L'INCENDIE
J'avais entendu sonner minuit pour la première fois a
. Lyon. Fatiguée d'un voyage rapide, et plus encore d'à-
voir parcouru cette cité bruyante, dont l'aspect m'était si nouveau, je me sentais entraînée au sommeil , et comme bercée au milieu des tableaux qui m'avaient frappée dans le jour. Je voyais le Rhône se répandre et fuir sous les ponts
jetés hardiment sur lui; je voyais les maisons, d'une hauteur prodigieuse, qui s'élèvent sur ses bords et le dominent avec tant de majesté^ je voyais les nombreuses fabriques semées à l'autre rive , qui font prévoir une ville nouvelle, prête à saluer celle qui lui donne la naiissance : immobile, j'errais, les yeux fermés, sur les bords vivans
de la Saône y cette Saône^ lente dont les eaux sont jaunies par un sable qui recèle Tor^ et qui restitue chaque siècle quelques vestiges de TAntiquité cachés dans son vaste sein.
Mon imagination^ ralentie par l'influence de ce fleuve paisible^ planait^ comme Toiseau des nuits, sur les collines vertes qui le surmontent et l'abritent dans toute sa longueur. Déjà je ne voyais plus qu'à peine la chapelle aiguë de Fourvières, les maisons gothiques et noires, entassées au pied des rochers, qui y semblent incrustées , et dont les murailles épaisses, sombres et hardies, gênent la respiration du passant qui les regarde. Leur efFet est surtout étrange à la lueur des lumières qui se réfléchissent et tremblent dans les flots. Je n'apercevais plus qu'à travers un nuage Thomnie de la roche, et le vêtement bizarre dont il est affublé, tenant depuis les anciens jours sa grande lance dans sa main de bois, et son casque de fer sur
sa tête chevelue^ ce qui n'empêche pas les jeunes filles de lui jeter un regard doux et reconnaissant : car ce bon chevalier, en terminant sa carrière aventureuse, a fondé,
fanal en main^ répondit^ comme avec un porte- voix : a Le a feu est à Bellecour, au numéro quarante^ et du côté du « Rhône. » Et, reprenant haleine il if enfuit pour lancer avec plus de force devant lui, ce mot fatal qui paraissait éclairer l'obscuritédes rues.
Au même moment^ toutes les cloches s^ébranlent el lui répondent; elles frapent l'air de sons précipités et funèbres; elles portent partout cette effrayante nouvelle; elles demandent du secours^ et semblent aussi crier au nom du peuple : «Au feu! Au feu I» Les portes de THôtel de Ville s'ouvrent avecfracas. Les chefs de l'autorité commandent ou retiennent l'élan d'une garde émue et nombreuse. Les torches allumées voltigent avec des pompes qui palaissent avoir des ailes comme les hommes qui les font rouler. La population entière est debout et se précipite où la flamme montre sa rougeur menaçante. J'étais clouée à ce spectacle par la terreur et par l'admiration d'un mouvement si rapide et si peu confus; et^ quoique ma langue fût desséchée , je me surpris criant vers Bellecour avec une sorte de délire: « Voilà, voilà du secours! »
En cet instant^ j'entendis frapper vivement à ma porte. C'était une jeune femme qui me dit d'un accent effrayé: a Oh! Madame ! ou disent-ils qu'est le feu ? mon Dieu! « madame, ouvrez-moi! » Le tremblement de cette voix douce me donna la hardiesse d'ouvrir: je vis entrer une femme 'pâle et charmante; car toutes les fenêtres ouvertes donnaient un air d'illumination à cette scène d'effroi^ et éclairaient toutes les figures.
« Voyez-vous? répéta la jeune femme; savez-vous de quel côté? — ABellecour, répondis-je vivement. — Oh! . merci; reprit-elle , ma mère en est loin , et mon mari sera du moins tranquille sur moi, car il y est déjà.» La frayeur décolorait ses lèvres. Je jetai mon schall sur ses épaules nues, et je l'entraînai vers. la fenêtre, d'où j'observai le même mouvement, cet ordre empressé, ce calme actif qui rassure, qui contente les battemens impatiens du cœur: on sentait Dieu dirigeant des hommes.
Les pompes se succédaient avec une si incroyable vélocité qu'en une demi-heure les flammes épaisses, ces tourbillons rouges qui s'élançaient dans les ténèbres, y rentré-
rcDt ëtoufFés par l'eau qui les sucmoiilait. Il semblait que lei deux fleuves réunis se soulevasseot pour inooder ce fléau brûlant.
Des nuages noirs attestèreut que la fumée seule se i-oulait sur la maison sauvée. L'incendie expira; et les hommes, lialetaus , couverts de sueur, ramenèrent en triomphe les pompes libératrices dans l'enceinte où laprudence des magistrats les reutérme , et où elles devienoeut chaque moisles objets delà surveillance la plus minutieuse, la plus nécessaire à la sécurité de laDt de familles presséci
Eufin les portes de l'Hôtel de Ville sont closes; tes
'■""■•"'" armés se retireot en silence. Le peuple se dis-
va réparer ses forces pour les travaux du lende-
Entôt toute la cité tranquille est replongée dans
iid sommeil.
uu miracle? djs-je à lu jeune femme. — Non, réle en souriant : ils s'aident entre eux comme uti abeilles cou rage uses .Tous ces hommes sont uni.s ^me lien. Le danger d'un seul frappe au cœur de
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tous; et le moindre cri d'alarme les éveille et les rallie à la fois pour sauver leur frère , qui demain aussi volera à leur secours. »