CORINNE
On était au mois d'octobre, Il faisait, ce jour-là, un temps affreux, et le vent d’est lançait sur les vitres des fenêtres une pluie glacée qui empêchait de voir au dehors. Le spectacle, d’ailleurs, n’était pas beau. La tem-
pête tordait les branches des grands arbres et
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en arrachait les feuilles jaunies qu’elle emportait dans son tourbillon.
Quoique la pendule marquât seulement
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quatre heures de l'après-midi, il faisait déjà
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presque nuit, et cette noirceur anticipée faisait
naître je ne sais quelles pensées tristes et
quelles sensations de crainte inquiète.
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Un grand feu de houille flambait dans la
cheminée du salon, et Corinne, douillettement
pelotonnée sur les coussins dans un coin du
sofa, regardait les figures découpées par la flamme, tandis que sa mère, assise à l’autre
bout, lisait un journal, en interrompant fré-
quemment sa lecture pour regarder à la fenêtre. Corinne avait huit ans. Elle était fille unique,
ce qui laisse entendre qu’on lui passait bien
des petits caprices. Toute jeune, elle avait
fait preuve d’un esprit extrêmement précoce.
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Elle semblait savoir les choses par intuition, et faisait souvent des réponses qui étonnaient non seulement ses parents, — les parents s’étonnent à si peu de frais, — mais même les, personnes indifférentes.
Aussi, le médecin avait bien recommandé de ne pas trop pousser cette intelligence vigoureuse qui, une fois lancée, aurait pu briser le faible corps qui lui servait d'asile.
On avait si bien suivi l'ordonnance du médecin que, à huit ans, Corinne ne savait pas encore lire. En revanche, elle était remplie de prétentions et vaniteuse à l'extrême.
Son père, M. Duclos, occupait une haute position et avait, d’ailleurs, une fortune personnelle qui lui permettait de vivre avec une
certaine splendeur.
Le salon où se trouvaient Corinne et sa
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mère était meublé avec élégance, et la petite
fille, après avoir jeté un regard satisfait sur
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tout ce qui l’entourait, tournait les yeux vers
la fenêtre et se sentait frissonner au bruit des
rafales qui faisaient trembler la maison.
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Et dire, pensa-t-elle tout haut, qu'il y a
des gens assez sots pour sortir par un temps
pareil !
— Tu te trompes, ma fille ; ce n’est pas la.
.sottise qui fait sortir les gens par le mauvais temps ; au contraire, c’est presque toujours la nécessité. D'ailleurs, ceux qui sortent par un beau ciel et qui, en route, sont surpris par l'orage, n’y peuvent rien, n'est-ce pas ?
Mais j'entends une voiture à la porte, poursuivit la maman de Corinne, en se levant pour
sortir du salon, je crois que c’est ton papa qui
arrive de la ville ; il doit être tout trempé.
Corinne I4I
Corinne rougit beaucoup et ne dit rien. 1 |
Elle s’apercevait qu’elle avait été indiscrète et
surtout injuste. Elle aimait bien son papa, et
elle venait, sans le vouloir, de ridiculiser sa
conduite,
Corinne, cependant, était jusqu’à un certain
point excusable : elle n'avait que huit ans.
Mais combien de grandes personnes, par |
vanité, par besoin de dire quelque chose, par |
désir de se montrer supérieures en jugeant
ceci, en se moquant de cela, tombent dans la
même faute, tous les jours, presqu'à chaque
instant !
Lorsque M. Duclos-entra et qu'il vint
embrasser Corinne, la petite fille rougit encore
davantage, dans la crainte que Sa maman ne
racontât ce qui venait de se passer, Mais la
maman ne dit rien, d’abord parce qu’elle avait
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déjà réprimandé sa fille sur ce sujet, et, ensuite, parce qu'elle considérait que M.
Duclos en avait eu assez de subir la pluie, sans être encore obligé d'entendre et de dire des choses désagréables,
Lorsque le papa se fut bien réchauffé près du feu, il vint s’asseoir sur le sofa, à côté de sa
petite fille.
— Tu ne sais pas ? dit-il à la maman, je
me suis occupé de Corinne aujourd’hui. Elle commence à être grande ; 1l est temps qu’elle apprenne à lire.
Corinne fit une petite moue, et la maman qui avait toujours craint de se séparer de sa fille pour la voir entrer dans un pensionnat, eut un frisson désagréable,
— J'ai trouvé une jeune institutrice, — la
mère respira, — qui consent à venir demeurer
Corinne 143
ici et qui se chargera de faire la classe à Corinne, tous les jours. Elle commencera demain, et je suis certain que vous en serez satisfaites ; elle m'a été bien recommandée.
Madame Duclos fut très-heureuse d’apprendre cette nouvelle, qui ne flatta que médiocrement la petite Corinne,
Mademoiselle s'était habituée assez facilement à cette vie de far-niente, et se serait très-bien trouvée d’une prolongation indéfinie d’un régime qui a le don de plaire À tous les enfants.
Mais si le papa était quelquefois trop indulgent pour sa petite fille, en revanche, il était très-ferme, lorsqu'une fois il avait décidé quelque chose,
Corinne savait cela, car les enfants remar-
quent bien plus qu’on ne le pense ; aussi, elle
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Z44 Corinne
ne dit rien et se contenta de songer, en ellemême, que l'institutrice trouverait probablement la vie dure si elle s’avisait de vouloir être trop sévère.
Madame Duclos, quoiqu’un peu trop faible,
lorsqu'il s'agissait de sa fille, était néanmoins
une femme d’un grand sens et n’hésitait jamais devant l'exécution des devoirs que la religion lui dictait. b
Elle se promit bien d’aider de tout son cœur l’institutrice dans l’accomplissement de la tâche difficile qu’elle allait entreprendre.
Quant à porter un jugement sur la jeune fille, il n’en fut pas question. Il fallait attendre qu’elle fût venue pour la voir à l’œuvre.
On ne poussa donc pas plus loin la conver-
sation sur ce sujet, et la soirée s’écoula tran-
quille, pendant qu’au dehors, les derniers
Corinne I45 or
efforts du vent et de la pluie venaient expirer en plaintes tristes et monotones dans les rameaux des arbres qui bordaient le jardin,
L’institutrice devait arriver le lendemain.
De grand matin, sa chambre fut préparée, et une voiture fut dépêchée pour la rencontrer au débarcadère,
À neuf heures, elle faisait son entrée. C'était une grande jeune fille, à la figure douce et triste. On voyait qu’elle avait beaucoup pleuré, et que sa souffrance, pour être plus calme et plus résignée, n’en avait pas moins de profonds souvenirs.
D'abord discrète et même timide, elle se sentit ensuite plus à l'aise, et réchauffée en quelque sorte par l'accueil tout maternel que Jui fit Madame Duclos.
Au déjeûner, elle put faire connaissance avec
740 Corinne sa nouvelle élève qui se trouvait placée près d'elle à table.
Mais ses avances ne furent reçues qu'avec
une extrême froideur.
Corinne, qui s'était attendue à voir une
jeune fille, vive et gaie comme elle, fut désagréablement surprise à l'aspect de cette physionomie triste et presque sevère.
— Elle ne sera pas amusante, se dit-elle ; j'aime mieux tout de suite la décourager, pour qu'elle s’en retourne.
Aussi, malgré les froncements de sourcils de son père et les douces remontrances de sa maman, se montra-t-elle tout-à-fait maussade,
La pauvre institutrice ne laissa pas paraître le chagrin que lui causait cette conduite blàmable de la petite fille. Elle souffrait en
silence, et, du fond de son cœur, demandait
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Corinne 147 —————— à Mieu de lui donner assez de force pour suyporter cette nouvelle épreuve, assez d'af. fection pour vaincre cette froideur,
Dès le même jour, elle voulut commencer ses fonctions, et interroger son élève, afin de Savoir ce qu’il y avait de fait et ce qu'il restait à faire,
"es leçons devaient se donner dans Ja E. -thèque, où Corinne se rendit bien à
contre cœur.
L'institutrice la fit asseoir près d'elle,
— Mon enfant, lui dit-elle, — et sa voix
fut douce comme une caresse, —— mon enfant,
je vois bien que vous ne vous sentez pas attirée
vers moi : nommons les choses Par leur nom,
vous avez peur de moi, n'est-ce pas ?
Corinne se renfrogna, mais ne
répondit rien.
— Eh ! bien, poursuivit la jeune fille,
vous
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avez tort. Au fond, je ne vous biâme pas trop, car je ne suis encore qu’une étrangère ; mais quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que, si vous le voulez, nous serons les meilleures amies du monde. Nous travaillerons en nous amusant un peu, et au bout de quelque temps, vous serez tout étonnée de voir com- Pi: on peut apprendre de choses sans presque s'en apercevoir. Il ne s’agit que d’y mettre un peu de bonne volonté.
Per exemple, aujourd'hui, vous croyez peutêtre que je vais vous mettre un gros livre entre les mains, et vous tenir là jusqu'à ce que vous en sachiez un certain nombre de lignes.
Pas du tout
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Il fait beau. Nous allons, si vous voulez
bien, faire un tour dans le jardin, Nous étu-
dierons en nous promenant.
Corinne 149 a
Corinne ne s'attendait pas à cela ; aussi, malgré sa résolution d'ê re maussade, elle ne put s'empêcher de laisser percer sur sa figure un sourire de satisfaction.
L'institutrice, qui l'observait, en ressentit beaucoup de joie : c'était un premier pas de fait.
Elle donna la main à son élève et descendit avec elle au jardin.
Le soleil, qui resplendissait de tout son éclat, avait séché les feuilles arrachées par la tempète de la veille, Les merles à la gorge fauve sautaient de branche en branche, en faisant entendre leurs notes joyeuses ; c'était comme un dernier sourire de l'été qui s’en va, à l'automne qui vient le remplacer, Quelques
fleurs oubliées çà et R se redressaient heureuses
sous les caresses de ce dernier rayon de soleil,
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Tout en faisant admirer ces beautés à son élève, la jeune fille sut habilement la questionner, et, après une demi-heure de promenade, elle était au fait de cette jeune âme un peu voilée encore, mais pleine de trésors qui ne demandaient qu'à luire au grand jour.
Avouons, à la louange de Corinne, qu’elle
avait été moins maussade que pendant le
déjeûner.
— Vous voyez, ma fille, lui dit en rentrant lPinstitutrice, comme Dieu est bon. A vous, il donne des parents qui entourent votre enfance de l'affection la plus tendre ; à moi, qui n'ai plus personne au monde, il offre une place près de ce foyer qui remplacera la famille absente.
Corinne fut touchée de ces paroles, et le
soir, lorsqu'elle se retira dans son petit lit bien
Corinne IST
chaud et bien moelleux, elle s’endormit en songeant que les petites filles qui ont leur mère sont bien heureuses, et, qu'après tout, Pinstitutrice pouvait bien être triste sans pour cela être méchante. | Le lendemain, les leçons commenctrent pour de bon. Tout alla bien jusqu'au jour où Pinstitutrice crut devoir faire sa première réprimande. Voici à quel sujet la chose arriva.
Pendant la leçon, un domestique vint chercher un livre dans la bibliothèque, et, en passant, fit tomber, par mégarde, le mouchoir de Corinne. Du reste, il le ramassa de suite, en s’excusant très-humblement.
Mais la petite fille n’en tint aucun compte.
— Quel maladroit ! dit-elle en faisant une
grimace, Une autre fois, tâchez de ne pas
recommencer,
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