viens de recevoir, ce matin même, de Besançon, cette abrutissante lettre de faire part :
(( Mon cher Willy,
(( Depuis quelque temps, mon brave grand-oncle Hess
(( (celui qui fit fortune dans les jambons dessalés et de qui je
(( suis l'unique héritier) se plaignait de sa santé ; désireux de
(( mettre fm aux malaises de cet homme excellent, quoique
(( un peu rat, je viens de lui loger une balle dans la tempe
« (d tempe! ô rat! ô mort Hess!). Yeux-tu me faire le plai-
(( sir de te joindre aux quelques amis, tant civils qu'appar-
« tenant au 5'' d'artillerie, par moi conviés, ^4, Grande Rue,
pour rendre les derniers devoirs au défunt, demain 22 janvier, fête des vignerons, coïncidence qui nous permettra d'arroser de crus honorables sa regrettée chair ? Je compte sur ton affection pour m'assister dans cette douloureuse et stomachique épreuve.
(( Ton vieil ami,
(( BOEAU. »
Revenons à M. de Varigny qui nous ménage, pour la bonne bouche, c'est le cas de le dire, un argument savoureux. Une croyance fort ancienne veut que les qualités du mangé se communiquent au mangeur.
Ainsi l'homme timide devrait se nourrir de lion deux fois par jour, et celui qui recherche l'agilité préférer la chair du cerf, si toutefois il ne redoute pas les infortunes conjugales; quant aux caissiers désireux d'acquérir du sang-froid, on sait assez qu'ils mangent la grenouille.
Et donc, si les qualités des bêtes se peuvent transmettre à qui en absorbe la chair, pourquoi, se demande notre auteur, pourquoi n'en serait-il pas de même pour les qualités des hommesP — Oui, au fait, pourquoi? — Aussi la jeunesse du Queensland a-t-elle coutume de se fourrer dans l'estomac les guerriers éminents pour acquérir leur valeur, cependant que, par un juste retour des festins d'ici-bas, les guerriers éminents se plaisent à a brifer » (comme ils disent en leur idiome sauvage), à brifer la jeunesse, afin de ne point vieillir.
J'ouvre une parenthèse à dessein d'engager les jeunes soldats soucieux de fournir une belle carrière à ne point, pour ce, boulotter leur général, ni aucun officier supérieur idoine à leur transmettre ses militaires vertus, car l'excel-
lence de leur intention risquerait d'être méconnue par les membres du conseil de guerre.
Un mot encore : les indigènes des iles Fidji, chez lesquels vint Henri Rochefort, lors de son évasion victorieuse — veni, fidji, vici — mastiquent volontiers leurs concitoyens, ou au besoin les visiteurs étrangers; le directeur de l'Intransigeant me racontait la semaine dernière, à table, entre deux verres d'eau, que ces a croquants )) avaient manifesté l'intention de le transformer en biftecks (une fa- - çon comme
une autre de
goûter Rochefort); mais l'évadé était aussi médiocrement potelé qu'Yvette Guilbert; aussi les gourmets décidèrent-ils de le remplacer par un Anglais, membre d'une mission protestante, qui lui ressemblait un peu, mais se trouvait mieux en chair; de sorte que, malheureusement pour Joseph Reinach, le célèbre pamphlétaire ne fut ingéré qu'en efFidgie.
Tout arrive : les ruines de la Cour des comptes viennent enfin de disparaître, elles dont la suppression, souvent annoncée à tort, valut au bâtiment pétrole de 1871 le nom de Cour des comptes... à dormir debout. Ce remplacement des débris calcinés par une gare neuve satisfera les gens qui se plaisent à citer du latin — ils ne rateront pas une si
belle>ccasion de placer VEtiam periere ru'inœ bien connu; pareillement se montrent ravis les mastroquets du quartier, qui, déjà, méditent de nouvelles enseignes. L'un d'eux songe à arborer celle-ci, synthétique : Café de V arrivée et du départ; un autre, après moult cogitations, s'est arrêté à cette rédaction savoureuse : Restaurant du Loiret et des Deux- Hémisphères; un troisième s'en tient à celle-ci, classique et toujours alléchante : A la descente des voyageurs. Tous les jours, grand arrivage d' huîtres.
Par contre, les bouquinistes de qui les boîtes s'alignent sur les quais de la rive gauche marinent dans la consterimbus des préjugés dont Vandérem se fît l'historiographe dans les Deux Rives, ils redoutent non sans raison que, contraints de fuir (( vers une autre patrie », tout au moins sur une autre rive, ce déménagement ne leur fasse perdre une partie de leur clientèle; sans doute, le potache, fidèle aux traditions, viendra toujours, le lendemain d'un bachot triomphant, échanger auprès d'eux ses classiques, devenus inutiles, contre de menues sommes destinées à s'en aller dans les mains — peut-être dans les bas — des hétaïres du Quartier. Mais il n'est pas certain que les bibliophiles sérieux consentent, comme cette folle jeunesse, à modifier leur itinéraire habituel pour se livrer à leur furetage quotidien emmi les bouquins en mauvais état qui reposent à l'hospice des Incu/?ables.
Quoique j'aie passé — las! — l'Age heureux où l'on (( bazarde » ses bouquins pour en porter le montant à des amoureuses professionnelles qui n'en manquent pas non
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plus (de montant), je ne laisse pas que de fréquenter chez les libraires des quais, non sans profit quelquefois. A vrai dire, on ne déniche jamais le légendaire Elzévir unique, ou la bonne édition, a celle qui a une faute », dans la boîte a dix sous; mais à défaut de ces trouvailles prestigieusement rémunératrices (qui n'ont jamais existé que dans l'imagination des bibliophiles), on peut faire d'amusantes découvertes, et telle fortune m'échut, voici peu de jours.
Gomme je considérais, chez Gougy, des Ossas d'in-i8 Jésus entassés sur des Péhons d'in-quarto, le libraire me montra, en souriant gougy-couci, une formidable pile de a trois cinquante » que venait de lui (( laver » le platonicien Gréveuille, tous rehaussés de dédicaces, comme il sied. Leur diversité plaisait :
A Monsieur Gréveuille, de l'Académie française,
Hommage de ma respectueuse admiration
pour ce Fénelon moderne,
avait caUigraphié sur la feuille de titre de ses u Essais » un professeur départemental qui souhaitait recevoir le prix Maillé-Latour-Landry ; tandis que le poète instrumental
néo-belge, Jef van den Kerkove, s'était exprimé avec plus de recherche :
Pour Varisle Gréveiiille aux ésotériqiies douceurs En esthétique communion, Dévotieusement.
Je compulsai longtemps ces (( envois » scrupuleusement respectés par le destinataire qui n'oublie pas qu'une page de garde indûment arrachée déprécie un volume et lui retire quinze centimes de sa valeur environ. Quelques ouvrages venaient de Grèce : le paquet renfermant la littérature élaborée par les descendants de Sophocle et de Thucydide restait intact, non déficelé, encore enveloppé d'un journal athénien, Y Épitheoresis ; et c'est sur cette gazette protectrice que, tout de suite, mes yeux se fixèrent, plutôt que sur les romans y contenus, car ce titre inviteur s'étalait « à la une » en grandes capitales : l'ALLOI KPITIKOI. Les critiques français critiqués par un Grec, quelle aubaine!
Rentré chez moi, je parcourus l'article, non sans recourir souvent à mon vieil Alexandre. Tout d'abord, MM. Brunelière et Jules Lemaître (Ro'jvs-isp xaC 'IojAioç AsixalTo) écopaient dans les grands prix, si j'ose m'exprimer ainsi : le premier se voyait reprocher son goût pour le dix-septième siècle, cependant que le second, par une juste compensation, était vertement blâmé de ses préférences pour les œuvres modernes, telles que le Vase brisé de IojaIù llpouSôu. ou Cruelle énigme de Bo-jo';-^, l'un ne cherchant qu'à épater son monde (.^), tïjv è'xTrArj^'.v Toj xoLvoO, l'autre, adroit plagiaire (! ?),
n'ayant égard qu'au puffisme et aux coteries {-^ 8'.aoY,arj'7i;).
Quelles niaises aristophaneries !
Mais le plus abîmé de nos compatriotes était ce pauvre
M. Anatole France : celui-ci, au dire de l'écrivain grec, u ne
s'occupe que de ses proses et de ses poses... )) et assomme
ses lecteurs en leur faisant part de ses
petites idées qui sont de mince intérêt.
Dans Thaïs comme dans le Lys rouge,
son tarabiscotage psychologique tombe
dans l'obscurité ; il se trémousse
(7:t£p'jyu£!.) pour attirer les badauds.
A dessein d'expliquer la réussite
de ce penseur àefi-
ve 0' dock, Renan pour salons juifs, qu'elle appelait (( homme de triste renommée »
(àTrai'jioàd^o;), VE pitheoresis exposait froidement que les fariboles de l'académicien purent sembler drôlettes par contraste avec la morne pesanteur du Temps qui les insérait jadis ; opinion grecque partagée par les habitants de l'Aisne, si cette fable a dit vrai :
Le grand journal d'Hébrard est partout répandu ; Pourtant, certains lecteurs le trouvent somnifère ; Dans l'Aisne, notamment, il est fort peu vendu : Le Temps ne fait rien à la Fère.
J'arrête ici les citations néo-helléniques, d'où il appert que les ennemisjurés des Turcs n'ont vraiment pas la trouille, selon la forte expression de Bossuet et de Toupin -Desmares, et je préviens nos lectrices que celles d'entre elles qui u pour
l'amour du grec » voudraient m' embrasser, trouveront mon adresse à la librairie Simonis-Empis.
Un monsieur qui ne l'a pas non plus, la « trouille » précitée, c'est M. Pierre Gran-
taire, un Français celui-ci, d r- ^^ et né malin, qui a inventé
^ ^^4 n un procédé éminemment
\~::^rjky^^ /A pratique pour faire du vin
vieux. Jusqu'ici les esprits simples, mais loyaux (comme vous et moi), s'imaginaient que le seul moyen de faire vieillir le vin était de le mettre en bouteilles et de l'y laisser durant plusieurs années.
Sans doute nous n'ignorions pas que des négociants, aussi dépourvus de scrupule qu'un crocodile de métaphysique, se plaisent à coller sur leurs flacons des étiquettes aux millésimes fallacieux, puis à saupoudrer le tout d'une astucieuse poussière et de décevantes toiles d'araignée; mais les malins (comme vous et moi toujours) ne se laissent pas prendre à ces pièges grossiers.
L'honorable M. Grantaire, lui, a trouvé beaucoup mieux ; il fait bien recouvrir les bouteilles de toiles d'araignée, mais c'est aux araignées elles-mêmes qu'il confie ce travail; de cette façon il est sûr d'obtenir de l'ouvrage « bien faite », et les bouteilles ainsi maquillées ont bien l'air authentiquement vénérable, u L'habit ne fait pas le moine, mais les
toiles font le vin de la Comète », dirait Camille Flammarion.
Et qu'on n'accuse pas l'auteur de cette chronique d'avoir dans le plafond l'une de ces araignées qu'il montre fabriquant du vieux bordeaux ou du bourgogne respectablement âgé. Je n'invente rien : M. Pierre Grantaire n'est pas un mythe; cet industriel existe en chair et en os, et les personnes qui voudraient s'en assurer n'ont qu'à se rendre au village de Bien (ironie des noms!), sur les bords de la Loire.
C'est là que ce monsieur pratique en grand l'élevage de l'araignée, comme d'autres celui du bœuf ou du mouton.
Un marchand de vin de Paris , par exemple ,
veut-il vieillir la cave de suresnes aigu dont il vient X de faire emplette? Il écrit à l'ingénieux Grantaire le nombre de ses bouteilles et l'âge qu'il veut leur donner; l'homme de Bien lui envoie immédiatement le nombre d'araignées nécessaire pour obtenir le résultat désiré. En deux mois, une cave confiée aux élèves de M. Grantaire est si artistement tapissée de toiles qu'elle semble n'avoir pas été ouverte depuis une trentaine d'années, et le vin qui y est renfermé a quadruplé de valeur. . . marchande.
On voit que l'élevage des araignées a singulièrement progressé depuis le temps où Pellisson, captif, les apprivoisait. Mais, sans doute, les amateurs de bon vin estimeront qu'il est malséant de rapprocher le nom de ce grand honnête homme du nom de M. Grantaire, que leur sévérité de dégustateurs trouvera, sans doute, moins Pellisson que polisson...