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Le pauvre domestique, tout honteux, s’en alla sans rien dire.
C'était Jean, un vieux serviteur, qui avait vu naître Corinne, et l’avait bien des fois bercée sur ses genoux.
L'institutrice fut révoltée de cette conduite. Cependant, elle dompta son émotion, et dit à Corinne, d’une voix ferme et tranquille :
— Mon enfant, ce que vous venez de faire là est bien mal. Cet homme n’a eu aucune
mauvaise intention, et il s’est excusé fort con-
venablement ; vous n'auriez pas dû le rudoyer.
— Ce n'est qu’un domestique, et je m'en moque.
— On doit être poli envers tout le monde, même envers les domestiques qui sont bien assez à plaindre dans leur triste condition,
sans qu'on leur rende la vie encore plus
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pénible. D'ailleurs, cet homme est âgé et a droit au respect d’une enfant aussi jeune que vous. Encore une fois, ce que vous avez fait à est bien mal.
— C’est bon, dit la petite fille, mais cela ne vous regarde pas ; vous êtes ici pour m'’apprendre à lire.
— Vous vous trompez, mon enfant, je suis ici pour vous enseigner le bien et vous reprendre quand vous faites le mal.
— Eh bien, moi je ne vous écouterai pas ; après tout, vous n'êtes, vous aussi, qu’une domestique, et je me plaindrez à mon papa.
-— Puisque vous le prenez sur ce ton, Mademoiselle, vous allez vous rendre À votre chambre et vous garderez les arrêts pendant unc heure, au lieu d’aller À la promenade.
A ces paroles, Corinne éclata en sanglots,
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etse mit à crier si fort que son père vint
s'enquérir de ce qu’il y avait.
L'institutrice lui raconta ce qui s'était passé.
— Est-ce bien vrai, cela ? dit-il à Corinne, après avoir écouté jusqu’au bout.
La petite fille rougit, et baissa la tête.
Au moins, elle n’était pas menteuse.
— Ah ! c'est comme cela, poursuivit-il, que vous voulez vous conduire, Mademoiselle. A huit ans, vous voulez déjà régenter la maison. Vous ferez votre heure d’arrêts, d’abord.
Ensuite, vous vous passerez de dîner, et, après midi, au lieu de prendre votre congé, vous resterez à votre chambre.
Si vous vous avisez de recommencer, et de faire l’insolente, j'y mettrai ordre, tenez-vous-
le pour dit.
M. Duclos sortit, et Corinne monta toute
confuse à sa chambre,
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L'institutrice n’était peut-être pas la moins peinée des deux.
Elle avait fait son devoir, et, sur ce point, sa conscience était tranquille ; mais elle aimait beaucoup Corinne, et elle regrettait d’avoir été forcée d’en venir à cette extrémité.
Et, d’ailleurs, avouons-le, la manière dont la petite fille s'était conduite à son égard l'avait douloureusement blessée.
Si prêt qu’on soit à accepter les humiliations et les contrariétés de la vie, on éprouve toujours une sensation désagréable lorsqu'on est touché par le mépris des autres, et la nature humaine fait entendre son cri d'alarme.
La pauvre fille, cependant, offrit cette épreuve à Dieu, et se sentit plus calme, après une courte prière qu’elle murmura du fond de
son cœur ulcéré,
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Au diner, Corinne ne parut pas, et l’institutrice obtint la permission d’aller elle-même lui porter son repas dans sa chambre.
Elle trouva la petite fille assise près de son lit et les yeux tout gonflés par les larmes qu’elle avait répandues.
En voyant entrer l'institutrice, Corinne se leva et lui jeta ses bras autour du cou : — Ah! j'ai été bien méchante, dit-elle, et j'ai bien mérité ma punition, mais si vous saviez combien je regrette ce que j'ai fait !
— Ce que vous venez de dire là, mon enfant, vaut beaucoup pour réparer votre faute ; j'étais certaine que vous n’aviez pas un mauvais Cœur.
— Oh ! non ; j'ai eu ben du chagrin, et je
ne recommencerai plus, bien sûr, bien sûr !
Et la pauvre petite entremêlait ces paroles
de profonds soupirs.
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— Puisque vous avez bien du regret, et que
vous êtes décidée de faire mieux, voulez-vous que nous allions trouver votre papa ? Je suis sûre qu’il vous pardonnera.
— Oui, mais vous ? est-ce que vous me
pardonnerez aussi ?
— Comment ! ma pauvre enfant, c'est déjà fait depuis longtemps. Tenez, je ne pense plus du tout à ce qui s’est passé. Descendons voir votre papa.
Et elles descendirent toutes deux à la bibliothèque. Lorsqu’elles furent en présence de M. Duclos, l’institutrice prit son élève par la main. .
— Voici, dit-elle, une petite fille qui regrette bien sa conduite de tout à l'heure ; elle a beaucoup pleuré et elle espère que vous voudrez
bien lui pardonner,
158 Corinne
La jeune fille savait combien il est difficile, pour un enfant, de parler dans certaines circonstances, et elle était venue au secours de ce petit cœur tout troublé par l'émotion.
M. Duclos prit sa fille et la serra dans ses bras. Ah ! je vous assure qu’il ne marchanda pas son pardon.
Croyez-moi, mes petits amis, les papas ne sont pas si sévères que vous le pensez. Lorsqu’ils sont forcés de punir, leur cœur saigne, et ils sont bien heureux lorsqu'on leur fournit la moindre petite occasion de pardonner.
La paix était rétablie partout ; car vous vous imaginez bien que la maman avait également signé à deux mains.
Corinne put donc, dans l’après-midi, faire
sa promenade habituelle avec sa chère insti-
tutrice ; car, maintenant, elle aimait la jeune
Corinne 159 fille de tout son cœur, et elle n'aurait pas voulu, pour beaucoup, lui faire la moindre peine.
En marchant dans le parc, elles causaient de tout ce qu'elles voyaient. L'institutrice enseignait à son élève les noms des plantes utiles, et des rares oiseaux que l'automne n'avait pas encore chassés. Puis, en lui faisant admirer les beautés de la nature, elle lui parlait de la splendeur et des bontés du Créateur, qui répand partout l'abondance et veille sur tout avec le soin d’un tendre père.
Celui qui a l'âme élevée et le cœur bien placé trouve, à chaque pas, des preuves de la bonté inépuisable et de la puissance infinie de Dieu.
Corinne, quoique bien jeune, comprenait
tout ce que l’institutrice lui expliquait dans ce
Corinne
langage simple dont on doit toujours se servir quand on s'adresse aux enfants.
Elles marchaient toutes deux recueillies, l’une parlant, l’autre écoutant, lorsque, au détour
d’une allée, Corinne, la première, aperçut
Jean qui émondait un arbre.
Une ombre passa sur sa figure, et sa main eut un tressaillement qui fit lever la tête à l'institutrice.
Elle aperçut Jean, à son tour.
Lorsqu’elles passèrent près de lui, il Ôta respectueusement son chapeau et les salua.
Corinne s’élan£a, sans rien dire, et saisit la main du vieux domestique :
— Jean, dit-elle, j'ai été bien méchante ce matin ; j'en ai eu beaucoup de regret, et si vous me dites que vous n'y penserez plus, je
serai bien heureuse.
Corinne 167
mn
Le pauvre vieillard, tout ému, ne savait plus
quelle contenance faire,
— Ah ! vraiment, balbutiaitil, chère petite demoiselle, là, je ne sais pas ce que vous me faites ; je me sens tout triste et tout content À la fois. Croire que je serais fâché pour cela, chère petite demoiselle ! Moi, qui l'ai bercée sur mes genoux et qui me jetterais dans le feu pour lui faire plaisir ! Ah! bien, par exemple, tenez, je me sens tout comme çà !
Et il passa sa main sur ses yeux, d’où s’échappaient deux grosses larmes.
La petite fille sauta lestement au cou du vieillard, lui appliqua un gros baiser sur la Î se sauva par le détour de l'allée,
in sta tout abasourdi.
— Et croire que je lui en voulais ! cher petit
ange, moi, qui n'aime que cela au monde,
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après Dieu et mes maitres ! Et presque me demander pardon, encore ! Et penser que je suis resté planté là sans rien dire ! Ah ! tout de même, ça ma réchauffé le cœur, et je crois que si je m'étais laissé faire j'aurais presque pleuré !.. Allons ! allons ! n’y pensons plus, poursuivit-il en voyant que l'émotion le gagnait, émondons nos arbres.
Pendant ce temps, l’institutrice avait rejoint son éiève qu’elle avait pressée sur son cœur, sans dire un seul mot.
La parole n’est pas toujours la meilleure expression du sentiment.
Ce fut une heureuse promenade, et lorsque Corinne rentra, elle avait le cœur rempli d’une douce joie.
C'est, mes enfants, ce qui arrive toujours
quand on a accompli une bonne action, surtout
Corinne 263 te une bonne action qui a nécessité un petit
sacrifice,
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Cinq années plus tard, un matin du mois d'avril, nous retrouvons Corinne, la figure baignée de larmes, assise dans le vestibule et regardant tristement une voiture qui stationnait sur le chemin, chargée de malles et de paquets.
Elle était là depuis quelques instants, les yeux toujours fixés dans la même direction.
lorsqu'ui bruit de pas et de voix se fit entendre
dans le corridor.
C’était l’institutrice que M. et Mme. Duclos
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allaient reconduire jusqu’à la voiture qui l’attendait en dehors du parterre.
En la voyant, Corinne se jeta dans ses bras, en pleurant davantage. Elle ne pouvait se résoudre à la laisser partir.
Car, pendant ces cinq années, elle avait pu
connaître les trésors de ce cœur dévoué, et apprécier l’amie qui l'avait si souvent soutenue dans ses faiblesses et relevée de ses chutes.
Il fallut cependant se dire un dernier adieu, et Corinne regardait encore, en agitant son mouchoir, pendant que déjà la voiture était disparue derrière un massif d'arbres qui bordait le détour de la route.
La petite fille, maintenant âgée de treize ans, et aussi aimable qu’elle avait été maussade autrefois, allait terminer son éducation dans
un pensionnat.
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Quant à l'institutrice, elle allait recommencer ailleurs la tâche qu’elle venait de terminer ici, et continuer cette vie de dévoûment et de sacrifices que le monde sait rarement apprécier, mais pour laquelle Dieu doit réserver une récompense à part dans les trésors de son
éternelle bonté,
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