PHILOSOPHE SANS LE SAVOIR
cutcr pour voir leurs ailes brillantes s'agiter au soleil , et il donnait des escalins aux petits paysans pour ne pas détruire ces charmantes fleurs de l'air. Il arrangeait, pour ces niarmots rustiques , sur la douceur d'être libre , des leçons brèves et touchantes, qu'ils écoutaient en regardant leurs escalins d'un air assez attendri.
Ses promenades lui coûtaient beaucoup ; car, s'il entrait dans une chaumière pauvre, et c'était toujours là que son instinct l'attirait, s'il y trouvait le dénûment, la tristesse et le silence, il y versait les douces paroles , tout l'argent qu'il avait encore, et n'en sortait pas sans avoir consolé, ranimé quelque ame souj&ante. Non-seulement il donnait, mais il savait offrir : c'était toujours la voix d'un frère que le pauvre avait entendue ; c'était l'apparition de la pitié qui donne et qui sourit. Il rentrait alors dans la cité bruyante, plus léger que les papillons dont il avait protégé l'indépendance.
Mais, quand Tannée expirait , il fallait comparaître devant un caissier dont la plume exacte troublait un peu cette joie pure de répandre sans compter.
Aussi l'avait-il nommé son Bhadamanie , et ne paraissait-il devant lui qu'avec rémotioû d'une ame en peine qui va entendre lire son arrêt.
Ses amis ée crurent à la fin obligés de se rassembler pour délibérer sérieusement sur son sort. Us décidèrent entre eux que, puisqu'il donnait tout , ne réservant rien de ce revenu qu'il devait à des talens que l'âge pouvait lui ravir, il fallait le tenir en tutële, payer chez l'un d'eux sa pension , afin d'être sûr qu'il ne manquât pas du nér cessaire, et mettre en réserve, pour son avenir, une rente modeste dont il userait peut-être dans $a vieillesse avec moins de profusion.
Il se conforma sans rien dire à cette sage mesure ; et , comme un enfant soumis à une famille qui l'aime , il se laissa mettre en nourrice.
Tout alla bien; seulement iil n'était pjius si gai, parceque ses poches étaient vides , et qu'il n'y avait pas moins de malheureux sur son passage.
Il se consolait pourtant de cette étroite contrainte, en rentrant un jour sans chapeau, un soir sans habit, une
fois enfin ^ par le froid le plus vif^ sans autre vêtea^ que le premier de tous; ce qui lui donnait de gros rhuoa pour lesquels il toussait le plus patienxment du moa< en écoutant avec douceur les remontrances de ses Im nourriciers^ comme il les appelait. U fallait bien alors, faire faire de nouveaux habits ^ qu'il attendait dans sa^ traite avec l'impatience de les donner encore.
Un soir d'hiver^ qu'il passait seul dans une rue ^ sorte y son cœur se seiTa de pitié aux cris lamentakl d'un chien. Hélas ! tout ce qui souffre n'a-t-il pas quel<| lien avec Thomme? Ces gëmissemens étaient si faihj et si éteints^ que cet homme charitable jugea l'animalH blessé. Il se laissa guider par ces plaintes jusqu'à lapoi d'un vieux couvent, où il trouva en effet^ couché sui pierre y un chien tout palpitant et déchiré. Les maist de la place silencieuse étaient fermées ^ les réverbè jetaîentseuls quelques lueurs sur][cette scène isolée. F sieurs cailloux sanglans^ répandus à l'enlour de la v t) me ^semblaient dire que de méchans en fans {cet âge sans piUéy) l'avaient poursuivie et sacrifiée à la, y
\ v.elle d'éprouver sur elle leur force et leur adresse. ■> £ii se baissant, pour Texaminer mieux et l'interroger Il quelque sorte sur l'étendue de ses maux , qui paraisliient extrêmes, le^bon passant fut saisi d'horreur en foyant qu'il n^ayait plus d'oreille», et que le sang coulait ibondamment par d'autres blessures plus graves et plus Itroces. L'une de ses pâtes était cassée, et rien, si ce k'est la mort , n'avait été oublié dans le supplice infligé lu plaintif animal.
ï L'homme alors se mita réfléchir sur les moyens d'emporter avec lui ce malheureux qu'il ne songeait plus à
uitter. On eût dit que le blessé avait senti que ce n'était Mus qu'une main généreuse qui s'approchait de son corps
utile. Il gémissait encore, mais il ne jetait plus ces cris
ui appellent au secours : le secours était venu,' et Tes- ^érance versait déjà sur les plaies vives un baume qui
n calmait les élancemcns les plus aigus. Le transport
[uoique difficile s'exécute enfin. Deux mouchoirs liés en-
femble soulèvent le chien malheureux: son aauveur
'ci ^portc le plus doucement qu'il peut dans son man-
teau, qui lui forme une espèce de litière suspeiidue.il parvient lentement à sa demeure^ y rentre sans etre^ii de personne^ se glisse dans sa chambre^ y dépose son fardeau mourant. Au moyen de sa lampe ^ il ranime sod I feu y en approche le chien y qui suivait toas ses mouyemens avec des yeux languissans et mouillés. Son hôte lui parle ^ lui donne des consolations ^ l'enveloppe dans ses vétemens les plus chauds, après avoir lavé ses plaies profondes avec un mélange d'huile et de vin ^ il se couche alors ^ plein d'espoir de sauver son humble malade.
Le lendemain^ tous les jours^ mêmes soins^ niême espérance. Il n'osait avouer cependant qu'il recelait dans sa chambre ce genre d'infortuné. Il craignait... quoi? Eh bien! il craignait qu'on se moquât de lui; il avait peur de la raison des heureux * il eût dit volontiers à son chien, comme il disait aux pauvres, en se dépouillant pour eux : Ne le dites pas ! surtout ne le dites pas I
Au lieu de prendre, comme à l'ordinaire, le repas du matin avec ses amis, il le montait, sous prétexte d'uo travail pressé, et partageait son lait et son pain avec son
convalesceDt muet^ sans oreilles^ sans rien de cet éclat qui l'avait dû rendre naguère Torgueil de ses maîtres.
Son bienfaiteur usait de mille ruses innocentes pour se priver, en sa faveur, des alimens qu'il disait manger tout seul comme un gourmand , ou comme un écolier, en travaillant et en chantant. U se nourrissait à peine ^ mais son protégé reprenait à vue d'œil. Un jour, il éprouva le bonheur de le voir tout-à-coup se lever seul sur ses quatre pâtes égales , et traînant encore , comme le Lazare ressuscité , les lambeaux dans lesquels on l'avait presque enseveli. Haletant de reconnaissance, il vint en soupirant baiser les pieds de l'homme qui lui rendit ses caresses avec émotion. Il jugea qu'il était temps de se faire connaître^ et, dès que les charpies, les appareils, les linges, se furent détachés d'eux-mêmes des cicatrices assainies du bon animal ^ dès qu'il reparut dans sa robe couleur de noisette foncée, mélangée de blanc ^ dès qu'il eut bondi, en exhalant la plus éloquente recounaissance, il lui demanda toute son attention, etluip^ijla en ces termes :
« Félix! vous que j'appelle ainsi, non point parce que vous êtes prodigieusement heureux^ mais parce que le héros d'une pièce touchante s'appelle Félùc ou VEnfani trauçéy et que votre situation offre quelque siini> litude avec la sienne ^ écoutez^noi : je vais, sans crainte de me rabaisser à vos yeux^ vous dire ce que je suis^ et ce que vous devez attendre de nos relations futures. Je suis artiste y Félix; et quoique vous m'ayez vu pleurer sur vos blessures y il m'est arrivé souvent de distraire tout un peuple naturallement grave et penseur^ de l'arracher à son inquiétude pendant de grands événemens (car les hommes, mon pauvre ami^ ont aussi leurs troubles et leurs blessures ) ^ et de ramener^ sur les lèvres d'un monarque, le rire^ qui n'y est pas toujours trèsfidèle; en un mot ^ je suis comédien. »
Félix ne donna pas la moindre marque de mépris ni d'étonnemeut : l'artiste en fut touché. « Suivez-moi, reprit-il : vous voilà sur vos jambes; sans oreilles, il est vrai, mais vous n'êtes pas sourd, et vous n'entendrez plus de menaces ni d'injures; car vous n'aurez point de
maître^ et vous allez connaître tous vos amis. Je vous rends votre liberté avec une sécurité d'autant plus grande ^ que la barbarie de vos assassins vous a cruellement changé; et qu'elle vous a donné pour l'avenir uhe leçon dont vous saurez profiter : il vous reste toujours les douceurs de l'amitié, qui ne sont pas les moindres de cette vie passagère ! »
Le comédien, malgré sa gaieté naturelle, n'avait pas les yeux secs en terminant son discours, et Félix le suivit en chien qui l'avait compris parfaitement : il prouva depuis qu'il n'en avait rien perdu.
C'était un jour d'assemblée générale. Le foyer était rempli d'artistes de tous les emplois, quand le bon comédien entra suivi de son paisible FoundUng, Il le présenta à tous ses amis étonnés, qui écoutèrent dans un profond silence la relation des malheurs de Félix, dont les regards se portaient alternativement sur l'orateur et sur l'auditoire attendri de cette narration touchante, qui se termina ainsi : « Mes amis, je vous donne à tous une part dans l'avenir de Félix: il m'entend et vous regarde.