‹ A manger du foinChapitre 10 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les Roses -j- Crucifères, leur Mage et le Maître de chapelle de l'église métropolitaine d'Art de Jésus conducteur. — Un métier qui s'en va : la crise du surin. — Grosse révélation météorologique : débuts d'une nouvelle lune. — • Un virtuose du violon. — Le nouveau tarif des voitures de place; le char de l'Etat. — Un peu de cuisine : recettes siamoises et autres. — La Néo-critique et le chef des Grotesques.

Les rares personnes qui considèrent le sâr Joséphin Péla-

clan comme une manière ,^ d'incarnation de la Divi-

nité, et celles, plus nombreuses, qui s'intéressent aux faits et gestes de ce Mage parce qu'on y trouve toujours matière à divertissement, n'ont pu lire sans émoi l'annonce du départ immiment, pour l'Assyrie, de ce personnage fumystiquc. a Partant pour l'Assyrie... » Joséphin aura l'air Dunois :

ça ne le changera pas beaucoup. Mais que deviendra, le Maître absent, son Salon, le septième Salon de la Rose ■]■ Croix, annoncé pour ce mois-ci? Cruelle, cruelle énigme!

Le grand manitou rose y crucifère avait cependant convié les artistes, par un prospectus spécial, à lui présenter leurs œuvres, en les avertissant toutefois que seraient rigoureusement repoussés les sujets appartenant à l'une des catégories suivantes : i° la peinture d'histoire; 2° la peinture mili-

taire ; y toute représentation de la vie contemporaine ; 4° le portrait ; 5° toute scène rustique ; 6° le paysage ; 7° la marine; 8" toute chose humoristique ; 9° l'orientalisme; loMout animal domestique et se rattachant (!) au sport; 11'' les fleurs, les bodegones (ohî), les fruits, accessoires et autres denrées que les peintres ont d'ordinaire l'insolence d'exposer (.ç/c). Par contre, le « nu sublime » — ainsi s'exprime Péladan, avec le plus grand sdrieux — devait être accueilli à bras ouverts.

On voit par là que la plus grande liberté était accordée aux exposants; pourvu que leurs œuvres ne se situassent ni d:ms le passé, ni dans le présent, qu'elles ne s'inspirassent

point de la nature et qu'elles ne revêtissent point non plus un caractère conventionnel, elles avaient quelques chances d'être admises. Joséphin, d'ailleurs, avait pris soin de placer en tête de ce règlement bénin quelques lignes définitives, où il professe — avec quelle exquise simplicité de style ! — son esthétique, la seule, la vraie (exiger la marque de fabrique, se méfier des contrefaçons, craint l'humidité) : (( Il faut transposer la vie selon le triangle expressij, intensité en Michel-Ange, subtilité en Léonard, harmonie en Raphaël. » Transposer selon un triangle? Opération bien délicate !

Citons encore cette définition : (( Le véritable artiste est un sacerdote (sic) qui officie le mystère par les formes et les couleurs. » Sacerdote est coquet; sacerdote, il serait puéril de le nier, est une trouvaille ; sacerdote fera très bien sur une carte de visite : Siegfried MAcmx, sacerdote, vous a tout de suite une autre allure que Puvis de Chavaxxes, artiste peintre, par exemple. — Sacerdote ! . . .

Il serait fâcheux que le départ du sâr nous privât du plaisir de contempler, emmi les galeries Georges Petit, les fruits d'un si haut enseignement. A vrai dire, lors des précédents Salons de la Rose -j- Croix, ces fruits, par une singulière métamorphose, parurent pour la plupart des croûtes. Avouons, pour mettre les choses au Point (Armand), que cinq ou six œuvres honnêtes reposèrent les yeux des spectateurs ahuris; mais l'ensemble était piteux, et les visiteurs sortaient de ces expositions avec l'air à la fois attristé et inquiet des gens qui viennent de parcourir un asile d'aliénés et qui se demandent s'ils n'ont pas laissé, parmi les fous, un peu de leur raison.

Il me souvient de certaine inauguration rose j- crucifère ennoblie de musiques perpétrées par le nommé Erik Satie, ce fut épique ! Les têtes les plus rebelles aux migraines connurent ce jour-là les névralgies qui compriment les fronts et martèlent les crânes, férocement. Au fait, vous ne connaissez peut-être pas Erik Satie? Ce type vaut d'être présenté.

Ce sans-le-sou cabotin (panne et circenses), vêtu en toute saison d'un complet de velours à côtes — j'allais dire : à la côte — ce musico qui bat la dèche et la grosse caisse, du jour qu'il se vit promu parle sâraux vertigineuses fonctions de (( Parcier et Maître de chapelle de l'Église métropolitaine d'art de Jésus conducteur {sic) » , n'eut plus qu'une seule pensée : excommunier les misérables hérétiques qui ne révéraient pas Péladan et les péladantistes. Cette manie, assez innocente en somme, est devenue une véritable maladie : le malheureux excommunie sous lui, littéralement; les formules de malédiction tombent de sa dextre comme tombent les pommes d'un panier... parcier.

Personnellement, j'ai déjà été excommunié trois fois — qu'est qu' ça fait, pourvu qu'on rigole? — par ce mystique inSatieable qui s'intitule a le Pauvre, l'Épée bouillante, la Fermeture et le Chevalier » {sic)l ! Une première fois, l'Épée bouillante m'a condamné a aux amères réflexions et à l'éloignement de Sa Personne » {sic); puis, la Fermeture m'a traité d' u enfant adultérin de l'Enfer, fait de la salive du Diable » (chéri, va!) tout en affirmant avec force : « Sachez justement que iMon Art vous domine et que Ma Sévère félicité vous châtie. » Enfin, par une troisième élucubration». le Chevalier m'a imposé silence en ces termes /^ôde^fe^Q/ s ^^

B/BLIOTHECA

(( Désormais, taisez-vous; je défends que l'on parle avant Moi ou en même temps que Moi; tous sentiments hostiles à Ma volonté seront désormais combattus par la force » . Ce qui signifie, je pense, que la volonté du Parcier a force de l'oie.

Tout cela est écrit, tantôt à l'encre rouge, tantôt à l'encre

noire, en lettres grandioses (les minuscules ont un centimètre de hauteur), sur du papier de dimensions imposantes : les lettres majuscules abondent, le cher Parcier transformant en grande lettre l'initiale de tous les mots (Je, Moi, Mon, Ma) qui rappellent son imposante personnalité. Je ne crois pas exagérer en disant que chacune de ces épîtres ne coûte pas moins de cinquante centimes de (( fournitures » . Les grands Jrais d'Erik! murmurait hier, en les examinant, un expert prussien convoqué par les révisionnistes pour prouver l'innocence de Dreyfus.

De sa musique (Baudoux, éditeur) je ne parlerai que pour signaler les indications tordantes par lesquelles mon farouche ennemi a cru devoir remplacer les habituelles notations audessus de la portée. Dans le Fils des Étoiles, son chefd'œuvre, plus de largo, d'allegro, etc., mais des prescriptions dans le goût de celle-ci, que j'affirme authentique : courageusement facile et complaisamment solitaire. (!?!) Après tout, si ça l'amuse!

♦ * Une navrante statistique, établie par les soins du service

A MANGER DU] FOIN. loi

de la Sûreté, vient de démontrer, une fois de plus, qu'en ce triste temps, il est bien difficile de gagner sa vie. Toutes les carrières sont encombrées : pour une place de maître d'études dans un collège de sous-préfecture, deux cents jeunes gens se présentent bardés de tous les parchemins imaginables, et c'est par milliers que se comptent les candidats au moindre poste d'aspirant - garçon - de - bureau-suppléant au Ministère de l'Instruction publique.

Encore tous ces postulants sont-ils pistonnés par d'influents protecteurs ; une seule profession restait, ressource suprême de tous ceux qui, malchance ou défaut de recommandations, échouaient ailleurs, et précieuse en ceci qu'on la pouvait embrasser sans études préalables, sans même l'appui d'un conseiller municipal : celle d'assassin.

C'était, on en conviendra entreprenait quelque métier, tout, si je ne réussis pas là.

un

utile réconfort pour qui de pouvoir se dire : « Après j'en serai quitte pour dégringoler un pante calé, et, ensuite, j'irai tranquillement vivre à la campagne avec ses économies. »

Hélas! déchantez, jeunes gens qui caressiez ce doux espoir : le métier d'assassin, séduisant au premier abord, j'y consens, surtout pour les amateurs d'émotions fortes, le métier d'assassin ne nourrit pas son homme. La statistique, la navrante statistique dont je parlais tout à l'heure, démontre en effet que le (( rapport » moyen des assassinats

commis durant les trente dernières années est de... i^o francs par (( macchabée » , pas un sou de plus !

Cent quarante francs ! et il y a des risques tels qu'en somme le jeu n'en vaut pas la chandelle. Cent quarante francs pour supprimer l'existence d'un de ses semblables et, par surcroît, compromettre la sienne propre ! C'est vraiment à vous dégoûter de tout. N'est-il pas navrant de songer que des hommes notoires comme Troppmann, comme Campi, ont tué... pour la peau, c'est le cas de le dire; que les regrettés Georges, Yoty et Franck ne récoltèrent que treize sous chacun ; que l'infortuné Rœnig ne trouva sur sa victime que quinze centimes; que le peu veinard Gamahut dut se contenter de 7 fr. 20 P

Si l'on ne remédie au plus tôt à cette situation déplorable, il faut s'attendre à une grève générale des criminels, et par suite àla disparition, dans les journaux, de la rubrique « Faits divers », où nombre de bons Français ont coutume de satisfaire ce besoin de romanesque qui sommeille au fond des cœurs les plus paisibles. Quel richard philanthrope, dans l'intérêt général, se décidera à créer une Société de secours pour les assassins dans la dèche? Il n'est que temps!

Il y a du nouveau dans le Landerneau météorologiste ! Si nos astronomes désiraient attirer sur leurs travaux l'attention des profanes, ils peuvent se vanter d'avoir fait ce que les pianistes appellent un fameux a chopin ». Sans vouloir rabaisser d'un millimètre le mérite de ces savants modestes, de qui l'existence tranquille se passe à observer a le plafond constellé du terrestre séjour », il est permis de constater que le gros public ne prête ordinairement qu'une attention médiocre à leurs communications et, en fait d'étoiles, s'intéresse plus vivement à M'"*"" Réjane ou Iléglon, par exemple, qu'à la grande Ourse, et au coucher d'Yvette qu'au lever de

Cassiopée. Mais, cette fois, les scientifards ont eu le télescope heureux, et leur récente trouvaille triomphera de l'indifférence des masses : car ils ont découvert, non pas une malheureuse petite étoile, mais un nouveau satellite de notre globe, en un mot une seconde « lune » — que quelques Français (nés malins) ont déjà baptisée a l'Autre ».

L'affaire, on le voit, est d'importance : deux lunes au lieu d'une seule, voilà de quoi émouvoir les populations ; aussi attendentelles, anxieuses, que les distingués astronomes, assez heureux pour avoir déniché une rivale de la vieille Phœbé, veuillent bien compléter les renseignements relatifs à cet astre récent. Jusqu'ici les données sont aussi ^^m^^ vagues que les connaissances orthographiques de la mère à Cleo de Mérode : nous savons seulement que la lune nouvelle n'est pas encore très (( conséquente », mais ne désespérons pas : petit astre deviendra grand, pourvu que Dieu ne s'y oppose pas.

Mais pourquoi cette lune imprévue? L'ancienne ayant cessé de plaire en haut lieu, la dernière venue est-elle destinée à remplacer celle qui fait actuellement sa ronde dans le firmament, quand le soleil est au a plumard » ? Les deux astres, au contraire, doivent-ils arpenter concurremment les routes célestes, et, en ce cas, les lunes marcheront-elles

A MANGER DU FOTN.

côte à côte, ou se ballade ront-elles chacune de son côté, celle-ci tirant à hue, celle-là à Dia... ne? Autant de questions qui vaudraient d'être tirées au clair (de la lune) et sur lesquelles il serait intéressant de connaître les intentions du Roi des Cieux : malheureusement, nous n'avons pu joindre

ce puissant monarque, et lui soutirer l'intervieAv que nous aurions voulu servir à nos lecteurs. Nous en sommes donc réduits aux suppositions...

Voici celles qu'a bien voulu me communiquer un mien ami, conservateur des hypothèses, comme dit l'autre.

Il penche (telle la tour de Pise) à croire que l'astre en cours, des que le nouveau aura pris, avec l'embonpoint convenable, une connaissance suffisante de son service, sera remisé par le Créateur au magasin des vieilles lunes, et que c'est Phœbé elle-même qui, lasse de passer par tant de

A MANGER Dt FOIN.

phases et de changer si souvent de quartier (c'est embêtant, les déménagements!), a demandé l'autorisation de faire valoir ses droits à la retraite, désireuse de vivre tranquille ses derniers jours, ou, pour mieux dire, ses dernières nuits, préférant à cette continuelle vadrouille emmi le système planétaire la mort sans... phases.

En tout cas, on ne saurait le nier, la malheureuse sœur d'Apollon ne saurait se passer de repos : sa pâleur n'a certainement pas échappé aux observateurs les moins attentifs, et, si je ne craignais de verser dans la réclame, je préconiserais, contre cette anémie évidente, ton vin réconfortant, ô Mariani! Et puis, sans nul doute, elle a besoin de sérieuses réparations ; car depuis plus de six mille ans qu'il y a des hommes, et qui font des trous à la lune, la pauvre écumoire doit être dans un fichu état.

Tout cela, je le répète, est purement hypothétique : j'exprime une opinion et rien de plus. — Je ne serais donc pas notablement surpris si, contrairement à ce qu'on vient de lire, les deux satellites continuaient à fonctionner de compagnie. Le malheur, c'est que cette solution nécessiterait d'innombrables corrections dans les œuvres des littérateurs de tout les temps qui ont fait de la lune un si scandaleux abus ; il faudrait substituer le pluriel au singulier, dans tous les passages où ils ont célébré cette déité désormais ornée d'une collaboratrice : combien de vers seraient ainsi faussés! et combien de nobles périodes perdraient, à cette transformation, leur classique majesté! Pour ne donner

qu'un exemple, le début de la page fameuse où Chateaubriand nous montre Chactas et le Père Aubry (le même de qui le nez s'inclinait vers la tombe) auprès d'Atala morte : « La lune prêta son pâle flambeau à cette veillée funèbre... », devrait être modifié comme suit : (( En cette douloureuse

circonstance, et à défaut de bougies, les deux lunes consentirent obligeamment à jouer le rôle de candélabres ! »

Découpé dans un petit journal de province ce {( filet )) que je déclare (( aux petits oignons » :

Le célèbre violoniste Alice (le Saula (?) — en des arpèges, des doubles cordes, des trilles sur le chevalet éclatants de linesse, puis mourant en sons harmoniques d'une pureté infinie, — a su exprimer, tour à tour, le doute du philosophe, le joyeux éveil de la nature, les hymnes de la foret, les joies rustiques de la danse et des faciles amours, les blasphèmes de la désespérance et les oublis de l'ivresse.

N'est-ce point d'un style coquet? et n'admirez-vous pas avec moi ce violon qui exprime « tour à tour » (simultanément serait plus ardu) tant de choses? Un tel instrument exprimerait aussi bien, sans doute, le jus d'une pomme ou d'un citron? Ah! réclame, réclame, que de galTes on commet en ton nom!

Une seule merveille pourrait être comparée à ce prodi gieux violon : la montre récemment exposée à Bruxelles, et

que son constructeur m'affirma marquer l'heure, les minute s, les secondes, les mois, le quantième, et les phases de la lune. Innocemment, je demandai :

— Marque-t-elle aussi le linge ?

Le vendeur me répondit par un mot grossier que la pudeur m'interdit de transcrire, un de ces mots qui ne sont vraiment à leur place que sur les champs de bataille où les Anglais osent proposer aux soldats commandés par Cambronne de mettre bas les armes.

Je n'ai jamais pu comprendre pourquoi cet exposant crut devoir m'adresser une pareille expression de AVaterloocloset !

Un courageux mathématicien vient de supputer à combien revenait l'heure de ce véhicule qu'on appelle le char de l'Etat, vous savez, celui qui navigue sur un volcan... Et voici les chiflres édifiants qu'il nous présente :

(( Sous l'Empire, l'heure coûtait ii/i,3oo francs;

« La Restauration la porta à 119,040;

(( Le gouvernement de Juillet, à i5o,ooo;

(( La deuxièrhe République, à 178,000;

(( Sous le second Empire, le tarif atteignit 2/12,000;

(( Il monta, sous la troisième République, à /io6,ooo fr. jusqu'en 1882 où, par un nouveau bond, il atteignit 467,000 francs. »

(( Actuellement, il monte à 488, 000 francs. »

Curieuse antithèse, voici que la Compagnie des Petites-Voitures offre aux Parisiens (( la course à douze sous ». Puisse ta réforme économique réussir, ô Bixio ! Fiacre voluntas tua!

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Comme dit ma portière : « Tout n'est qufieare et malheur en ce monde ! »

Nos relations avec le Siam, on le sait, sont tendues à se rompre, à tel point que le gouverneur de la Cochinchine, indigné, a failli sortir de Saigon, — de ses gonds, veux-je dire.

Pour être a chroniqueur fantaisiste », on n'en sent pas moins se hérisser, en certaines circonstances, le bonnet à poil que tout bon citoyen, à l'instar de Goppée, poète François, porte en son cœur; aussi j'ai dû chercher un moyen de concilier mon zèle patriotique avec le genre de ces causeries, plutôt futiles. Et c'est pourquoi je vous apporte aujourd'hui des renseignements, puisés aux meilleures sources, relatifs aux mœurs gastronomiques des Siamois, renseignements sur lesquels je me permets d'attirer l'attention du gouvernement , avec la conscience d'accomplir une œuvre utile à mon pays : n'importe-t-il pas avant tout, à quelque adversaire que l'on ait affaire, de savoir (( ce qu'il a dans le ventre »?

Apprenez donc que les sujets de Chulalongkorn en sont encore hVAbc de la science culinaire; vous ne goûterez chez eux, ni ces potages veloutés (c'est au Siam particiilièrcment qu'il y a loin de la soupe aux lèvres), ni les sauces

savantes auxquels excellent nos a chefs d européens ; il est clair que ce peuple est encore imparfaitement civilisé, et il sied de ne point trop exiger de lui, à cet égard; après tout, sauce qui peut. Mais à défaut d'un goût délicat, les Siamois valent par la complaisance de leur estomac et par un cœur bien attaché, comme disent les sportsmen : car ils raffolent de pourriture — et la base fondamentale de leur nourriture — est, avec le riz, le poisson pourri, — assaisonné de curry.

(Cette simple phrase écrite naturellement et sans effort prouve surabondamment qu'avec un peu d'application j'arriverais sans peine à briller au premier rang de ces poètes, dits (( amorphes » , qui consti --LL

tuent, comme cha- '/ cun sait, l'élite de la jeune littérature.) Soles en décomposition, raies nauséabondes, dorades vomitives, quartiers de requins aussi avancés que les théories du Père Peinard, figurent chaque jour sur la table des bourgeois de Bangkok, qui se délectent de cette « marée » repoussante, et en font (( leurs choux gras », si j'ose risquer cette locution familière

Plus raffinées s'avèrent les «. hautes classes » qui, sans mépriser le poisson pas frais, préfèrent pourtant le serpent boa; après cela, on ne sera pas surpris d'apprendre que la

plupart des gens chics, en ce doux pays, se plaignent, les lendemains de fêtes, d'avoir la gueule de boa.

Très apprécié aussi le kapi, sorte de caviar, dont j'aurai suffisamment célébré le los quand j'aurai dit qu'il est composé d'oeufs de crevettes putréfiées; malheureusement le

prix élevé de ce régal fait qu'on ne le savoure qu'à la table des gens riches, des A^ajoi-talistes.

Enfm, le mets national par excellence est le canard laqué qui, aplati et séché au soleil, présente, nous dit-on, l'aspect peu engageant d'une semelle de botte : il ne se contente pas d'en avoir l'aspect, il en a presque aussi le parfum- spécial, ce qui suffit amplement à expliquer la vogue dont il jouit.

On le voit, les mœurs culinaires siamoises diffèrent essentiellement des nôtres, et je doute fort qu'elles parviennent jamais à supplanter celles-ci. Pour ma part, je sais très bien que, nonobstant l'exquise douceur de mon caractère, il y aurait des pleurs , des grincements de dents , voire des assiettes qui voleraient en éclats, et des portes qui claqueraient, dans le restaurant où je fréquente, si l'on m'y servait une sole décédée depuis trois ou quatre semaines. Pareillement, je ne tolérerais pas sans protester timidement (par exemple, en aplatissant d'un coup de poing droit le nez du garçon) qu'on me présentât, fût-ce sous le nom de canard

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laqué, un morceau de la chaussure ayant renfermé le pied d'un gendarme, voire d'un civil : tous les goûts sont dans la nature. Mais passons.

Sur ce sujet indigeste, laissez-moi reproduire à votre intention une page de mes Mémoires pour nuire à l'histoire de mon temps.

(( Au cours de mes voyages dans l'Afrique centrale, je ne tardai pas à remarquer que les chasseurs de fauves, quand ils avaient occis un lion, le jetaient en pâture à quelqu'un des boas dont l'Amérique du Sud leur envoie chaque mois de colossales cargaisons. Un lion pour un boa, ni plus ni moins. Aussitôt que le reptile apercevait sa proie, il ouvrait une gueule énorme dans laquelle des nègres précipitaient le cadavre du roi des animaux qui s'y engouffrait jusqu'au fond avec un bruit si funèbre que, malgré moi, je soupirais : « Dieu ! que le son du corps est triste au fond des boas ! »

(( Le boa une fois repu et endormi, il ne restait plus qu'à profiter de sa digestion ensommeillée pour le découper en

rondelles, saler et expédier aux amateurs friands, à juste titre, d'une nourriture capable de leur donner, à la fois, la force du lion et la prudence du serpent. Ce comestible se trouve dans toutes les bonnes maisons. Exiger sur toutes les boates la véritable marque : Saucisson de lion, n

Le confrère Straus, traçant le portrait du « bon critique »,

et tout en exigeant de celuici un style clair, s'exprime en ces termes abscons : u Ce qu'il faut, c'est que les jeunes gens s'instaurent eux-mêmes eurs propres critiques et qu'ils reconduisent les pions mentagreux , nidoreux , podagres et chiragres à leurs potacbes.

(( Tubicinons donc leur déroute. La Néo- Critique excellera d'offrir le chef des Grotesques en byperballant avec magnificence. )) (Tout ceci, j'ai le regret de le dire, est textuel.) Ne craignez-vous point, ô brouillardeux confrère, que le Néo-Critique, s'il doit s'offrir le chef des Grotesques, ne commence par s'offrir le vôtre, tout en byperballant magnifiquement (puisqu'il est nécessaire d'byperballer), et qu'il ne tubicine l'ineptie de votre dire?

0 caudataires de l'escholier limosin ! 0 tortillements ignares! 0 péril de vouloir chanter plus haut que sa lyre!... O... (Mais j'arrête le cours de mes invectives, craignant qu'en les casses de l'imprimerie, les points d'exclamation ne viennent à manquer.)

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