L'AVEUGLE
Vous dont les yeux s'ouvrent sans cesse
Au glorieux éclat du jour,
Vous qu’un joyeux soleil caresse,
A chaque instant, avec amour ;
Vous qui sur la terre fleurie
Marchez en regardant les cieux,
Et qui dans la verte prairie
Pouvez guider vos pas joyeux.
IO8 L ar'eugle
Vous pensez quelquefois, sans doute, En cheminant dans les clartés, Qu'un malheureux poursuit sa route Dans la nuit noire, à vos côtés.
Pour iui, sans cesse, un sombre voile Sur la nature est étendu ;
Son horizon est sans étoile,
Son soleil, à jamais perdu.
De quelque côté qu'il s'avance, L'omute impénétrable le suit ;
Autour de lui, sépulcre immense,
La nuit sans fin, toujours la nuit !
L'aveugle 109
Et, dans sa zone sans lumière, Vivant comme dans un linceul, Il est constamment solitaire,
Sans pouvoir jamais être seul.
Comme vous, j'ai vu la nature Et j'ai joui de ses beautés ; ns TE n J'ai vu l'éclatante parure Du ciel, et ses douces clartés.
Je travaillais comme les autres, Content, sans refuser mon tour ; Et mes deux bras, comme les vôtres,
Gagnaient le pain de chaque jour,
IIO L'aveugle
Et le soir, assis sur la porte Avec ma femme, je voyais Mes enfants, joyeuse cohorte, S'amuser, et puis, je disais,
En voyant au ciel un nuage :
Demain, nous aurons mauvais temps :
Un compagnon, après l'ouvrage, .
S'arrêtait ; nous causions longtemps,
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Toujours assez de pain en huche,
Les enfants n’allaient pas pieds-nus :
en
L'hiver, dans le poêle, une buche ;
Les pauvres € :t bienvenus.
L'aveugle
Hélas ! ce temps a passé vite !
Mes yeux sont partis : après eux, Le malheur est venu de suite,
Avec son cortége hideux.
La misère assise à la porte,
La nudité, le froid, la faim
Et ses déchirements : en sorte Qu'il m'a fallu tendre la main!
Ces bras si forts à leur ouvrage,
Autrefois toujours travaillant,
Savez-vous qu’il faut du courage q [4
Pour les tendre vers le passant ?